Superposition du mal | Primo Levi, Fabrice Midal, Hannah Arendt, ordre Public, TGV, café grec, situation en Grèce
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Récit de Nikos   

Il fait sombre aujourd’hui

L’invisible ombre du gris recouvre tout. Le café brille par la chaleur du noir. A de tels moments de solitude, la vérité frôle le souffle et l’angoisse du vivre s’infiltre dans les veines. Je regarde par la fenêtre, la ville que je ne reconnais pas. Je regarde par la fenêtre de l’esprit, l’être, qu’à priori, je pense être et je ne le reconnais pas. Une nausée d’inexistence encercle le cœur et les poumons se contractent, traquent la rareté de l’espace.

L’étrangeté me prend. Une vieille familiarité de ce glissement me donne la main pour ne pas fuir. Je reste dans l’impossibilité d’être à la hauteur de la vie. Le trop de vie balaye la petite vie qui cherche à être mienne. Je ne serai jamais au diapason du vivre, ce non-accordement est mon fond. Celui qui ne demande pas qu’on le répare, qu’on le corrige. Au sein de l’incomplétude de la vie s’esquisse une vérité de l’être qui apaise, qui libère de la balance tyrannique du bien et du mal, qui libère de l’esclavage de la volonté de maîtrise par la raison.

Je sens le chaud que la tasse de café ne cesse de m’offrir. En mettant les mots, ici, sur cette page, je fais venir la vérité de l’expérience humaine qui me dépose avec gravité au sein de la confusion ; matrice première du souffle quotidien. De ce déplacement libérateur, pointe une intelligence qui comme un miroir réfléchit des compréhensions autres.

 

Superposition du mal | Primo Levi, Fabrice Midal, Hannah Arendt, ordre Public, TGV, café grec, situation en GrèceJe bois le café et je regarde par la fenêtre

Je suis assis dans le TGV, quelque part en France. Je vais à Paris pour le travail, portant les attributs de quelqu’un qui sait où il va, qui sait ce qu’il fait, qui sait qui il est. C’est incroyable comment la méconnaissance essentielle se cache, se retire au loin, par le recouvrement du faire de la surface. S’impose ainsi le royaume de l’utile, de l’efficience et du résultat.

Etre dans ce TGV parmi tous ceux qui savent, être dans un sentiment d’intégration dans la société française, prouvée par des signes incontestables, me procure, m’a toujours procuré une volupté d’assurance. Enfin, le cœur d’apatride que je suis depuis le commencement, a une terre où se poser, une société qui le reconnait, l’apprécie même. Mon étrangeté de fond, lestée par des attributs sociologiques se laisse côtoyer par des racines. Mais cette détente donne immédiatement naissance à une peur de ne plus être à la hauteur de cette intégration. Un mal-être se répand simultanément à la satisfaction d’être, enfin, un peu, d’ici.

Et si cela prenait fin aujourd’hui ? Et si les autres débusquaient, détectaient mon inaptitude d’être réellement d’ici ? Et si je n’étais plus à la hauteur de ce qu’ils attendent de moi pour m’accepter ? Et si, d’un coup, d’un clignement d’yeux, je ne savais plus être d’ici, que de nouveau, je devienne autre, un ailleurs ? Et si je ne savais plus parler la langue de ce pays, que je ne puisse plus répondre aux exigences de mon employeur, de l’administration qui surveille le corps étranger que je ne cesserai d’être pour elle ? Et si je ne savais plus être avec mes stagiaires, mes collègues, avec ma femme et sa famille qui attendent, sans cesse, des confirmations de mon appartenance ?

 

Je bois le café et je regarde par la fenêtre

Le quai se vide, le train se remplit. L’heure du départ approche. Tout semble fonctionner à merveille ; la merveille de l’efficience propre. Le confort et la prévisibilité de la vie sont les signes insignes de la puissance de la société d’ici. Je suis bien au centre, là où s’enfante notre monde. Je me calle au mieux dans mon siège moelleux et je bois le café dans un gobelet en plastique.

Puis soudain, à l’extrémité du wagon, dans le sas d’entrée, des cris jaillissent du silence lisse. Une bousculade a lieu et un amas de corps s’expulse du train pour se retrouver, pèle mêle, sur le quai, presque désert. Trois CRS et deux agents de contrôle de la SNCF tentent de maîtriser un homme noir qui se débat pour leur échapper de toutes ses forces. L’homme est jeune et vigoureux. Les forces de l’ordre et de surveillance ont du mal à rétablir le calme. L’homme noir est plaqué au sol et menotté de manière musclée mais sans brutalité. On le maintient au sol sur le quai qui est de plus en plus désert.

 

Superposition du mal | Primo Levi, Fabrice Midal, Hannah Arendt, ordre Public, TGV, café grec, situation en GrèceJe bois le café et je regarde par la fenêtre

Apparait de nulle part, de toutes parts, une limite, une ligne de démarcation qui délimite l’intérieur de l’extérieur, le dedans du dehors. Nous autres hommes-train sommes assis au chaud, confortablement installés dans notre sécurité habituelle, celle qui nous revient de droit. Nous avons ce qu’il faut pour être de ce côté ; une bonne naissance et des attributs qui attestent une bonne appartenance. Nous avons des preuves ; le droit d’être dans le TGV est attesté par des preuves administratives, seules indices valables dans notre monde programmable. Nous avons des cases bien repérables et jugés acceptables pour le bien pensant du système. Le système qui nous cueille et nous accueille. Le système dans lequel nous pouvons nous y déposer bien au chaud. Notre existence est attestée et bien gardée par l’intelligence blanche.

De ce côté du train règne la blancheur de notre civilisation qui traque, impitoyablement, toutes les taches.

De l’autre côté, c’est l’extérieur, l’ailleurs, le menaçant, le salissant, le noir.

 

Je ne bois plus le café

Je regarde par la fenêtre et je me laisse aller dans la force de la ligne de partage, dans la puissance de l’évidence que procurent un monde binaire, un monde duel. Le bien que je suis, confortablement assis dans le TGV, regarde le mal sur le quai ; mal qui tente d’être maitrisé par les forces de l’ordre et de la surveillance. Mais l’entre-deux que je suis voit le mal revenir, tel un serpent et brouiller les lignes de cadrage techniciste. Je suis, sans le vouloir, dans le corps reptilien, dans la spirale du mal/bien et du bien/mal et un sentier de traverse s’esquisse, miraculeusement.

L’homme est noir. Il est jeune et vigoureux. Les forces de l’ordre ont du mal à le maitriser. Les trois CRS le plaquent au sol et tentent de le maintenir tranquille. Je regarde l’homme noir couché sur le quai, complètement désert, face contre sol, qui se débat. Il est seul. Il n’y a plus de présence humaine sur le quai ; seules les forces de l’ordre opèrent pour rétablir la norme. Je regarde les CRS. Ils sont jeunes, impeccablement mis dans leurs uniformes de service. Malgré la résistance de l’intrus, ils font des gestes calmes, professionnels. Ils portent des gants noirs et font cela proprement. Leurs visages sont calmes, une expression administrative les transforme en agents du système. Leurs visages sont calmes, d’un calme autre, quelque chose de mécanique prédomine, une neutralité anonyme s’impose dans l’exercice de leurs fonctions. Leurs visages sont calmes, le regard est blanc, d’une transparence opérationnelle. Leurs yeux me frappent, le côté humain est à peine perceptible, seul règne la vue du bien faire pour accomplir une mission. Je regarde encore et je suis touché par la violence cachée de la situation. A travers les voiles, à travers les premiers rideaux de notre monde, surgit une réalité effroyable.

 

Je détourne les yeux

Je regarde les hommes-trains. Ils sont tous tranquillement assis. Ils lisent des journaux, des livres, ou bien sont plongés dans divers écrans. Ils sont tous tranquilles, réduisant le champ de vision pour ne pas déborder et sortir du wagon. Je regarde l’homme-train que je suis et mon appartenance au domaine du bien de notre société devient douloureuse. Je perçois la déshumanisation qui s’opère, à chaque instant en moi afin de devenir membre du monde lisse. Une dépossession profonde de mon être advient, à chaque instant, afin d’occuper ma place numérotée qu’on m’attribue. Ma présence n’est acceptable qu’impeccablement bordée par des cases et des définitions de champs de fonctionnement. Je deviens une essence numérique qui se gère de manière comptable pour le bien-être commun. Je le deviens, je le suis, non parce qu’on me l’impose de manière intrusive de l’extérieur. Je deviens volontairement une entité quantifiable d’un système qui s’infuse en moi de toute part, depuis le premier jour de ma vie. Ce système, mot plus adéquat que le mot monde, formate les gestes, les regards, la langue, les corps, les cœurs, clôturant définitivement les domaines des sentiments et de la pensée.

Notre monde-train repousse l’humanité que nous sommes, malgré tout, au fond de l’oubli et règne, ainsi, en surface, une conscience étriquée, gonflée par des visions psychologisantes et des représentations d’individus devant assurer leur responsabilité et leur autonomie. Responsabilité et autonomie veulent dire ici, dans ce train et ailleurs, domination du bien pensant qui se tapit dans les cases prédéterminées. Je vois dans mon café refroidi mon visage qui ressemble plus à un insecte, un objet brisé, séquencé, classé sans cesse par la grande logique du monde-train. Ce monde-ci ne traque pas le mal, il traque l’humain, notre humanité qui déborde, pollue, met en danger la fonction blanche de l’ordre.

L’homme noir s’est un peu calmé. Il se relève, aidé par les CRS et se met à genoux. Les forces de l’ordre l’encerclent, deux d’entre eux le serrent de près, le troisième parle au téléphone, certainement à sa hiérarchie pour savoir quelle est la procédure. Les deux agents de contrôle de la SNCF se tiennent à quelques pas des CRS ; chacun sa place, la division des taches et la prescription des rôles sont indispensables pour notre monde-train. Les yeux de l’homme noir à genoux sur le quai désert me font signe. Ils sont démesurément grands, leur blancheur est totale et incroyablement vive. Ces yeux là voient au-delà de la situation. Ils sont le réceptacle des visions qui viennent de loin. Son corps se balance d’avant en arrière et laisse venir. Il voit son village quelque part en Afrique. Il voit sa famille, ses proches, sa vie et son désir pour une vie meilleure ; une vie qu’ii ne pouvait pas vivre là où il était. Il le voit bien maintenant, menotté et à genoux sur ce quai désert. Il voit comment l’envie d’une vie meilleure s’est infiltrée dans son esprit pour rendre son départ vital, nécessaire. Cette envie qui lui a permis de supporter le périple des mille dangers, de mille humiliations, de supporter, si près du but, d’être plaqué au sol par les forces de l’ordre. Ses yeux sentent la présence du monde-train tant rêvé, tant désiré. Il a pu même pénétrer, pour quelques instants, dans le train. Il a, peut-être, pu s’asseoir dans un siège moelleux du TGV ? Pour quelques instants il a pu faire partie du système.

//afp.com/Patrick Kovarikafp.com/Patrick Kovarik

Je regarde ses yeux et je les reconnais. Ce sont les yeux envahis par le doute, brusquement ouverts et choqués par la vision de la réalité. Ses yeux s’interrogent. Quelle est cette force qui nous éjecte du contact du simple et du quotidien pour nous propulser dans les méandres du vouloir plus ? Quelle est la faiblesse qui anéantit inexorablement la vie traditionnelle, celle qui reste proche du vivant ? Pourquoi l’attraction de la brillance du monde-train est irrésistible, capable de rendre obscure la lumière du monde enchanté ? Pourquoi le vivant est si peu vivace face au mesurable ? Pourquoi mon être d’humain n’arrive pas à être dans son propre et s’exile dans les mondes-train qui n’ont plus de souffle, seulement deux rails ?

L’homme noir continue à se balancer d’avant en arrière, continue à se prosterner devant la force de la vérité. Ses yeux laissent venir le non-visible, pendant qu’une voix venant de nulle part s’excuse du retard de notre train causé par une intervention des forces de l’ordre. Les CRS lèvent l’homme du dehors, lui mettent sa casquette restée par terre et sans brutalité, mais avec fermeté l’emmène vers la solution administrative du problème, vers la solution finale qui n’a rien de personnel ; il y a ici que de l’opérationnel. Ce soir, tout cela figurera sur les grands tableaux des statistiques de la police et de la SNCF. Tout cela sera blanchi, ce soir. Le regard blanc de notre monde-train n’est pas habité par la violence mais par la négation de l’humain, par la négation du vivant. Ce monde-ci incarne le nihilisme total ; au-delà de la violence, au cœur de la gestion comptable et raisonnable de la vie.

Le train est parti. Le quai est désert, seuls les rails dictent, toujours, leur loi.

 

Je bois le café et je lis un journal grec

En trois ans les suicides et les tentatives de suicide ont explosé, dans un pays où cet acte de désespoir était exceptionnel. Entre le 01/01/2009 et le 23/08/2012, 3124 suicides et tentatives de suicides ont été enregistrés. Le journaliste s’interroge et fait le lien avec la situation actuelle du pays, puis, il cite les propos du ministre de l’Ordre Public. Le ministre répond à une question au parlement grec. Il représente l’autorité validée par les processus de la démocratie représentative.

Superposition du mal | Primo Levi, Fabrice Midal, Hannah Arendt, ordre Public, TGV, café grec, situation en GrèceVoici ce qu’il dit, à propos de la recrudescence des suicides.

Il n’y a pas une seule cause qui provoque chez l’homme de telles tendances extrêmes d’autodestruction, nous sommes en présence d’un phénomène multi-produit par des influences venant des facteurs exogènes (sociaux, professionnels, familiaux… etc.) et des facteurs intérieurs de l’individu.

Plus de trois mille personnes ont tentés de mettre fin à leur vie, beaucoup ont réussi, en moins de trois ans, dans un pays où l’effondrement des repères de vie balaye tout et ce monsieur, pardon, ce Ministre de l’Ordre Public, parle ainsi. En grec la violence blanche des propos est encore plus perceptible. Comme si la langue française accueillait mieux la froide logique de la gestion. Comme si la structure de la langue française était déjà prise par les glaces de la deshumanisation.

En lisant les propos du ministre je sens que les personnes qui se sont suicidés sont coupables d’avoir dérangé la logique du monde-train, dont la Grèce était si fière, enfin d’appartenir. Les suicidés de la Grèce sont cause de désordre de l’Ordre Public. Ce désordre doit être expliqué dans un langage blanc, professionnel, dépassionné du gestionnaire grec de l’ordre. Rien d’humain ne doit venir polluer la gestion du problème ; rien d’humain qui puisse charger d’affects et troubler l’efficience de la posture de résolution. Ces propos blanchissent les taches des suicidés. L’analyse scientifique nuance, donne des explications raisonnables et permet à la puissance de la maitrise, du bien pensant, de rétablir l’ordre.

Ma nièce m’a raconté, l’an dernier, quelques mois avant son mariage, qu’un ami, quittant une soirée est rentré chez lui pour se pendre. Sa petite entreprise était en faillite et il allait tout perdre. Je me souviens encore du silence qui nous a porté dans le recueillement de cette catastrophe humaine. Nous n’avons pas cherché à expliquer, à nous consoler, nous sommes restés dans la béance de la mise à mort volontaire d’un être humain. Puis, nous avions repris notre discussion en douceur, sans chasser trop brusquement le silence.

Le ministre de l’Ordre Public ne traite pas d’humains. Il ne traite qu’un trouble, un chiffre, un indice du dysfonctionnement qu’il s’agit de prendre en compte. Les 3124 suicidés sont pour lui, pour le monde-train un phénomène qu’il faut expliquer scientifiquement. On peut même, élargissant le domaine de la gestion, traiter de manière comptable ce qui se passe en Grèce. Ce n’est qu’un dysfonctionnement de la zone euro, du système des contrôles des économies nationales et du système de gouvernance de l’Union Européenne. Ou bien, un problème de la finance qui prédomine sur l’économie réelle et spécule inconsidérément entrainant périodiquement des états de crise.

 

Et voilà

Superposition du mal | Primo Levi, Fabrice Midal, Hannah Arendt, ordre Public, TGV, café grec, situation en GrèceLes experts peuvent maintenant prendre cela en main et procéder aux actions nécessaires. Des actions qui ont un coût, des dommages collatéraux, qu’il faut, tout de même, maintenir pour la solution finale. Il ne s’agit pas ici d’exterminer un peuple, d’en vouloir aux grecs et à leur manière d’être. Les quelques dérapages des propos chargés d’affectif sont malheureux et nuisent à la sérénité de l’expertise qui n’en veut à personne ; elle reste concentrée sur sa propre logique, celle de la résolution d’un problème. La blancheur du traitement du mal grec s’abat sur tout un pays de manière effroyablement visible. Tout est maintenu, de tous les côtés, dans le domaine technique et organisationnel et dans des simulacres politiques pour dévitaliser, sans cesse, la dimension humaine de la vie.

Tout ceci n’est pas violent, c’est la négation totale, absolue de la vie. La domination de la technique blanche qui impose sa loi dans le monde-train.

 

Je ne bois plus de café

Je lis le livre de Fabrice Midal « Auschwitz, l’impossible regard ». Les mots de la page 74 font sens.

Superposition du mal | Primo Levi, Fabrice Midal, Hannah Arendt, ordre Public, TGV, café grec, situation en GrèceVoilà qui impose de penser de façon tout autre. Non pas chercher une « explication » ou tenter une analyse « proprement rationnelle » de l’extermination, mais entrer dans la vérité du nazisme en son insoutenable prégnance et son insensée cohérence. Et en ce sens, nous n’avons pas encore pensé le nazisme dans sa véritable provenance et dans l’ampleur de son effroi. Telle est la tâche encore à venir.

Nous pouvons toujours chercher des explications rationnelles pour le sans papier de la gare, pour les suicidés grecs, pour la situation en Grèce, nous ne faisons ainsi que renforcer la mécompréhension et nous enfoncer dans l’ignorance. Il y a une responsabilité à penser le monde-train, plutôt que de nous agiter comme des insectes.

Fabrice Midal me guide avec ses mots, des parallèles saisissants s’établissent.

Les Grecs (ceux de la Grèce antique) nous montrent le crime et la responsabilité extrême qui leur échoit – la victime est reconnue comme pleinement humaine. Et sa douleur est pleinement éprouvée.

Or la singularité du crime nazi est de dénier d’une part à la victime le fait qu’elle soit humaine – devenue élément technique qu’on peut gérer à sa guise, aller chercher chez lui, mettre dans un train comme une marchandise, détruire, tuer et brûler – et d’autre part de refuser toute responsabilité d’un tel acte.

Je vois le calme blanc des CRS sur le quai désert. J’entends autrement les propos du ministre grec de l’Ordre Public. Je laisse venir profondément la situation de la Grèce et de notre monde-train. La blancheur du mal règne ; il n’y pas de victimes, pas de coupables, que de l’ordre à maintenir, que des ordres à faire respecter.

Hannah Arendt écrivait en 1953 dans la « La nature du totalitarisme ».

La manière dont les clichés se sont introduits dans notre langage et dans nos débats quotidiens indique à quel point nous nous sommes non seulement privés de notre faculté de parler mais aussi disposés à employer des moyens violents.

Ce passage est cité par Fabrice Midal. Il explore avec courage ce que dit l’extermination scientifiquement planifiée et vécue de tout un peuple et du trou béant que notre époque a ouvert depuis, sans vouloir le voir. Dans son effort de dire vraiment « la solution finale », l’extermination des juifs voulue par les nazis, il écrit page 95.

La langue de bois de l’administration permet à Eichmann (responsable de la logistique de la « solution finale ») de se dédouaner de la conscience de ses actes. Elle est en ce sens une forme de terrible violence. Pour décrire une telle situation, Arendt forge le concept de « banalité du mal » qui prend à rebours la tradition philosophique et religieuse. Le mal n’est plus alors du côté du péché : « Le mal est, la plupart du temps, le fait des gens qui n’ont jamais pu se décider à être bons ou méchants, à accomplir ou non le mal. »

Je suis reconnaissant à cette parole qui montre là où il y a tellement de voiles. Elle désobscurcit les yeux pour voir la situation grecque qui se place dans le prolongement de la logique blanche de la gestion administrative du vivant, du monde. Les mots de Fabrice Midal libèrent les miens, si maladroits et leur donne une assise, un lieu pour déposer mon dire. Les mots de Fabrice Midal m’aident à habiter la parole de Primo Levi (un des auteurs majeurs de la Shoah) parlant des acteurs de la « solution finale », qu’il cite à la page 89 de son livre si précieux.

Primo Levi note à la fin de sa vie, une phrase qui ne cesse plus de me hanter.

« En somme, pour dire la vérité, je n’ai pas rencontré de monstres, mais des fonctionnaires. »

En somme, si vous voulez savoir, en Grèce, je n’ai pas rencontré de monstres, seulement des experts.

 


 
Nikos
31/12/2013