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  Reflets sur un mur blanc, un éclat de littérature | babelmed Adania Shibli vient d’achever un deuxième cycle d’études dans le domaine de la Communication. Elle travaille actuellement comme journaliste et élabore des programmes pour la promotion de la littérature palestinienne dont elle est l’une des plus brillantes représentantes.
Reflets sur un mur blanc est le premier roman de cette jeune écrivaine, il a obtenu en 2001 le prix de la Fondation Qattan. D’ailleurs, son second roman intitulé Nous sommes tous également éloignés de l’amour, qui est sorti tout récemment en arabe, vient de recevoir à nouveau ce prix.
À propos de ce titre qui ne laisse pas indifférent, je voudrais mentionner qu’Adania Shibli possède l’art des titres longs et singuliers. Elle m’a assuré que le choix d’un titre la perturbait longuement et qu’elle n’arrivait jamais à en trouver de bons; or, pour ma part, j’ai remarqué d’abord ses écrits (nouvelles, chroniques ou journal intime) à cause de l’originalité de leurs titres: Que Dieu garde l’amour dans un lieu sec et froid!, Ça ne passera pas comme une lettre à la poste ou Densité des nuages et misérable destinée par exemple.
Contrairement aux titres précédemment cités, le roman qui paraît aujourd’hui en français, porte en arabe un très court titre, signifiant littéralement Touches. Il est divisé en quatre chapitres dont chacun comprend plusieurs fragments qui constituent autant de petites «touches» et nous introduisent dans l’intimité d’une famille par le biais des perceptions tactiles, visuelles, auditives, mobiles et langagières d’une fillette de six ou sept ans au plus. Elle est la benjamine d’une grande famille, composée de huit sœurs assez rudes classées par numéro, d’un père infidèle, d’une mère malheureuse et d’un frère aimé et absent, qu’on ramène un jour à la maison, mort.
Cette petite fille fait l’apprentissage de la vie en observant son environnement familial et scolaire, en notant les moindres détails, sans les comprendre et sans pouvoir les interpréter, un peu à la manière de l’écriture du Nouveau Roman qui met les objets et les gestes sous une loupe grossissante, les décrit de la manière la plus minutieuse et la plus insolite, laissant au lecteur le soin d’en interpréter la signification et d’en analyser les sentiments. Ce kaléidoscope, qui nous propose un tableau éclaté à travers des facettes multiples, n’est plausible que si le personnage principal du roman est une enfant. La fillette grandit soudain à la fin de chaque chapitre pour atteindre l’âge d’une jeune fille de dix-huit ans presque, avec un dernier fragment évoquant subrepticement, mystérieusement, les préparatifs d’une jeune mariée. Et le cinquième et dernier chapitre du roman, son épilogue en quelque sorte, est composé d’un unique fragment, très court, qui nous projette d’une façon presque brutale sur «le mur» où se croisent tous les fils de la vie et des souvenirs d’enfance de cette fillette, le jour de son mariage, juste avant de quitter l’univers de la maison parentale.
Malgré son talent, on pourra reprocher à la traductrice d’avoir choisi de nommer la fillette «jeune fille» ou «la fille», indifféremment tout au long du roman, ce qui altère la subtilité du récit en français par rapport à la version arabe. Pourtant la jeune protagoniste agit, regarde, écoute comme une vraie petite fille, sautant sur le dos de son père par exemple, glissant le pied dans ses chaussures, détachant une petite plaque de rouille sur la citerne d’eau pour en faire miroiter les points brillants au soleil, etc. L’appellation de «jeune fille» aurait du être réservée aux derniers fragments de chaque chapitre ainsi qu’au tout dernier. Ceci étant dit, il faut saluer la précision de l’expression et la poésie évocatrice de l’original apportées par cette traduction, ainsi que la publication de ce premier roman très prometteur.
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Reflet sur un mur blanc – Adania Shibli

(Extrait du 2e chapitre intitulé «Silence», fragment IV)

La jeune fille se tient sur le rebord du perron, enlaçant les écailles de peinture sur la colonne. Le fichu de la mère couvre ses cheveux. Ses yeux ne s’écartent pas de la mer qui s’étend là-bas, devant elle. De loin, on croirait que les bruits sont absents.
Quand dix-sept voitures seront passées, le frère arrivera. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, elle ne sait pas si le frère va arriver, quatorze, quinze, si seulement il pouvait venir, seize, peut-être qu’il ne viendra pas, dix-sept. La sirène de l’ambulance crève le fichu sur ses oreilles.
La sirène rappelle la douceur d’une vague naissante : plus elle s’approche de la plage, plus elle devient violente et plus sa rumeur gronde, et la rumeur des femmes, confuse comme l’écume.
L’ambulance est entrée dans la cour de la maison.
La tête collée contre le mur, malgré la rugosité de ses écailles, elle avait les yeux fixés sur la porte arrière qui allait s’ouvrir; le frère descendrait d’un bond, grimperait les escaliers à toute vitesse jusqu’au perron et arracherait le fichu de ses oreilles en criant à tue-tête, puis elle mourrait.
La porte s’ouvrit, mais le frère ne descendit pas d’un bond, on le tira et le porta en hâte dans les escaliers jusqu’au perron, puis derrière la porte de la maison.
Peu après, elle s’est glissée là-bas.
La mère est assise sur le tapis à rayures multicolores, ses jambes entourent la tête paisible du frère. Le reste de son corps est enveloppé dans un drap blanc bien repassé avec des motifs carrés d’un brun terne. Le lieu est silencieux. Il ne fait aucun bruit.
La jeune fille a bien tendu l’oreille au-dessus du frère mort, mais le silence était sa seule forme d’existence, pour l’éternité.
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Rania Samara
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