«Le mur de la disgrâce» à La Haye. Ce qu'en pense la presse arabe | babelmed
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  «Le mur de la disgrâce» à La Haye. Ce qu'en pense la presse arabe | babelmed Perte de confiance dans les tierces parties et la justice internationale
Les premières forces mises en cause et critiquées par l’ensemble de la presse arabe sont les tierces parties habituelles des pourparlers israélo-palestiniens.
Le boycott de la Cour Internationale de Justice de La Haye par les Etats Unis, la Russie et de façon plus étonnante l’Europe «dont la position dans tous les cas a été jugée comme «un alignement sur Israël»(1) a été ressenti comme le désintéressement complice des puissances occidentales. Al Hayat résume: «l’Amérique est occupée par ses élections, l’Europe est inefficace, et Sharon construit un mur et prend des initiatives qui ne vont certainement pas dans une direction pacifique.»(2)
Ce sont les positions contradictoires et partiales des mêmes puissances qui heurtent également le Jerusalem Times. «La question qui reste est la suivante», demande-t-il: «pourquoi quelques- unes des démocraties mondiales les plus respectées et les défenseurs des droits de l’homme nie le droit de la CIJ de discuter la question du mur?».(3) Le même article reprend le sentiment de frustration palestinien devant les positions et les réactions internationales: «le veto et la position des démocraties de l’ouest à la CIJ ont prouvé une fois de plus aux Palestiniens ce qu’ils ressentent depuis des années (…): l’occupation israélienne, aussi illégale qu’elle fut considérée pendant des années tout comme la construction massive des colonies en territoire palestinien, n’ont pas été arrêtés par les bastions des droits de l’homme et de la démocratie. Au contraire, ces pays ont toujours trouvé un moyen de se justifier leur manque d’action dans ce domaine.» L’article conclut avec une citation du premier ministre Abu Ala «quand nous nous battons contre l’occupation avec des moyens militaires le monde nous accuse d’être terroristes, et lorsque nous décidons de prendre une route pacifique et légale, ils se placent contre nous. On ne croient simplement plus à ces pays désormais»
De la même façon, le Palestine Times juge cette démarche comme l’énième recours en justice que la Palestine n’a cessé de répéter depuis le début du conflit, face à une communauté internationale qui a toujours fait la sourde oreille «quelques- uns d’entre nous sont encore assez naïfs pour croire que la légalité internationale et la morale peuvent arrêter Israël dans sa politique agressive, et nous sommes devenus des experts dans le domaine des plaintes inutiles devant toutes les instances internationales depuis 54 ans.»(4)


Les raisons d’Israël
La presse arabe est unanime pour dénoncer la construction du mur comme une appropriation pure et simple du territoire palestinien, une occupation encore plus étendue, et une ingérence pérenne d’Israël à l’intérieur des territoires délimités par l’enceinte.
Pour Abdulwahab Badrakhan d’Al Hayat «Israël ne défend par sa sécurité, mais son occupation et sa politique et veut obtenir de ses alliés occidentaux légitimité et carte blanche pour cette occupation.». Etre opposé à l’idée d’un mur semble, pourtant, la réaction la plus «naturelle»: le réquisitoire le plus probant et efficace est de montrer une vue photographique du mur: «il suffit de regarder les images pour pouvoir dire l’horrible réalité qu’il représente.»

L’importance symbolique et pratique du jugement de La Haye
Pour les plus optimistes, les recours juridiques sont à peu près tout ce qui reste au peuple palestinien comme champs d’action. Si une telle démarche comporte des chances restreintes de limitation du conflit, il s’agit d’un acte d’honneur à effectuer malgré tout. En effet, toujours selon Al Hayat, cette entreprise de La Haye «est juste un pas limité contenant des résultats limités. Le plus important est que les Arabes ne cèdent pas sur la question du droit international, sans en faire toutefois leur unique arme. Si se battre contre Israël est impossible, et la résistance interdite (comme le préconise la politique américaine), alors la moindre des choses est de ne pas laisser passer un jour sans faire sentir à Israël que ses crimes et son occupation sont blâmés ou condamnés».(5)

Les réactions officielles: «mur de la disgrâce», «mur de l’apartheid»
Quant à la réaction officielle de l’Autorité palestinienne, elle relève d’un discours rationnel: les deux axes de comparaison utilisés par Arafat lui-même et repris ensuite par les portes paroles de l’AP opèrent une remise en perspective historique de la signification du mur. Ce sont l’apartheid et le mur de Berlin qui reviennent le plus souvent dans ces prises de position. Alors que le travail de la Cour commençait, Arafat déclarait en effet à la télévision palestinienne, le 23 février «ce mur de l’Apartheid… a pour but de retirer sa terre à notre peuple et d’empêcher la création d’un état palestinien avec Jérusalem pour capitale, en conformité avec les résolutions internationales» et que la «paix ne pourra être rejointe entre les deux peuples et dans la région entière en présence d’un mur d’annexion, d’expansion, un mur de l’apartheid».
Le secrétaire général de la Ligue Arabe, l’égyptien Amr Moussa, présent à La Haye peu avant l’ouverture des séances de la cour, a insisté pour que l’on se souvienne de ce «mur de la disgrâce»(6) que fut le mur de Berlin, déclarant que l’actuel mur en Palestine part «d’un mouvement permettant à Israël d’avaler plus de 40 % des territoires occupés». Pour la conseillère de la Conférence islamique, Monique Chemillier-Gendreau, le mur est un point de non retour sur la route de la paix «avec le mur, une Palestine viable n’est plus possible et donc la paix n’est plus possible. Le mur absorbe une grande partie des territoires palestiniens occupés».(7)

La Cour de La Haye pourrait mettre quelques mois à délibérer. Dans tous les cas de figure, elle ne pourra émettre qu’un avis, non une interdiction ni même un texte ayant des implications juridiques réelles. C’est pourquoi en absence d’un véritable cadre international, l’opinion arabe, perplexe et frustrée sur la question palestinienne, est une fois de plus en proie à un sentiment lancinant d’injustice et d’impuissance. ________________________________________________________________
1) Dar Al Hayat, 23 février 2004
2) Dar Al Hayat, 23 février 2004
3) Jerusalem Times, 22 février 2004
4) Palestine Times, 23 février 2004
5) Al Hayat, 23 février 2004
6) Communiqué de presse, Site de la ligue arabe, 22 février 2004
7) Communiqué de presse, Site de la ligue arabe, 22 février 2004
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Catherine Cornet
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