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Lorsqu’on entre dans le camp de réfugiés d’Aïda, à Bethléem, qui abrite environ 5000 des réfugiés ayant été contraints de quitter leurs villages depuis 1948, la première chose qui frappe, c’est un immense trou de serrure, surmonté d’une clé en fer. Beaucoup de réfugiés forcés d’abandonner leur maison en 1948 continuent de garder les clés de leurs anciennes demeures, dans l’espoir qu’ils conservent depuis plusieurs décennies, de retourner un jour dans leur village d’origine.

Transmettre les clés | KSMohammed Adrahman Azza, 75 ans, originaire de Beit Jibrin, est l’un des plus vieux réfugiés du camp. Il se souvient parfaitement de la nuit où sa famille a été chassée par les militaires israéliens, il y a 60 ans, quand il avait 14 ans. La famille Azza possédait la plupart des terres et des propriétés du village. « Durant l’été 1948, mon village a été attaqué par les forces israéliennes. Ils sont venus avec des avions de guerre et ont lancé une attaque aérienne qui a duré du soir jusqu’au lendemain matin», dit-il.

Le poste de police local était surveillé par des forces égyptiennes, qui avaient pénétré en Palestine pour protéger les locaux pour une courte période, mais ces dernières ont été rapidement écrasées.

«Les Israéliens sont ensuite revenus pour mener une attaque terrestre. Ils ont atteint le poste de police, l’ont chargé de mines et l’ont fait exploser, faisant deux morts et de nombreux blessés. La plupart des gens ont fui le village et ont commencé à vivre dans des grottes.

«Les Egyptiens ont eu des morts et des blessés. Certains Palestiniens sont restés avec eux pour les aider à combattre, mais c’était une guerre inégale. Quelques dizaines de Palestiniens seulement sont restés sur place. La ville était vide. Quand Israël a occupé le village, nous avons dû partir en passant par les montagnes qui mènent à Hébron, où nous avons vécu entre 1948 et 1963.»

Transmettre les clés | KSNous reviendrons
Encerclé par la barrière de séparation israélienne, le camp est couvert de peintures murales aux couleurs vives. Sur l’une d’elle, on peut lire un vers du poète palestinien Mahmoud Darwich: «Si les oliviers connaissaient les mains qui les ont plantés, leur huile deviendrait des larmes».

Et des larmes, on continue à en verser aujourd’hui, alors qu’Israël s’empare du peu qui reste de Bethléem. Sur 660 kilomètres carrés, seulement 13 % du territoire de Bethléem est à la disposition des Palestiniens, et la majeure partie de cet espace est fragmentée, selon le Bureau des Nation Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA).

Le mur coupe complètement Bethléem de Jérusalem, avec laquelle la ville avait des liens historiques, religieux et économiques, et empêche les villageois d’avoir accès aux terres agricoles, qui comptent parmi les plus fertiles de la région.

Le slogan qui revient le plus sur ce mur est: «Nous reviendrons». C’est ce dont rêve Azza chaque jour, s’accrochant à sa vieille clé en fer. « J’ai perdu ma terre, ma maison, mes amis, tout», dit-il. «Mais je rêve de rentrer et je continue de dire à mes enfants et à mes petits-enfants que notre foyer est à Beit Jibrin… J’y pense tout le temps. Nous avons plusieurs hectares de terrain là-bas. Pourquoi m’est-il interdit d’aller chez moi ? Il y en a qui viennent de Pologne, de Russie, ou des Etats-Unis sur ma terre, et moi, je n’ai même pas le droit de toucher cette terre où je suis né.»

Transmettre les clés | KSAvant la seconde intifada, en 2000 – suite à laquelle les Palestiniens se sont vus interdire rigoureusement l’entrée en Israël – Azza visitait souvent ce qui était autrefois son village. «Tout a été démoli, les écoles, les maisons, les mosquées… il ne reste rien».

Démenties jusqu’à ce jour par les Israéliens, les opérations israéliennes de « nettoyage » menées il y a 60 ans ont détruit des centaines de villages palestiniens et ont déplacé des milliers de familles, qui vivent toujours dans les innombrables camps de réfugiés en Cisjordanie, à Gaza et en Jordanie. Azza considère que la catastrophe de 1948 a anéanti son enfance.

« J’étais l’aîné de quatre frères et d’une sœur, j’étais donc la personne la plus responsable d’eux », explique-t-il. « Notre père était vieux, donc j’ai abandonné l’école pour travailler. J’ai dû faire de nombreux métiers, les plus divers, comme transporter des choses lourdes pour les gens ou travailler à la ferme. Un été, je suis allé à pied en Jordanie avec mon père. Ça nous a pris trois jours pour y arriver, mais après avoir travaillé là-bas, nous avons réussi à acheter deux sacs de blé. Avec cela, nous avions à manger pour la plus grande partie de l’année. »

Après avoir travaillé en Jordanie, Azza a pu retourner à l’école, pour poursuivre son parcours et devenir professeur d’arabe et de religion, mais son maigre salaire ne suffisait pas à subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille.

«En 1963, nous avons déménagé dans le camp d’Aïda. Nous n’avions pas les moyens de louer ni d’acheter une maison, et le camp de réfugiés nous a donné un abri. Mon oncle était le chef du camp et il nous a encouragés à nous installer ici. Nous étions environ 150 familles à cette époque.»

Transmettre les clés | KSMême à l’intérieur du camp de réfugiés, cependant, les choses n’ont fait qu’empirer avec le temps. Non seulement les familles, qui s’agrandissent, n’ont plus assez de place aujourd’hui pour construire de nouvelles maisons dans l’enceinte du camp, mais les réfugiés et les villageois de Bethléem ont été complètement coupés du monde par le mur qui a été construit à partir de 2002.

«Le mur nous rend la vie beaucoup plus difficile ; nous ne pouvons pas travailler en Israël comme nous avions l’habitude de le faire. Nos moutons et nos vaches paissaient autrefois dans les montagnes ; maintenant, ils sont tous morts, parce que les montagnes ne nous sont plus accessibles. Nos enfants jouaient autrefois sur les collines vertes, maintenant, ils sont enfermés dans une cage, comme en prison. Les familles s’agrandissent mais la place pour les maisons reste limitée : en fait, nous ne pouvons plus construire. Les terres agricoles des villageois d’ici ont été volées.»

Les forces israéliennes continuent de venir ici, en particulier la nuit, elles arrêtent des gens et imposent des couvre-feux.

«Pour eux, n’importe qui pourrait être un combattant, qu’il faut arrêter», explique Azza. «Ils entrent en toute liberté, arrêtent des gens, démolissent quelques maisons, et repartent. Mon petit-fils a été arrêté pendant deux ans… ils ont dit qu’il était un « combattant du Fatah», mais il n’a pas eu le droit de se défendre dans un tribunal militaire.

«En 1983, il ont arrêté mon fils de 14 ans. Il a été relâché deux ans plus tard. Il a dû être le plus jeune Palestinien en prison. C’était un combattant de 14 ans… qui jetait des pierres. Il a été battu, torturé, pendu par les jambes, la tête en bas, et tiré par des cordes.»
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Azza s’accroche à sa vieille clé pendant qu’il parle. Son esprit est clairement ailleurs, dans son lointain village de Beit Jibrin. Comme tous les autres réfugiés, il rêve du droit au retour – un droit qui leur a été systématiquement refusé depuis des décennies.

«Vous savez, si je devais rencontrer la personne qui est installée actuellement à l’endroit où se trouvait ma maison, je ne serais pas capable de me battre avec elle », dit-il. « Je lui expliquerais que là, c’était la maison de mon père ; que c’était le territoire de notre famille depuis des centaines d’années. Je lui dirais : « Vous êtes venus de nulle part et vous vous en êtes emparés, comme ça. Vous êtes un étranger dans ma maison. » Israël enseigne toujours aux étrangers qu’ils n’ont rien fait d’autre que venir vivre dans des territoires vides, ou dans des villages dont les gens venaient de partir de leur plein gré. Ils n’admettent jamais la vérité: que leur pays est construit sur une terre volée.»


KS
Traduction de l’anglais vers le français de Marie Bossaert
23/03/2012


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