Les origines | Jacques Fournier
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Jacques Fournier   
Les origines | Jacques FournierLes origines sont à l’évidence à rechercher dans l’évolution du monde arabe.C’est lui qui constitue le champ du phénomène que nous analysons . Les pays concernés sont ceux où l’on parle la langue arabe et où l’on regarde les émissions d’Al Jazeera.

L’évolution de ce monde, telle que j’ai pu la suivre depuis la seconde guerre mondiale et la décolonisation, a connu deux phases successives.

D’abord la mise en place de régimes se présentant comme révolutionnaires, affirmant fortement le fait national et menant des réformes d’inspiration socialiste.


Ce fut le cas de l’Algérie avec Ben Bella puis Boumedienne et le FLN ;de la Tunisie avec Bourguiba ; de la Libye avec khadafi ; de l’Egypte avec Nasser ; de la Syrie et de l’Irak avec les deux avatars du parti Baas qui y ont pris le pouvoir.

J’ai pour ma part cru, à l’époque, à l’avenir de ces régimes. J’ai sincèrement pensé que, à partir de la paix en Algérie puis de la fin de la guerre d’Indochine, une nouvelle voie de développement allait pouvoir se mettre en place dans les pays du Tiers Monde. J’ai pensé, quittant le Maroc en 1964, que le régime monarchique ne pourrait pas longtemps y survivre à la poussée révolutionnaire. Ces pronostics ont été démentis par la suite des évènements. Nous avions surestimé la capacité des nouveaux dirigeants à impulser un nouveau cours et mal apprécié la réalité des rapports de force internationaux.

Ces régimes ont échoué. Les réformes économiques n’ont pas eu les effets escomptés (ainsi en Algérie pour la réforme agraire et pour le processus d’industrialisation à partir d’entreprises publiques). Ils ont rapidement connu, sur le plan politique, des dérives bureaucratiques et autoritaires, dont je retrouverai les traces en Syrie. Sur le plan international la défaite face à Israel en 1967 et l’essoufflement de la démarche tiers mondiste ont mis fin à leurs ambitions.

On entre à partir de là dans une seconde phase, avec des régimes de plus en plus autoritaires, l’ affirmation d’un pouvoir personnel cherchant à se rendre héréditaire , une corruption généralisée et le pacte implicite conclu par le groupe dirigeant avec Israel et avec l’occident.


On va retrouver à peu près partout les mêmes ingrédients ; direction politique d’un parti unique ou prédominant ; persistance d’un état d’urgence restrictif des libertés ; appui sur une tradition religieuse conservatrice ; ouverture économique néo-libérale.

Les populations sont désabusée ; les courants islamistes, modérés ou plus radicaux, paraissent avoir sur elles une influence croissante.


Face à cette situation l’Occident adopte une stratégie simpliste: soutenir les régimes en place pour ne pas ouvrir la voie à Al Qaida.

Nous entrons maintenant sans doute dans une phase nouvelle.S’agit-il bien d’une révolution ? On en discutera au cours du colloque. Il paraît bien s’agir, en tous cas, du début d’un nouveau processus.

Ce processus avait été esquissé en Algérie avec la révolte des jeunes de 1988 et les réformes qui ont suivi. Mais il a alors tourné court après l’interruption du processus électoral et du fait de la guerre civile des années 90.

Il reprend aujourd’hui avec force et simultanément dans un grand nombre de pays.On peut discuter des causes.

Il me semble que le facteur principal, la cause essentielle est d’ordre socio-culturel.C’est l’écart, le gap, le trou béant, qui s’est creusé entre, d’une part le pouvoir et ses pratiques et, d’autre part, la société civile et ses aspirations.


L’approche par la démographie est très éclairante. Tous les observateurs l’ont constaté, les jeunes sont partout au cœur du mouvement.Ces jeunes ont 20 ou 30 ans aujourd’hui. Ils sont nés dans les années 80, ils constituent la génération la plus nombreuse qu’aient jamais connue ces pays.
Mais cette génération est aussi la moins féconde car on assiste partout depuis 1995, à une baisse progressive des taux de fécondité.


Cette baisse traduit elle même un changement profond de comportement. Arrivés à un plus haut niveau d’éducation, les hommes et les femmes de cette nouvelle génération entendent affirmer leur autonomie, ils manifestent leur volonté de maîtriser leur destin et celui de leur famille.

Quand cette cohorte massive et porteuse de modernité arrive à l’âge adulte et à la vie active, c’est l’explosion.

Le facteur proprement social, lié aux problèmes de l’emploi et du niveau de vie, a joué un rôle également, en Egypte comme en Tunisie. Les syndicats ont été entraînés dans le mouvement, quels qu’aient pu être leurs liens antérieurs avec le pouvoir.
Ce facteur social va peser à coup sûr sur la suite des évènements car il y de ce côté là. beaucoup d’attentes qui risquent de ne pas pouvoir être rapidement satisfaites.
Il est très présent à l’heure actuelle en Algérie. Celle-ci n’a pas vu pour le moment se cristalliser un mouvement d’ensemble, comme ce fut le cas en Egypte ou en Tunisie. Mais les conflit sociaux s’y multiplient, dans toutes les régions et dans tous les secteurs.

En revanche, et sauf peut-être du côté de l’islamisme modéré (frères musulmans ou autres), on n’a pas vu jusqu’à présent se manifester les forces politiques organisées prêtes à prendre le relais. Ce va être l’un des grands enjeux des mois qui viennent que de savoir ce qui va se passer de ce côté là et comment vont pouvoir se cristalliser politiquement les aspirations qui sont à la base du processus révolutionnaire.

Il n’est pas totalement incongru de faire ici un rapprochement avec le mouvement que nous avons connu en France en mai 1968. Les situations sont de toute évidence fondamentalement différentes. Mais il y a quelques éléments possibles de rapprochement : la génération de 1968 était celle du baby boom de l’après guerre, elle remettait en cause un « système » où elle ne trouvait pas ses marques, elle s’inspirait d’idées généreuses et se méfiait des institutions, elle utilisait elle aussi des moyens inédits de communication : on ne connaissait pas face-book mais c’est avec l’appareil radio dit « transistor » collé à l’oreille que l’on se dirigeait vers le lieu des manifestations.

Jacques Fournier
(01/07/2011)


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