Prenez garde au primtemps arabe | babelmed
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J’ai rendez-vous avec un rappeur Palestinien, un étudiant anglais et un militant des droits de l’homme, d’une vingtaine d’années. J’ai demandé à les rencontrer afin d’enregistrer une de leurs discussions sur le Mardi 15 mars, le jour où ils ont décidé de protester à Gaza avec d’autres Palestiniens de Cisjordanie, pour demander au Fatah et au Hamas de mettre un terme à la division qui paralyse le pays. C’est un sujet sensible - il y a un mois, un semblable appel à manifester a été interrompu avant même d’avoir été lancé, et le Hamas a harcelé les organisateurs du 15 mars ces dernières semaines. Je les avertis qu’ils ne sont pas obligés de donner leur vrai nom, s’ils craignent les représailles du gouvernement gazaoui. Cependant, après ma longue entrée en matière, Musheera Jamaal, la militante de 26 ans, me demande d’allumer la caméra. « Je veux être filmée », affirme-t-elle résolument.
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Bassam, 24 ans, membre de Darg Team, groupe hip-hop à succès, se met immédiatement à réfléchir à ce qu’il veut dire au monde entier, lui aussi en son nom.
Il y a encore un mois, les Palestiniens, en secret, n’avaient que cette manifestation aux lèvres, sans que personne ne dise clairement s’il ou elle y participerait. Mubarak continuait de s’accrocher au pouvoir, la Libye n’avait pas encore commencé sa révolution, et les protestations à Gaza avaient été condamnées comme manifestations anti-Hamas, à partir du moment où un porte-parole du Fatah, à Ramallah, avait exhorté les jeunes qui vivent sous le blocus à se débarrasser du mouvement islamiste. Le jour où Mubarak a été démis par leurs voisins Egyptiens, la révolution palestinienne est restée cantonnée à Facebook.
Ce mardi, les choses devaient forcément être différentes. Les jours précédents, de plus en plus de jeunes parlaient ouvertement des manifestations. Beaucoup d’autres s’étaient engagés personnellement dans l’organisation de l’événement, avaient amené leurs amis, afin de faire voler en éclat l’opposition Fatah-Hamas, qui conditionne toute la politique palestinienne.
« Les Palestiniens meurent d’envie de faire quelque chose, de descendre dans la rue, de faire bouger les choses », me disait une semaine avant la manifestation un jeune médecin qui avaient passé sept ans en Ukraine pour ses études. « Nous avons vu les Egyptiens et les Tunisiens réaliser l’impensable, les Libyens ont suivi le mouvement, il faut qu’à notre tour nous fassions quelque chose qui nous fasse sortir de notre gangue ».
A la vue du monde arabe qui s’embrase, tout entier gagné par la ferveur révolutionnaire qui est en train de changer la région de manière radicale, tout Palestinien qui se respecte doit être pris par l’envie de lui voler la vedette – ces Palestiniens dont la nation subit depuis 62 ans occupation et nettoyage ethnique.
Les Palestiniens sont les Arabes les plus intrépides. La démocratie est en eux – ils expriment leurs opinions et parlent politique comme ils respirent. Pendant six décennies, Israël a occupé leur terre, mais pas leurs esprits. Peut-être parce que que ni le Fatah, ni le Hamas ne ressemblent trait pour trait aux régimes qu’on voit actuellement tomber, et parce qu’aussi l’occupation et la répression, partout, tout le temps, attisent forcément la résistance.
Les Palestiniens savent suffisamment bien que c’est Israël, le régime qui les oppresse. La division, aussi paralysante que le blocus de Gaza lui-même, est l’issue de dizaines et dizaines d’années d’occupation et de ségrégation, qui ont précédé de presque 20 ans le blocus officiel, décrété il y a quatre ans. Et lorsque les Palestiniens ont fini par s’en prendre les uns aux autres lors de la guerre civile de 2007, et se sont entretués dans les rues de Gaza, c’est que la politique raciste du « diviser pour mieux régner », menée par Israël contre les Palestiniens, était en train de porter ses fruits – des fruits pourris.
Désormais, encouragés par leurs frères Arabes et par ce qu’ils voient autour d’eux, les jeunes de Palestine se mettent en réseau et s’organisent secrètement, via Facebook et Twitter, pour lancer des rassemblements publics : ils veulent appeler à la fin des divisions et contraindre le Hamas et le Fatah à arrêter de jouer la comédie. Les deux mouvements déclarent en effet vouloir l’unité, mais ils ont passé les quatre dernières années à faire tout leur possible pour rendre cette unité impossible.
« On descend (dans la rue) pour mettre un terme à la division », lit-on sur l’un des autocollants imprimés par les organisateurs du 15 mars. « La Palestine est plus grande que nous tous ».
Une semaine avant la manifestation, un lundi, environ cent étudiants de l’université Al Azhar, à Gaza-ville, se sont rassemblés pour assister à une conférence sur l’unité, et ont fini par descendre dans la rue, martelant dans les avenues principales de la ville leur appel à mettre un terme à la division. Fait remarquable, cette manifestation spontanée n’a pas été interrompue par le Hamas, et on n’a pas rapporté ensuite de véritables arrestations.

La communauté internationale doit soutenir l’unité
La fin de la division mettrait à mal le « deux poids, deux mesures » des gouvernements américain et européens, qui, en exigeant le boycott du Hamas, et en persistant à le désigner comme une organisation terroriste, après l’avoir invité à se présenter aux élections, en sont les premiers fomentateurs. Dans le même temps, les Etats-Unis et l’Union européenne arment et dotent sans le moindre scrupule l’Autorité Palestinienne en forces de sécurités soumises à l’occupation et habituées à arrêter, harceler et torturer les dissidents palestiniens. La politisation de l’aide humanitaire acheminée en Palestine est aussi immorale que le soutien apporté aux tyrans sanguinaires qu’on renverse en ce moment dans la région.
La semaine dernière, le premier ministre palestinien à Ramallah, Salam Fayyad – qui a participé aux élections en tant qu’indépendant – a appelé le Hamas à rejoindre son cabinet et à former un gouvernement d’unité. Le Hamas a refusé, et le Fatah, qui n’a pas du tout apprécié l’appel de Fayyad, a poussé le président Mahmoud Abbas à se séparer de son premier ministre.
Les premiers signaux donnés par les diplomates européens et américains laissent déjà entendre qu’ils boycotteraient à nouveau un gouvernement d’unité. C’est la raison pour laquelle seul le peuple palestinien – indépendamment des partis et des factions – peut imposer le changement dans son pays, à la façon dont les Egyptiens et les Tunisiens ont, par leurs revendications répétés, accéléré les événements.
Le Hamas est un élément essentiel du paysage politique et social palestinien. Qu’on considère ou non ce mouvement islamiste comme une organisation terroriste, il n’est pas près de disparaître. Les quatre dernières années de blocus et de marginalisation ont consolidé son emprise sur la bande de Gaza : il a fait fonctionner les institutions qui comptent comme le fait n’importe quelle administration, à ceci près qu’il a moins de responsabilités, à cause du boycott international.
Mettre un terme à la division est une étape essentielle pour faire avancer les Palestiniens sur le chemin de la liberté. Ce serait donner une autre gifle à l’hypocrisie et au « deux poids, deux mesures » de la communauté internationale. De même qu’un procès attend Kadhafi au tribunal pénal international – s’il réussit à quitter la Libye en vie – de même, Benyamin Netanyahu, Ehud Olmert, Tzipi Livni et les noms d’innombrables généraux devront aussi, un jour, être gravés sur les fichiers des tribunaux pour crimes de guerre.
Si jamais il y a un bon moment pour lancer la 3e intifada, c’est peut-être celui-là.

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Le mardi 15 mars, des dizaines de milliers de Palestiniens ont manifesté à Gaza et en Cisjordanie.

KS
(28/03/2011)

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