Palestine 2010, à l'ombre de la capitulation américaine | Jacques Fournier
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Jacques Fournier   
Je suis allé deux fois en Palestine en cet automne 2010. D’abord pour un colloque sur la législation organisé par l’institut de droit de Bir Zeit. Ensuite pour une mission de coopération à Jérusalem et à Ramallah suivie d’un passage à Tel Aviv et d’une visite à Gaza. On trouvera ci-dessous quelques notations consécutives à ces déplacements. Beaucoup d’entre elles ne sont pas nouvelles. Mais il n’est pas inutile de les répéter tant certaines informations passent mal sur ce sujet.

Sur l’administration palestinienne
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Le premier ministre palestinien Salam Fayyad durant un interview avec l'AFP à Ramallah, 1er novembre 2009 (AFP Abbas Momani)
Le Premier Ministre Salam Fayad s’est engagé avec ténacité sur la voie de la construction de l’Etat palestinien. Il est très présent sur le terrain. Il s’est fixé une échéance, août 2011. Tout ce que l’on pourra faire du côté européen et français pour appuyer cette démarche va dans le bon sens.

Beaucoup de progrès restent à réaliser. Il nous en a semblé conscient. L’administration palestinienne n’a pas encore l’expérience et les traditions de celles des pays qui l’entourent. Il reste beaucoup à faire pour mieux former ses cadres, améliorer son organisation, conforter l’état de droit. Je suis pour ma part heureux de pouvoir si peu que ce soit y contribuer.
Ceci dit il faudra bien aussi, si l’Etat palestinien veut demain être présent sur la scène internationale, qu’il dispose d’une palette institutionnelle complète. A l’heure actuelle, et suite à la scission qui est intervenue entre la Cisjordanie et Gaza le pouvoir législatif ne fonctionne plus. Les textes à valeur législative ne peuvent être pris que par le Président, en cas d’urgence, sur la base de l’article 43 de la loi fondamentale et dans des conditions qui, inévitablement, prêtent à controverse. Il faudra sortir de cette situation. Cela pose le problème de la « réconciliation nationale » sur lequel je reviendrai plus loin.

Sur la situation à Gaza

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Tel Aviv
Je suis allé le 4 décembre à Tel Aviv et à Jaffa pour y rencontrer des amis israéliens et palestiniens, puis le 5 et 6 décembre à Gaza où je suis intervenu devant des étudiants en langue française de l’université Al Aqsa.
Le contraste entre Tel Aviv et Gaza est saisissant.

Voici deux villes situées comme je les aime, le long d’une immense plage de sable qui borde la méditerrannée.
D’un côté la prospérité des grands immeubles, hotels et sièges sociaux et l’insouciance de la foule des promeneurs tout au long du front de mer. De l’autre la désolation d’une plage déserte et insalubre en avant d’une ville dévastée que les coupures de courant plongent dans l’obscurité à partir de la tombée du jour.

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La plage de Gaza
Le blocus israélien a été allégé mais il demeure inflexible vis à vis de tout ce qui pourrait si peu que ce soit contribuer à une quelconque production. Pas de matériaux de construction : le futur bâtiment du centre culturel français est toujours en attente des autorisations nécessaires pour pouvoir recevoir du ciment.

Heureusement il y a les tunnels. Hypocrisie supplémentaire dans une contrée qui en est pleine. Ils se déploient au vu et au su de tout le monde, tout près de la frontière avec l’Egypte que l’on peut apercevoir à quelques centaines de mètres de là. C’est le poumon qui permet, mais à quel prix, de maintenir un minimum de vie économique.
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tunnel

A propos du Hamas
Politiquement le Hamas gouverne. Il est bien là. Les intervenants étrangers ne peuvent pas ne pas le voir. Mais, encore une hypocrisie, ils se comportent comme s’il n’existait pas, quitte à être bien obligé, de temps en temps, de composer avec lui.
On me dit que le Hamas est traversé, et cela n’a rien de surprenant, par des tendances différentes, avec deux lignes possibles de clivage, qui ne coincident pas nécéssairement, sur le terrain de la vie sociale et sur celui des rapports avec l’occupant israélien.
Sur les rapports avec Israël Ismail Haniyé, premier ministre à Gaza, a eu récemment des déclarations relativement conciliantes, évoquant la possibilité d’une ratification par réferendum d’un éventuel accord. Il semble que la direction du mouvement à Damas ait, avec Khaled Mechal, des positions plus dures.
Sur l’organisation de la vie sociale les prescriptions d’inspiration religieuses se font semble-t-il plus pressantes, sinon dans les textes du moins dans les faits, notamment en ce qui concerne les rapports entre les sexes : non mixité dans les établissements d’enseignement, interdiction faite aux femmes de fumer le narguilé en public, bannissement des mannequins trop découverts dans les vitrines de mode, port du voile. A Gaza le voile classique (hijab) est la règle. Mais le niqab (voile intégral) n’est pas rare, contrairement à ce qui se passe en Cisjordanie où son port est exceptionnel. La concurrence de la mouvance salafiste, présente dans le sud de la zone, ne serait pas étrangère à ce durcissement.

J’ai rencontré le plus haut responsable de l’UNWRA (united nations relief and work agency for palestin refugee in the near east) qui a en charge, pour l’éducation,la santé, les besoins sociaux les plus criants, la grande majorité de la population de Gaza. J’ai fait une visite au PCHR (palestinian center for human rights), l’organisation de défense des droits de l’homme, qui a toujours pignon sur rue dans l’artère principale de la ville et qui dénonce, là comme ailleurs, les abus, d’où qu’ils viennent, que ses enquêteurs relèvent en ce domaine.
L’un comme l’autre ont formulé la même recommandation : il faut parler. Il faut, c’est ce que fait le PCHR, s’adresser chaque fois que de besoin aux autorités. L’expérience montre que les protestations peuvent être écoutées et que telle ONG, à l’activité de laquelle les autorités locales avaient un moment fait obstacle, sera finalement autorisée à les poursuivre.
Il faut aussi, comme le souligne l’UNWRA, prendre en compte, qu’on le veuille ou non, le point de vue que représente le vote Hamas, tel qu’il s’est manifesté lors des élections de 2006. Il n’aura pas forcément le même poids en cas de consultation nouvelle, mais, n’en doutons pas, il sera présent et il mérite d’être écouté.
Le Hamas est aujourd’hui rangé dans la catégorie des organisations terroristes. C’est, de mon point de vue, une aberration. Le Hamas n’est pas terroriste, pas plus que le Hezbollah au Liban, qui n’est pas sur la liste. Le maintien de cette qualification est particulièrement commode pour Israel, qui peut, à partir de cette diabolisation, continuer à faire de Gaza une prison à ciel ouvert. Elle rend extrêmement difficile toute réconciliation à l’intérieur du camp palestinien et elle compromet gravement l’aboutissement du processus de paix.
Les organisations favorables à la cause palestinienne ont toujours une certaine retenue lorsque l’on évoque ce problème. Elles craignent sans doute qu’une prise de position en faveur d’une discussion avec le Hamas puisse être vue comme une approbation de ses thèses sur les droits de la femme dans la société. Mais pourquoi ce qui n’interdit pas de parler au régime saoudien, beaucoup plus rigide sur ce thème, devrait-il s’opposer à un dialogue avec l’une des composantes du peuple palestinien ?
Réintégrer le Hamas dans le jeu politique et diplomatique, c’est ce que fait déjà, comme me l’a fait remarquer le directeur de l’UNWRA, l’un des membres du Quartet, la Russie. C’est ce que commencent à faire d’autres, sans le faire savoir, encore une hypocrisie. Ce devrait être être à mon sens un objectif affiché de tous ceux qui se battent pour le retour de la paix dans la région.
A l’université de Gaza mon auditoire était mixte. Mon thème était la démocratie française. Nous avons parlé de l’état de droit, du pluralisme et de l’alternance en politique. Nous avons évoqué très librement les élections qui venaient d’avoir lieu en Haiti, en Côte d’Ivoire où, beaucoup plus près, en Egypte. Trois semaines plus tôt, à Bir Zeit, j’avais choisi de faire, devant des étudiants en droit, le commentaire de la loi française toute récente sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public et de l’arrêt du Conseil Constitutionnel qui venait de la valider. Ce pourraient être des sujets qui fâchent. Il est pourtant possible d’en discuter sereinement et dans le respect des opinions réciproques.

Capitulation américaine
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Maalé Adumim, située à l’est de Jérusalem-Est, est la plus grande colonie israélienne
«Capitulation en rase campagne» : ce sont les mots qui me viennent à l’esprit pour caractériser la dernière position américaine sur la reprise des négociations entre Israël et l’autorité palestinienne. Ma déception est grande, à la hauteur des espoirs que j’avais pu placer dans la présidence Obama.
Quel peut être l’avenir de pourparlers de paix quand l’un des belligérants s’autorise à déplacer à son gré la ligne d’armistice ?
C’est pourtant ce qu’impose Israël et ce qu’accepte l’administration Obama.
Premier temps : le discours du Caire, en juin 2009. J’en reproduis les termes « les Israéliens doivent reconnaître que, tout comme le droit d’Israël à exister ne peut pas être nié, celui de la Palestine ne peut pas l’être non plus. Les Etats-Unis n’acceptent pas la légitimité de la continuation de la colonisation. Ces constructions violent les accords précédents et sapent les efforts consentis pour parvenir à la paix. Il est temps que ces colonies cessent.»

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La colonie israélienne d'Allon Moreh, vue du village palestinien d'Azmot, le 25 août 2010. AFP/Jaafar Ashtiyeh
Second temps: le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou annonce fin novembre 2009 un gel de dix mois de la colonisation en Cisjordanie. Ce gel ne s’applique pas à Jérusalem-Est. Il est à l’évidence insuffisant pour créer un climat propice à la reprise des négociations. Mais c’est tout de même un geste, une décision « douloureuse », dira alors Netanyaou.
Troisième temps : les Etats unis pressent pour une reprise des négociations d’abord indirectes, par l’entremise de leur émissaire dans la région George Mitchell, puis directes, qui devraient démarrer en septembre 2010. C’est précisément le moment où expire le moratoire de dix mois. Il va de soi que, si l’on veut que les pourparlers aient quelque chance d’aboutir, le moratoire devra être prolongé. Lié par son extrême droite Netanayou s’y refuse. Obama, dans son discours du 23 Septembre à l’ONU se réfère toujours à la même ligne mais il a mis de l’eau dans son vin : « nous continuerons à souligner que les États-Unis n’acceptent pas la légitimité des implantations israéliennes qui se poursuivent ».

Epilogue : en dépit de toutes les pressions Israël persiste dans son refus. L’administration américaine est allé jusqu’à lui promettre des armes et de l’argent, pour une prolongation du gel de trois mois seulement et toujours partielle. L’inanité d’une telle transaction éclate aux yeux. Elle ne se fera pas. Les Etats unis capitulent, purement et simplement. Dépêche AFP du 8 décembre 2010 : « Les Etats-Unis ont abandonné l’idée d’obtenir un gel de la colonisation israélienne en Cisjordanie afin de relancer les négociations au Proche-Orient et vont désormais essayer de parvenir à la paix en se concentrant sur les “problèmes centraux” du conflit ».
L’habit ne fait pas le moine. Le beau discours ne fait pas le grand homme d’Etat. Il est rare qu’une personnalité, aussi forte soit elle, puisse changer le cours des choses. J’ai bien peur que ce ne soit pas le cas pour Barak Obama.

Des sanctions contre Israel?
L’espoir peut-il venir d’Europe ? On voudrait y croire même si l’on sait que le rôle principal dans cette affaire continuera longtemps encore d’être joué par les Etat Unis. En tout cas il faut saluer l’initiative que viennent de prendre 26 anciens dirigeants des pays de l’Union européenne dans une lettre qu’ils ont adressée au président de l’Union. Plusieurs français parmi eux, de tous bords politiques : Hubert Védrine, Hervé de Charrette, Roland Dumas, Lionel Jospin, Jean François-Poncet et aussi quelques poids lourds de la politique européenne: Felipe Gonzales, Romano Prodi, Helmut Schmidt, Javier Solana, entre autres.

Pour les signataires de ce document l’Europe ne doit plus se borner à adopter des déclarations de principe, comme elle l’avait fait l’an dernier dans une résolution adoptée le 8 décembre 2009, qui réaffirmait, y compris pour Jérusalem-est, les frontières d’avant 1967, condamnait l’implantation des colonies, demandait la levée du blocus de Gaza. Elle doit maintenant passer à l’action, prendre des initiatives, adopter des mesures concrètes, fixer des délais au delà desquels elle se reconnaitra le droit de saisir les instances internationales .

Les signataires lui suggèrent ainsi d’envoyer une délégation de haut niveau à Jérusalem-est pour attirer l’attention sur l’érosion de la présence palestinienne en ce lieu et revenir avec des propositions visant à arrêter et renverser la détérioration de la situation sur le terrain.
Ils l’incitent à piloter la recherche d’une solution permettant l’ouverture des frontières de Gaza à un commerce normal, y compris entre Gaza et la Cisjordanie, en attendant la fomation d’un gouvernement palestinien d’unité.

Ils lui demandent fermement de mettre fin à l’importation de produits en provenance des colonies et illégalement présentés comme venant d’Israel. Elle doit a fortiori, estiment-ils, exclure tout régime préférentiel susceptible de s’appliquer à de tels produits.

En bref, il s’agit de passer de l’incantation à l’action. Le mot de sanction n’est pas prononcé mais l’idée est bien présente. Je pense que c’est un pas qu’il faudra se décider à franchir. Il ne saurait y avoir d’immunité en faveur d’un Etat qui, de façon récurrente, se met délibérément en infraction avec les règles du droit international.

L’appel de ces dirigeants respectés du vieux continent n’aura pas de suite immédiate. Mais il marque une étape dans la voie d’une prise de conscience du rôle que pourrait et devrait jouer l’Europe dans la solution du conflit. Il mérite, à ce titre, d’être largement diffusé et soutenu.

Jacques Fournier, le 17 décembre 2010
http://jacquesfournier.blog.lemonde.fr/



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