Une étroite bande de terre, paralysée par le blocus | Karl Schembri
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Karl Schembri   
Une étroite bande de terre, paralysée par le blocus | Karl Schembri
Des jeunes Gazouis qui marchent sur la plage
Il est impossible de paraphraser le récit d’Ahmed et de lui rendre justice.Lui-même confesse qu’il ne trouve jamais les mots pour dire comment il se sent, bien que sa voix triste et le regard sombre de ses yeux disent tout.
« Ils étaient tous les trois des gens très calmes, très respectables. Il y en avait un qui avait 20 ans et qui faisait des études d’anglais à l’université, un autre qui était employé de banque et avait 25 ans, et Ibrahim, 20 ans, qui travaillait avec l’AP. Ensemble, on se sentait des gens pas comme les autres, comme si on était les seuls à Beit Hanoun qui faisaient les choses à leur façon, malgré tout ce qui se passait autour de nous. Mais malheureusement, ils ont mis un terme à cela. Depuis ce jour-là, j’ai perdu une grande part de moi-même.
« Prendre le large et faire ce qu’on voulait, c’était remporter le défi. Maintenant je fais plus ça. Je ne suis jamais retourné au champ. Et je ne vais pas non plus à la mer. Je ne vais plus sur le toit tout seul. Je m’enferme dans ma chambre. J’étais quelqu’un et maintenant je suis quelqu’un d’autre. Même si je fais des efforts et que je me sens fort, une part de moi est morte. Chaque fois que tu prévois quelque chose, les choses se passent différemment. »
Le sentiment qu’on ne peut rien prévoir à Gaza est en effet répandu chez tous les habitants. Ce n’est pas seulement les attaques militaires et la mort qui le renforcent, mais un blocus quotidien et une occupation qui dure depuis des dizaines d’années et qui rend impossible toute organisation.
« Il y a ce sentiment que chaque fois que tu prévois de faire quelque chose, il y a quelqu’un là-bas, que tu ne connais pas, qui prend les décisions pour toi et qui décide comment va être ta vie », explique Ahmed. « Tu veux voyager et sortir de ton pays, comme tous les autres gens dans le monde, mais tu te rends compte que la frontière est fermée. Qui est cette personne qui nous enferme ici ? »
La maison de la famille d’Ahmed (sa mère est professeur et son père fermier) a été détruite à trois reprises, ce qui a obligé son père à renoncer à la culture des oliviers, qui ont besoin de plusieurs années pour mûrir. « La dernière fois que notre ferme a été visée, ils ont détruit le générateur du puits, et nos arbres sont maintenant en train de mourir, vu qu’on ne peut pas les irriguer. Tout ce qu’on peut faire, c’est les regarder mourir. »
Il est clair que le mode de vie, dans une étroite bande de terre où il n’y a pas de cinéma, pas de boîtes de nuit, et où on trouve très peu d’endroits où passer le temps libre, laisse des marques profondes sur la jeunesse de Gaza.
« Des générations entières, qui ont vécu les Intifadas et les souffrances quotidiennes ont « oublié leur rêves », déclare Ahmed. « Ils se sont mis à ne regarder la vie que depuis une toute petite fenêtre».
« A la différence du monde entier, où les gens regardent la vie sous différents angles, la vie ici, c’est devenu ni plus ni moins que le temps passé à se mettre en sécurité. Voilà ce qu’est devenue la vie à Gaza, et ça a un effet négatif immense. Chaque fois que tu veux faire quelque chose pour toi-même, que tu veux passer du temps quelque part, tes amis et ta famille, qui se font du souci pour toi, t’en empêchent, pour ta sécurité. Ils vont te dire de ne pas y aller, qu’un autre jour ce sera mieux et que tu pourras y aller. Et ce jour ne vient jamais. En même temps, il y a nulle part où aller, tu peux marcher dans la rue et peut-être te faire tuer pendant que tu marches. La plupart des équipements sportifs que je fréquentais autrefois ont été détruits. Tout le monde va à la mer, et même là, il y a eu de nombreuses attaques. Et si tu trouves quelque chose, ça n’est pas pour longtemps. »

L’un des résultats de la fermeture de Gaza est que la Cisjordanie et Gaza s’éloignent de plus en plus, comme s’il s’agissait de deux pays complètement différents, avec des gens complètements différents, ce qui a pour effet de renforcer les divisions politiques et de tuer l’idée d’une nation Palestinienne unique.
« Le nouveau mur qu’ils sont en train de construire (en Egypte) n’est qu’une continuation du mur israélien », nous dit Ahmed. « Personne n’a jamais eu l’intention de bloquer les tunnels. Il y a mille et unes façons de bloquer les tunnels. Ce qui va se passer, et j’en suis certain, c’est que le Hamas va rester au pouvoir beaucoup plus longtemps. Ils sont en train de nous isoler complètement, et en même, ils permettent au Hamas de rester au pouvoir beaucoup plus longtemps. Gaza et la Cisjordanie ne se réuniront jamais. Elles sont en train de s’éloigner comme s’il s’agissait de deux pays différents – et c’est exactement ce que veut Israël.
« A l’époque d’Abu Ammar (Yasser Arafat), on négociait sur Jérusalem, sur les réfugiés, et sur nos problèmes principaux. Depuis qu’il a été tué, sur quoi on négocie de nos jours ? Le gaz, l’essence, l’électricité, le ciment, le passage des frontières. Tous les deux mois, on a une de ces questions à négocier, pour nous faire oublier toutes les choses importantes. »
Même au niveau individuel, chacun finit par oublier « toutes les choses importantes » et vit au jour le jour. Bien qu’il ait obtenu son diplôme en informatique à l’Université Al Azhar l’année dernière, Ahmed n’a pas de perspectives dans son domaine, et d’ailleurs, faire des études en informatique, ça n’était même pas exactement ce qu’il voulait faire.
« Mon rêve, c’était d’étudier aux Etats-Unis, un diplôme en commerce ou en journalisme.Faire des études d’informatique ici, c’était pour moi une sorte d’échappatoire. Je voulais juste une licence, pour ensuite pouvoir faire ce que je voulais pour mon diplôme de Master. Par rapport aux autres pays, il n’y a rien à faire en informatique à Gaza. La plupart des collègues qui ont eu leur diplôme en même temps que moi ont fini par ouvrir un cybercafé ou par vendre et réparer des ordinateurs ».
Réussir à finir ses études sous l’occupation était une lutte en soi. Ahmed les a commencées au plus fort de l’Intifada, en 2003, et il a mis six ans pour les finir.
« Comme je vivais à Beit Hanoun, j’étais en plein conflit, c’était des attaques toutes les semaines, ça voulait dire perdre ses amis et ses proches, et souvent, je devais manquer des cours et des examens. La fin de mes études a été reportée d’un an et demi. »
Dans l’impossibilité actuelle de trouver un emploi, Ahmed a été très actif, travaillant avec des ONG, apprenant tout en cherchant des occasions.
Pendant trois mois, je suis allé dans la plupart des ONG à Gaza, j’ai travaillé comme volontaire dans de nombreux quartiers, j’ai travaillé avec des enfants, j’ai construit des tentes pour les gens dont la maison avait été détruite pendant la guerre, j’ai fait des ateliers pour les jeunes, et j’ai fini par obtenir un emploi avec une ONG internationale. C’était un projet de deux mois, qui consistait à distribuer des kits d’hygiène et de cuisine, des colis de vivres, et à construire des tentes pour les gens dans le besoin. Pour le moment je n’ai aucun revenu, j’attends juste le financement du programme pour reprendre. »
Pour Ahmed, rester à la maison à ne rien faire n’est pas envisageable.
« Je deviens fou, je finis par me disputer avec tout le monde, je suis complètement frustré. Je trouve très indigne d’aller chez mes parents pour leur demander de l’argent, à 24 ans. Donc la meilleure chose à faire, c’est de sortir et de trouver un boulot, quel qu’il soit.
Mon seul rêve dans la vie, c’est d’aller faire un master aux Etats-Unis. Pas seulement parce que je veux sortir de Gaza. Je vais bien, je survis ici. Comparé à beaucoup d’autres personnes, et à ce que j’ai vu pendant l’Intifada, je vais bien. Mais je veux y aller pour faire un master, j’ai d’ailleurs commencé à poser des candidatures. Je veux faire un master et revenir à Gaza, peut-être qu’un MBA ( master of business administration , master en gestion, ndt) serait ce qu’il y a de mieux pour moi, même si ça m’intéresse aussi de faire des études de journalisme ou de relations internationales. Mais je veux absolument revenir et faire beaucoup de choses pour mes parents et pour mon pays. Mes parents m’ont beaucoup soutenu, et je veux leur donner quelque chose en retour. »

Karl Schembri
Traduction de l’anglais Marie Bossaert
(2010)


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