Visite à Bilal au camp de Dheisheh | Nidal Hatem
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Nidal Hatem   
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Camp de réfugiés de Deisheh, au sud de Bethléem (1)
J’ai tenté, toutefois, de saisir la condition des jeunes Palestiniens au travers d’autres aspects que ceux liés à la «nakba» (la catastrophe, nom donné par les Arabes à la proclamation de l’Etat d’Israël, en 1948, NDT) ou à la lutte de libération nationale. Ces aspects, proprement politiques, sont probablement plus connus que d’autres de la vie du peuple palestinien, particulièrement sa jeunesse.

Après en avoir prévenu Bilal par téléphone, je me suis rendu dans le camp de Dheisheh où il habite. Le parcours n’était pas de toute facilité mais, au moins, il n’y avait pas beaucoup de soldats israéliens pour me barrer l’accès à la ville natale de Jésus-Christ. En revanche, il y avait bien le mur [de séparation, NDT] et les pistes non asphaltées. De rares averses ont failli faire déraper le véhicule de mon amie Sara qui s’était proposée de m’accompagner.

Bilal m’attendait dans le camp de réfugiés. Il tenait un verre de camomille dans une main et, dans l’autre, une cigarette, enlacée dans le creux de sa paume. Il me dira plus tard qu’il a appris à fumer de cette manière dans les geôles israéliennes, où il a été détenu pendant quelques années.

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Les inscriptions sur le mur d’entrée du camp s’inspirent de“Free Derry Wall”
Nous nous sommes mis à parler de sa vie quotidienne, censée être normale, ordinaire mais qui ne l’est pas en réalité. Bilal est étudiant en «services sociaux» à l’université de Bethléem. Il est intimement persuadé de l’utilité de ses études aussi bien pour lui que pour la société. Cette conviction ne l’empêche pas d’évoquer avec la plus grande franchise les obstacles matériels qu’il doit surmonter pour les terminer. Pour lui, le gouvernement et les hommes politiques palestiniens n’accordent que peu d’importance à la jeunesse, notamment les étudiants. D’ailleurs, le jour même de notre rencontre était un jour de grève générale dans les universités, avec pour mot d’ordre la préservation des acquis des étudiants, notamment les aides financières qu’on entendait leur retirer.

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Des enfants du camp de Dheisheh
Bilal travaille comme bénévole depuis plusieurs années dans une association de jeunes active dans le camp de réfugiés. Il en est fier et heureux mais il ne tarit pas de critiques envers la politique des institutions en charge des jeunes. Pour lui, elles n’emploient pas à bon escient les énormes énergies qu’elles mobilisent. En plus, fait- il remarquer, elles se montrent indifférentes au sort des bénévoles qui, comme lui, n’ont aucun revenu salarial.

La vie quotidienne de Bilal ne se déroule pas complètement à l’écart des valeurs traditionnelles liées à la famille et qui ont encore une importance non négligeable dans la société palestinienne. Ces valeurs sont loin d’être de simples mots vides de sens, puisque sa famille l’aide à faire des études et l’autorise à habiter sous son toit. Mais elles induisent également un certain nombre de responsabilités. Il a un frère que le chômage et la ségrégation raciste ont poussé à s’exiler aux Etats-Unis, un deuxième qui purge une peine relativement lourde dans les prisons israéliennes et un troisième qui, à cause d’une blessure, est inapte au travail. Pour aider les siens, Bilal saisit la moindre occasion de travailler sur les chantiers de construction ou autres.

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Jeunes filles du camp de Dheisheh
Comme d’autres jeunes, Bilal a des valeurs traditionnelles une appréhension complexe. Le groupe familial est pour lui un soutien indéniable mais les valeurs claniques, inhérentes à l’appartenance aux familles étendues, entrent en conflit avec ses propres valeurs, celles de la modernité et de l’émancipation.

Bilal nourrit des sentiments d’admiration et d’amour pour une fille mais leur condition économique et sociale marque leurs rapports du sceau d’une véritable anormalité. La pauvreté matérielle n’est pas sans influence sur la représentation qu’ils se font de leur avenir. Quant à la culture de la société, elle limite leur marge de liberté en ce qui concerne le choix du type de relation qu’ils aimeraient entretenir. Bilal n’en garde pas moins l’espoir que leur liaison débouche sur la fondation d’un foyer. La réalisation de cet espoir passe, naturellement, par tant d’épreuves à venir qu’il se dit prêt à vivre avec la ferme conviction que «dans un rapport amoureux, il n’y a pas que la couleur des yeux de l’être aimé qui soit importante».

Comme la détérioration du niveau culturel de la société, une grande partie des problèmes de pauvreté, de chômage et autres s’expliquent par la nature du système politique qui, en application des Accords d’Oslo, a été mis en place sous l’occupation israélienne et qui quémande budgets et légitimité aux Etats-Unis et aux «dirigeants sionistes». Ces accords n’ont rien offert aux Palestiniens, pas même leurs droits élémentaires. Ils ne leur permettent pas de donner corps à la moindre ambition nationale. Leur mise en œuvre a généré une élite politique spécialiste de vaines négociations avec Israël et l’impérialisme qui ne sont, en vérité, qu’un marchandage niant les intérêts du peuple et ses droits historiques. Elle a également généré une corruption politique et administrative qui a de lourdes retombées sur le vécu des Palestiniens. Ce sont là, résumés, quelques éléments de l’impasse du pouvoir dont le peuple et la jeunesse supportent les conséquences.

Visite à Bilal au camp de Dheisheh | Nidal HatemDe notre discussion sur les rapports amoureux et de notre tentative de compréhension critique du régime d’autonomie palestinienne, nous sommes passés à un échange sur une question totalement absente aussi bien du débat social que des études sociologiques : l’homosexualité. Pour Bilal, futur spécialiste des questions sociales, cette question n’est ni moins sensible ni moins délicate que celle des relations sexuelles hors mariage dans les sociétés orientales : «L’homosexuel est d’abord un être humain», tient-il dire. Il ne bénit pas sa «conduite» mais celle-ci relève, à ses yeux, du domaine de la liberté individuelle. On ne peut, ajoute-t-il, fonder notre comportement avec un être humain, quel qu’il soit, sur son orientation sexuelle ni le condamner à cause d’elle. Le refoulement sexuel a des manifestations diverses et est à l’origine de nombre de problèmes, affirme-t-il.
 
Avec Bilal, il était d’autant plus difficile de ne pas évoquer la question du racisme qu’au moment de notre entretien, nous abordions la «Semaine contre la ségrégation raciste», une initiative prise par un groupe de jeunes activistes, d’artistes et de journalistes. Lors des débats qui ont eu lieu à l’occasion de cette manifestation, beaucoup d’intervenants ont mis l’accent sur le racisme sioniste mais, surtout, sur les difficultés que rencontrent les réfugiés pour s’adapter et s’intégrer au sein de la société palestinienne. Bilal a cité certaines conduites négatives envers les réfugiés fondées sur des arrière-pensées politiques ou des préjugés de classe. Une des situations qui l’ont le plus surpris, a-t-il raconté, c’est lorsqu’une de ses camarades à l’université lui a demandé si les réfugiés vivaient toujours sous les tentes faisant des commentaires sur son «accent paysan», celui-là même de toute la «société réfugiée» et, plus largement, de tout le paysannat palestinien.

Nous ne pouvions parler des problèmes de la jeunesse palestinienne sans aborder celui, de plus en plus épineux, de la toxicomanie. La consommation de stupéfiants a beau être frappée d’un véritable interdit social, elle ne cesse de se développer. Ce phénomène n’est pas né ex nihilo. Il est le produit de la situation de déprime générale dans laquelle vit le pays et des horizons de vie bouchés par le chômage et la ségrégation raciste pratiquée par les forces d’occupation. L’absence de campagnes de sensibilisation en direction des jeunes et des adolescents est d’autant plus préjudiciable qu’il est admis que le circuit de distribution de drogue passe par les services de renseignements israéliens.

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Visite d’étudiants dans le camp de Dheisheh
Une fille qui prenait le café avec nous, dans la même pièce, a affirmé : «Certes, chacun est libre de ses choix mais la consommation de drogue n’est pas une preuve de liberté. Elle est, au contraire, un germe qui détruit la société de l’intérieur. De ce point de vue, elle n’est pas moins nuisible que la pauvreté, le chômage, le racisme ou l’absence d’espoir. Nous ne sommes pas en Suède ! Il ne s’agit pas de quelques jeunes fumant un joint à l’angle d’une rue, à la recherche d’un moment de plaisir. Non, il s’agit d’une politique systématique mise en œuvre par des parties dont l’identité n’est plus à démontrer, et qui vise à mener les jeunes le plus loin possible de la voie de la révolte. En Colombie, les FARC financent leur rébellion avec les revenus du commerce de stupéfiants. En Palestine, les stupéfiants sont une arme dirigée contre la Révolution.»

Alors que nous nous apprêtions à aller voir notre ami commun, l’artiste Mohamad Al Azza, ancien détenu lui aussi, Bilal a eu ces mots pour clore notre conversation : «Etre jeune signifie pour moi beaucoup de choses. Cela signifie la nécessité de travailler dur pour me construire et construire mon avenir. On n’est pas meilleur que moi simplement parce qu’on vit dans de meilleures conditions ! Mon avenir ne peut être que celui d’une personne active, utile à autrui.».

En savourant ma dernière gorgée de café, ce liquide noir et trouble que j’aime par dessus-tout, j’en venais à lui demander ce qu’évoque pour lui la Palestine. Et lui de me répondre: «Elle évoque l’idée de l’objectif. Un objectif et un sens à donner à une longue marche de lutte, d’espoir. Palestine, pour moi, c’est un synonyme d’espoir, elle représente aussi Dayraban, mon village d’origine.»

Nidal Hatem
Traduit de l’arabe par Yassin Temlali
(01/06/2010)

(1) Texte de présentation du camp de réfugiés de Dheisheh tiré du site du Collectif Contre Culture.
Situé près de la ville de Bethléem (à seulement 8 kilomètres de Jérusalem), le camp de Dheisheh regroupe 12000 personnes sur 0,5km carrés. Ses habitants viennent de 46 villages juste de l’autre côté de la ligne verte dont ils ont été chassés en 1948 lors de la création de l’Etat d’Israel. C’est un des trois camps (avec Aida et Beit Jibrin) situés autour de Bethléem. Le camp est autogéré par un comité populaire constitué de représentants des différentes organisations politiques et associations du camp…
(2)Les camps de réfugiés
http://www.generation-palestine.org/node/427

(3) «Jours ordinaires dans le camp de Dheisheh» Par Mouna Hamzeh-Muhaisen HTTP://WWW.MONDEDIPLOMATIQUE.FR/2000/11/HAMZEH_MUHAISEN/14512




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