Un an après, Gaza, déchirée par la guerre, se bat pour survivre | Karl Schembri
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Karl Schembri   
Un an après, Gaza, déchirée par la guerre, se bat pour survivre | Karl Schembri
Nawer Thabet, 35 ans, originaire de Juhor Ad Dik, ne peut retenir ses larmes lorsqu’elle se souvient du jour où sa mère et sa petite sœur ont été tuées par les forces israéliennes, en janvier 2009, quand elles ont été encerclés par les tanks et les soldats devant leur maison. En moins d’une minute, elle a perdu les membres les plus chers de sa famille, alors qu’elles tentaient de sortir de l’immeuble en portant des drapeaux blancs. Un an après, Nawer est toujours sous le choc, lorsqu’elle raconte, en larmes, qu’elle n’arrive toujours pas à retourner à la maison où sa mère la recevait volontiers. «Je me rappelle cette tragédie chaque jour, je n’arrive pas à me l’enlever de la tête... Je continue de penser à elles, en train de porter un drapeau blanc dans la rue… Je ne peux toujours pas retourner chez nous, à Johr Al Deek, je ne supporte pas ça » dit-elle.

Plus au Nord, à Izbet Abed Rabbo, Mohammed Zaid Hader vit toujours dans une tente avec sa famille, affrontant la pluie et le froid de l’hiver pour la deuxième fois, à l’ombre de ce qui reste de son ancienne maison à trois étages. Comme les autres propriétaires des 3500 maisons et plus qui ont été intégralement détruites l’hiver dernier, lors de ce qu’Israël a appelé l’ «Opération Plomb Fondu », il ne peut pas se procurer de matériaux pour la reconstruire, à cause de l’embargo dû au blocus israélien. L’an dernier, il a été l’un des 80% de Gazaouis qui dépendaient de l’aide humanitaire.

Pour lui qui était ouvrier du bâtiment, et qui avait l’habitude de travailler en Israël sur des chantiers de construction, l’ironie ne pouvait être plus amère. «Nous avons construit Israël avec nos amis juifs, et regardez ce qu’ils ont fait à nos maisons, » dit il. «Pourquoi devaient-ils bombarder nos maisons comme ca ? »

Depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza en 2007, le blocus israélien a pour conséquence qu’aucun des matériaux indispensables pour la reconstruction ne peut pénétrer dans la Bande de Gaza – depuis le ciment et les tuiles jusqu’aux tuyaux en plastique et au verre. Les besoins en vitres à Gaza sont tels qu’on pourrait couvrir de verre 30 terrains de football avec les quantités nécessaires. Selon les organisations humanitaires, seulement 41 camions chargés de matériaux de construction ont été autorisés à pénétrer dans Gaza depuis l’ «Opération Plomb Fondu ». Un an après la guerre, la plus grande partie de la Bande côtière est toujours au point mort, et attend qu’une décision politique de la part d’Israël, et les pressions du reste du monde, permettent la levée du blocus.

Les milliards de dollars promis pour la reconstruction restent inaccessibles, ce qui rend impossibles toute reconstruction et tout redressement. Des milliers de camions sont nécessaires pour reconstruire toutes les maisons qui ont été détruites, ainsi que les écoles, les hôpitaux, et le réseau d’adduction d’eau, tous endommagés par les attaques.

A Shajaiya, l’hôpital Al Wafa vient juste de réussir à se faire livrer du ciment et du verre, passés en contrebande par les tunnels. Ils lui permettront de réparer les importants dégâts qu’a subis le nouveau bâtiment ultramoderne de 4 étages, équipé de technologies de pointe, qui était destiné à la rééducation et aux soins pour les personnes âgées. «Nous avions un bâtiment complètement neuf, qu’on était censé inaugurer en janvier 2009 », déclare le chef du département Rééducation, le Docteur Kamees Al Issi. «Les Israéliens l’ont inauguré pour nous. Pas une vitre n’est restée intacte. »

A Zeitoun, Sameh Sawafari avait une ferme avicole de 30 000 volailles, qui ravitaillait la majeure partie de Gaza en œufs. Les soldats israéliens les ont tous écrasés dans leurs cages. Il a actuellement réussi à rouvrir, avec un tiers de ses volailles par rapport à l’an dernier, et beaucoup de dettes.

Les propriétaires du Moulin El Bader à Beit Lahiya n’ont pas été aussi chanceux. Les avions israéliens ont visé le cœur du moulin, et l’ont laissé absolument hors d’usage. «Depuis la guerre, on a dû tout arrêter », explique Hamda Hamada, qui continue de payer 25 des 85 ouvriers, dans l’espoir qu’ils pourront bientôt reprendre le travail. «Nous avons besoin de fer, de ciment et d’outils, mais Israël nous empêche de nous procurer quoi que ce soit. Nous attendons une décision politique de sa part, pour obtenir le matériel qui nous permettra de reconstruire notre moulin à farine. Jusqu’ici, nous n’avons eu que des promesses. »

Par-delà les besoins immédiats et urgents de la reconstruction, ce sont des milliers de vie qui ont été détruites par la mort et la souffrance de la famille, des amis et des voisins. Ce sont peut-être les enfants qui paient le plus cher. La guerre leur a appris que leurs propres maisons, elles non plus, n’étaient pas sûres, et que leurs propres parents, eux non plus, n’étaient pas non plus en mesure de les protéger.

Subhi Awaja a dix ans. Il était blotti contre son père et son frère cadet, Ibrahim, dans leur maison de Beit Lahiya, lorsque le 4 janvier, un éclat d’obus a perforé l’abdomen d’Ibrahim. Lorsqu’ils ont repris conscience, sous les décombres, Subhi a compris que son frère de 9 neuf ans était en train de mourir, et l’a embrassé sur le front.

Les parents disent que, depuis la mort de son frère, Subhi a changé du tout au tout. Excellent élève auparavant, il ne peut désormais pas rester plus de 5 minutes devant un livre, et voit régulièrement un psychologue, avec lequel il suit une thérapie. La baisse de ses résultats scolaires s’accompagne d’incidents alarmants : il a agressé à plusieurs reprises d’autres élèves et des professeurs. Dans la tente où il vit en ce moment avec sa famille, il frappe souvent ses sœurs sans raison apparente, casse leurs jouets, et passe la plupart de son temps seul, ou à jouer à des jeux vidéos violents, dans un cyber café voisin.

Une étude publiée par le Gaza Community Mental Health Programme («Programme de santé mentale de Gaza »), presque un an après la guerre, conclut qu’un peu moins de 50% des enfants âgés de 6 à 17 ans ayant été exposés à la dernière guerre –laquelle a duré 23 jours, et a ôté la vie à 1400 Palestiniens environ - pensent «souvent » ou «presque toujours » à se venger de ceux qui sont responsables de la mort de leurs proches.

Chacun dit qu’ils étaient tous habitués aux attaques de l’armée israélienne, mais que là, c’était quelque chose de complètement différent. Les attaques venaient de partout, ne laissant nul endroit où s’échapper puisque les gens n’avaient pas le droit de quitter la Bande de Gaza pour chercher refuge loin des zones de conflit.

Ahmed Hdier, originaire de Beit Lahiy, racontait à ses six enfants que la guerre n’était qu’un jeu vidéo. «Mais quand ils ont démoli notre maison, je n’ai pas pu continuer à raconter cette histoire », explique-t-il. Les enfants continuent de faire des cauchemars, et il les emmène chaque semaine chez le psychologue pour leur apporter du soutien.

Durant le dernier Aïd, fin novembre, des milliers d’enfants jouaient dans les rues avec de faux pistolets. Les psychiatres Gazaouis s’inquiètent de ce traumatisme généralisé et de la radicalisation qui s’en suit, auxquels ils se trouvent immanquablement confrontés. Quand tout est perdu, il semblerait qu’il ne reste de gloire que dans le martyre

Alors que les bombes tombaient sur tout Gaza, Abdul Salam, de Beit Lahiya, passait son temps à dormir, même quand son quartier était intensément bombardé. «Tout le monde était exposé, donc il n’y avait aucun endroit pour se cacher, nulle part où aller », dit-il. «Tu ne peux rien faire. Tu attends qu’un bombe tombe du ciel, et détruise ta maison. Tu dois juste vider ton esprit, te calmer, et quoi qu’il arrive, laisser les choses arriver. Je passais mes journées à dormir. Même ma femme s’en étonnait. Elle me demandait tout le temps : «Tu n’entends donc pas les bombes et les tirs ? ». Mais qu’est-ce que je pouvais bien faire ? »

Les Gazaouis sont connus pour leur résistance et pour les solutions créatives qu’ils trouvent contre toute attente et qui leur permettent toujours de s’en sortir, mais ils payent tout cela bien cher. Avant la guerre déjà, le blocus punissait collectivement une population entière. Il faudra des décennies pour en effacer les stigmates.

Les jeunes ont très envie de sortir du pays, de voyager et de voir le monde, mais ils savent qu’ils ne peuvent pas prévoir de partir à l’étranger. En fait, ils ne peuvent rien prévoir du tout. A Gaza, tout est Inshallah (Si dieu le veut).

C’est une génération entière d’enfants qui n’est jamais sortie de Gaza. Contrairement à leurs parents, qui avaient pour la plupart l’habitude de travailler en Israël et avaient des amis juifs, ils n’ont vu des Israéliens que des soldats en armes, avides de détruire leurs maisons et de tuer leurs proches.

D’après certaines informations, le gouvernement égyptien construirait en ce moment un autre mur à Rafah –une barrière de fer censée mettre un terme à la contrebande qui passe par les tunnels. Ces tunnels sont la seule bouée de sauvetage laissée aux Gazaouis et étant donné leur sens de la débrouille et leur créativité, ils pourraient bien trouver là aussi un moyen de contourner ce dernier obstacle. La question est cependant la suivante : combien de temps seront-ils forcés à vivre ainsi ?


Karl Schembri
Traduction de l’anglais Marie Bossaert
(15/01/2010)


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