Jérusalem-Est : l’autre ombre de la ville | Marie Medina
Jérusalem-Est : l’autre ombre de la ville Imprimer
Marie Medina   
Cinq lieux à Jérusalem-Est exposent jusqu’à la fin du mois une quinzaine d’artistes contemporains palestiniens et une douzaine d’étrangers pour «The Other Shadow of the City». Les oeuvres réalisées pour l’occasion montrent pour la plupart comment l’occupation israélienne façonne le paysage, tandis que quelques autres imaginent des géographies alternatives.

Jérusalem-Est : l’autre ombre de la ville | Marie MedinaYazan Khalili lance ainsi une «Invitation à une exposition» fictive. A travers des posters, affichés un peu partout dans les rues de Jérusalem-Est (partie arabe de la ville annexée par Israël), il convie les spectateurs à une exposition de photographies intitulée «Le paysage de la lumière et de l’obscurité» censée se tenir au «centre social de la poste (ex-commissariat), rue Salah Eddine». En réalité, ce lieu n’existe pas. Dans cette artère marchande, le bâtiment mitoyen de la poste a été investi en 1996 par la police israélienne, qui y est toujours stationnée. L’irruption d’uniformes a considérablement modifié les habitudes des passants et des commerçants de la rue Salah Eddine. Avec cette oeuvre, Yazan Khalili imagine à quoi la vie dans ce quartier aurait pu ressembler si le bâtiment en question était devenu non pas un commissariat mais un centre culturel.

Jérusalem-Est : l’autre ombre de la ville | Marie MedinaRafat Asad crée lui aussi un environnement parallèle avec son installation vidéo «Voyage». Les visiteurs ne peuvent s’empêcher de sourire en découvrant ses écrans d’aéroport qui indiquent “Jérusalem” parmi les destinations possibles (actuellement, il faut en réalité atterrir à Tel Aviv ou à Amman). Puis leur sourire s’estompe lorsqu’ils réalisent que les deux vols concernés ne sont pas en phase d’enregistrement ou d’embarquement mais “retardé” et “en attente”. L’oeuvre est d’autant plus touchante que l’artiste, originaire de Naplouse, n’a pu visiter Jérusalem qu’une fois, lorsqu’il était enfant.

Plusieurs autres travaux évoquent la façon dont la majorité des Palestiniens sont tenus à l’écart de cette ville qu’ils revendiquent comme capitale de leur futur Etat.

La Franco-Marocaine Bouchra Khalili a demandé à un habitant de Ramallah d’une vingtaine d’années de lui montrer sur une carte le trajet qu’il réalisait pour se rendre clandestinement à Jérusalem-Est où réside sa petite amie. Alors que les deux villes ne sont distantes que d’une quinzaine de kilomètres, le jeune homme dessine sur la carte les interminables détours qu’il empruntait pour éviter les checkpoints et passer sous le Mur de Séparation – ce qu’il ne peut plus faire depuis qu’Israël a bouché le trou qui lui servait de passage. Bouchra Khalili a baptisé ce procédé «Mapping Journey» (cartographier le voyage). Elle l’avait déjà utilisé pour retracer le périple des immigrés clandestins de leur pays d’origine jusqu’à Marseille. Pour la Palestine, elle a eu de nouveau recours à la carte. «C’est à la fois abstrait et absolument concret dans la manière dont ça entrave la mobilité de milliers de personnes», explique-t-elle.

Pour donner une idée de la longueur du Mur de Séparation, la Britannique Anna Boggon l’a transposée «A vol d’oiseau» sur une carte du Royaume-Uni. Une ligne rouge s’étend de Londres aux Highlands d’Ecosse sur 709km, soit la longueur du Mur selon les dernières données de l’OCHA (Bureau de l’ONU pour la coordination des affaires humanitaires).

La muraille de béton a également inspiré évidemment les artistes palestiniens. Sliman Mansour a peint des «Paysages incertains» à partir de photographies aériennes de Jérusalem. Il en a tiré des compositions presque abstraites où les quartiers d’Abu Dis et d’Al Ram sont entourés par le Mur, quasiment enclavés. Pour sa part, Jawad Al Malhi expose sur six mètres de long le phénomène de ségrégation en bordure de Jérusalem. Sa photographie géante «Tour de Babel revisitée» montre la colonie de Pisgat Zeev qui surplombe le camp de réfugiés de Shuafat. Séparées par une vallée et un mur, les deux communautés vivent avec chacune une vue constante sur l’autre et sans aucune communication.

Rula Halawani commémore les villages palestiniens qui ont été dépeuplés lors de la création de l’Etat Israël en 1948. Dans «Présence et impressions», elle confronte des images d’archives avec les photographies noir et blanc qu’elle a prises en 2009 : les lieux sont rigoureusement les mêmes mais les traces des localités palestiniennes ont été effacées par l’urbanisation ou la forestation. La plupart des maisons ont purement et simplement disparu.

Une autre Palestinienne, Alexandra Handal, explore les vestiges du passé palestinien à Jérusalem-Ouest, ces belles demeures arabes expropriées en 1948. Certaines ont été transformées en maisons d’hôtes dont les propriétaires israéliens invitent les touristes à venir goûter à leur authenticité. Au cours de l’été 2007, l’artiste a logé pendant deux semaines dans l’une d’elles. Elle a capté l’atmosphère de l’endroit dans sa vidéo «Carnets du Bed and Breakfast». Le résultat oscille entre le journal intime et l’analyse d’une scène de crime. Alexandra Handal a plus tard sillonné les rues de Jérusalem-Ouest, photographiant la ville à travers toutes sortes de séparations - des barrières, des haies, des portes, des grilles - pour sa série «Stationnement interdit, sauf autorisation».

Toujours à Jérusalem-Ouest, la Britannique Sarah Beddington a filmé de l’aube au crépuscule le chantier de construction du futur “Musée de la tolérance”. Financé par le centre Simon Wiesenthal et dessiné par l’architecte Frank Gehry, le bâtiment doit s’élever sur l’ancien cimetière musulman de Mamilla, où des obsèques ont eu lieu jusque dans les années 1920. Un procès avait permis de suspendre les travaux pendant quelques années mais la construction a repris fin 2008. Des squelettes ont été déplacés. En enregistrant son «Elégie à Mamilla», Sarah Beddington confie vouloir faire «acte de mémoire dans un lieu qui présente tant de preuves d’effacement».

A Jérusalem-Est, ce ne sont pas les morts mais les vivants qui sont délogés. Les expulsions de familles palestiniennes ont inspiré plusieurs artistes.

A Silwan, la majeure partie de la population vit dans la peur de l’éviction. Certains archéologues affirment que c’est dans ce quartier adjacent à la Vieille Ville que le roi David a fondé son royaume. Une organisation de colons souhaite se débarrasser des habitants palestiniens afin d’étendre le site touristique nommé “Cité de David” et de bâtir des logements pour des familles juives. L’artiste Raouf Haj Yihya a créé un jeu vidéo qui se déroule à Silwan. Dans «Mètre carré», cinq foyers palestiniens ont reçu un ordre d’expulsion et le joueur a 15 secondes pour les sauver mais, quoi qu’il fasse, la souris n’est jamais assez rapide.

Le quartier de Cheikh Jarrah, qui longe la “ligne verte”, attise lui aussi l’appétit des colons. Une présence juive massive à cet endroit permettrait en effet d’assurer une continuité entre Jérusalem-Ouest, les colonies de Jérusalem-Est et celles de Cisjordanie, notamment la grande implantation de Ma’ale Adumim. Elle empêcherait ainsi toute rétrocession de Jérusalem-Est aux Palestiniens, qui souhaitent y établir leur capitale.

Récemment, trois familles palestiniennes ont été expulsées des maisons où elles vivaient depuis les années 1950, c’est-à-dire avant qu’Israël ne conquière cette partie de la ville. Les Al-Kurd ont été déloges à l’automne 2008, les Hanoun et les Ghawi l’été suivant. Des colons juifs ont immédiatement pris possession des lieux tandis que les familles palestiniennes décidaient de camper devant leur maison, en signe de protestation mais aussi faute de relogement.

Jérusalem-Est : l’autre ombre de la ville | Marie MedinaRana Bishara a dédié son installation «Oreillers sans logis» à ces trois familles de Cheikh Jarrah. Ses oreillers représentent la chaleur et le confort d’un foyer mais ils sont dotés d’un cou allongé et mou qui les rend vulnérables. A travers cette oeuvre, l’artiste entend dénoncer «le nettoyage ethnique qui se déroule sous nos yeux».

L’exposition «The Other Shadow of the City» (l’autre ombre de la ville) s’inscrit dans ce paysage si marqué par l’occupation. Depuis l’un des lieux d’exposition, la Young Women’s Christian Association (YWCA) à Cheikh Jarrah, l’on peut apercevoir par la fenêtre les maisons dont ont été expulsées des familles palestiniennes au bénéfice de colons. Les autres sites où sont présentées les oeuvres sont le Jerusalem Hotel (rue de Naplouse), le Centre culturel français (rue Salah Eddine), le Théâtre national palestinien Al-Hakawati (rue Abu Obaida) et la galerie Al-Hoash – Palestinian Art Court (rue Zahra) qui organise cet événement.


The Other Shadow of the City
jusqu’au 31 octobre 2009 dans cinq lieux de Jérusalem-Est
entrée libre
www.alhoashgallery.org

Marie Medina
(22/10/2009)

mots-clés: