«La libération de la Palestine» sur la voie de la contrebande | Yussef Bazzi
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Yussef Bazzi   
Il y a quelques semaines, trois incidents s’inscrivant dans le même contexte ont eu lieu. Le premier consistait dans le démantèlement par les autorités égyptiennes d’une cellule du Hezbollah «libanais » agissant dans le trafic d’armes, de fonds et d’hommes entre Le Caire et Gaza et ce à travers le canal de Suez, le Sinaï, le passage de Rafah et les tunnels.
Le deuxième incident concernait les scènes filmées par la police israélienne montrant une opération de trafic de drogue aux frontières sud du Liban vers Israël, suivie de l’arrestation de la bande israélienne qui, se tenant sur la clôture marquant la frontière, échangeait une valise d’argent.
Le troisième incident se rapportait à l’embuscade tendue à une jeep de l’armée libanaise au cours de laquelle quatre soldats ont trouvé la mort et un officier a été blessé. L’attaque a été menée par des trafiquants opérant dans la fabrication, le trafic de drogues et le vol de voitures dans la région d’Al Bekaa (Nord-Est du Liban).
Sans prendre en considération les chefs d’accusation du procureur général égyptien à l’encontre de la cellule du Hezbollah, et au vue des seuls aveux de son chef, le dénommé Sami Chiheb, rapportés par son avocat Montassar Zayet et des déclarations télévisées du Secrétaire Général du Hezbollah Mr Hassan Nasrallah, on peut avancer que cette cellule a agi sur les territoires égyptiens de manière portant atteinte à la souveraineté du pays, faisant fi de ses lois et mettant en danger sa sécurité, ses engagements internationaux et allant à l’encontre de sa politique et de ses intérêts.
Si l’on se souvient des informations faisant état d’incidents tels que le raid israélien sur les territoires soudanais visant une caravane de munitions et de missiles se dirigeant d’Afrique de l’Est vers Gaza et transitant par le Soudan, l’Egypte et le Sinaï, ou des informations se rapportant aux bédouins du Sinaï passeurs collaborant avec les trafiquants d’armes à travers les tunnels au profit du Hamas, on mesure l’ampleur de l’activité de la cellule du Hezbollah détenue au Caire. C’est une activité qui vise à mettre en œuvre la volonté du «pacte de résistance » qui, pendant la dernière guerre de Gaza, avait revendiqué haut et fort l’ouverture des frontières égyptiennes devant «la résistance ». Cette revendication signifie pratiquement pour l’Egypte faillir aux accords de Camp David et céder le Sinaï au minuscule Etat de Hamas à Gaza. C’est-à-dire obliger l’Etat égyptien à céder sa souveraineté dans ce qui ressemble aux «Accords du Caire » (1969) qui avaient permis à l’Organisation de Libération de la Palestine de mener des opérations militaires contre Israël à partir du Sud Liban. Ces accords qui ont provoqué l’effondrement de l’Etat libanais et ont transformé le Liban en champ ouvert à la guerre, pendant quatre décennies sous le motif de «lutter contre Israël et libérer la Palestine. »
Ainsi, dès que l’Egypte aura cédé sa souveraineté comme le veulent le Hezbollah, le Djihad Islamique, l’Iran, la Syrie et le Qatar, l’Etat égyptien s’effondrera, se transformera en Etat soutenant le terrorisme (dans l’acception internationale). Le Sinaï deviendrait ainsi un champ ouvert à l’alliance des trafiquants et des résistants ; un espace ouvert, tout à la fois, à la «résistance » et à Israël.
C’est cela même que nous avons expérimenté il y a 40 ans depuis le Sud Liban jusqu’aux impasses de Beyrouth. Cette expérience devrait également attirer notre attention sur l’accusation de prosélytisme chiite portée par le procureur général égyptien à l’encontre de la cellule du Hezbollah, qui ne nuirait ni à l’Egypte ni à ses autorités, mais qui serait extrêmement néfaste pour le Liban et pour le monde musulman en général.
Il convient mieux de dire que cette cellule, volontairement ou involontairement, répand le modèle d’un islam radical, fondamentaliste dans sa version khomeyniste (appelant au règne des juristes) et influencé par le bolchevisme révolutionnaire violent.
Des frontières égyptiennes jusqu’aux frontières du Sud Liban par où passe la drogue vers Israël, agissent les mêmes gangs spécialisés dont nous savons, suite à des incidents précédents et suite à de nombreuses opérations de la police, qu’ils opèrent dans la culture, dans l’industrialisation et dans le trafic de la drogue à l’Est et au Nord de la plaine d’Al Beqaa.
Nous savons aussi que le Hezbollah a pu infiltrer ces gangs et recruter des Israéliens et des Arabes vivant en Israël pour ses services de renseignements. Il est aisé de remarquer que la bande frontalière est sous le strict contrôle d’éléments appartenant à la «résistance » relevant du Hezbollah. Les voies de communication et d’approvisionnement ainsi que tout mouvement de groupes ou de marchandises à ces frontières se fait sous le regard circonspect de la «résistance » qui peut même identifier et surveiller les tracteurs et leurs propriétaires derrière les frontières toutes proches.
Ajoutons à tout cela que la région nord et est d’Al Beqaa est, sans exagération aucune, une chasse gardée du Hezbollah qui la contrôle entièrement sur le plan politique et sécuritaire sans compter que dans leur majorité, ses habitants ont fait allégeance au Hezbollah et il est donc quasiment impossible de s’adonner à des actions de grande échelle comme la contrebande sans que le Hezbollah et son puissant appareil sécuritaire n’en soit informé.
Malgré la crédibilité du Hezbollah, qui a condamné cette embuscade criminelle tendue à des soldats libanais, on remarque que l’incident a provoqué de la gêne dans ce parti qui sait que les Libanais ont le sentiment que le gang responsable de cette embuscade a agi pour venger un des barons de la drogue et qu’il n’aurait pas commis son forfait en plein jour s’il ne se sentait pas dans l’impunité. Ce gang jouissait d’un soutien armé. Ce soutien lui-même repose sur le trafic de drogue et de voitures volées et trouve crédit auprès de la société civile accueillant la «résistance ». Cette «résistance » exige comme condition de sa permanence l’absence de l’autorité de l’Etat et du pouvoir judiciaire. Elle exige d’être la seule à gérer les questions de la région et ses préoccupations selon le modèle qui prévalait du temps des Renseignements Syriens, l’allié stratégique à l’époque de l’opium doré (dans .les années 80’).
Ainsi apparaît le contexte des trois incidents : le trafic d’armes et de munitions vers Gaza en «soutien à la résistance palestinienne », le trafic de drogue en direction d’Israël sous prétexte de «noyer l’entité sioniste dans la drogue (détruire Israël) » et les accrochages avec l’armée libanaise qui combat les gangs de trafiquants de drogue et de vols de voitures.
Il est certain que la «résistance » ne cherche pas délibérément à déstabiliser l’Etat égyptien ; elle ne cherche pas non plus à se constituer en gang de trafiquants, ni n’a aucune intention d’attenter à la vie de soldats libanais mais l’histoire nous apprend que la «résistance » palestinienne, qui s’est battue pour la libération de la Palestine, a été «contrainte » de transformer le Liban en no man’s land, de détruire l’Etat libanais et de saper son autorité. Elle a même été «contrainte » de se diriger vers la ville chrétienne de Jouineh en application du slogan «La libération de la Palestine passe par Jouineh ». Ce même slogan a été utilisé par Saddam Hussein «La libération de la Palestine passe par le Koweït », par Omar Hassan Al Béchir «La libération de la Palestine passe par le Darfour »…etc.
La résistance a été «contrainte » de s’impliquer dans des guerres civiles durant lesquelles des bandes de miliciens vivaient de racket, d’impôts mafieux, de vols de voitures, de vol à l’arraché, de trafic de drogue et même de trafic de leurs propres armes. Ces bandes ont constitué des structures mafieuses antagonistes qui ont mis fin à la vie politique, à la vie citoyenne, qui ont ruiné l’économie, sans parler de la vie des gens transformée en enfer.

Les événements nous apprennent aussi que le «soutien à la résistance palestinienne » est en vérité un soutien au Hamas qui a sapé l’autorité palestinienne et qui a mené une guerre civile à Gaza ce qui a entraîné le blocus israélien – un blocus régional et international. Ce blocus a favorisé l’économie des tunnels qui, selon ce que nous avons pu voir lors de notre voyage à Gaza en janvier, ne comporte aucune aide humanitaire pour les habitants de Gaza. C’est une économie de racket et de commerce abusif (le commerçant gérant un tunnel doit payer plus de 100 000 dollars au Hamas).
Les «résistances » arabes ne sont pas différentes des mouvements semblables en Amérique Latine par exemple. Tous les mouvements révolutionnaires d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud des quatre dernières décennies ont commencé par déraper d’abord vers une «collaboration » avec les cultivateurs de drogue, ensuite vers un «partenariat » avec les gangs de trafiquants pour finir eux-mêmes, peu à peu, en gangs contrôlant la culture des drogues et leur trafic. Certains de ces mouvements dans les pays arabes ou en Amérique latine, se sont transformés en groupes professionnels travaillant pour des mafias ou des pays étrangers. Il s’agit des groupes connus sous la dénomination «fusil à louer ».
Pas loin de l’Egypte, nous remarquons l’exemple de ce que sont devenues les «résistances » qui se sont multipliées en Somalie et qui sont passées de la lutte contre la colonisation à la lutte contre les dictatures, à la lutte contre les traîtres et les espions pour finir là où elles sont parvenues après deux décennies de guerre civile : ni plus ni moins que des bandes de corsaires.
La «résistance » du Hezbollah n’ambitionne pas de porter atteinte à la souveraineté de l’Egypte ni à celle du Liban ; elle ne veut même pas être hors-la-loi, ni n’admet que des soldats libanais soient tués. C’est ce que déclare son secrétaire général Hassan Nasrallah mais le dérapage commence par les bonnes intentions, comme par exemple ce que déclare le député du Hezbollah Hassin Al Haj Hassan commentant l’embuscade terroriste : «Mais qui donc subviendra aux besoins d’hommes ayant la trentaine et sans salaire ? Où est l’Etat et où est le développement ? » Ainsi donc, notre actualité nous permet d’appréhender «l’état de prospérité et de justice sociale » associé à la libération de la Palestine sur la voie du trafic, des tunnels et des embuscades.


Yussef Bazzi
(06/06/2009)


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