Visite à Gaza | Jacques Fournier
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Jacques Fournier   
Visite à Gaza | Jacques Fournier
Martyrs à l’Université de Bir Zeit
Je viens de passer deux semaines en Palestine, pour une mission à l’université de Bir Zeit sur laquelle je reviendrai. J’ai pu pendant ce séjour faire une courte incursion à Gaza. C’est à ce propos que je voudrais livrer ici quelques notations


Gaza : c’est aujourd’hui pour les palestiniens une prison à ciel ouvert. A quoi pense-t-on en prison, sinon à s’évader ? Tous ceux qui en auraient les moyens ne songent plus qu’à s’en aller, me dira l’un de mes interlocuteurs. Mais il soulignera en même temps l’énergie de la reprise d’activité, après la fin de l’attaque israélienne.

On n’entre ou ne sort de Gaza que sur autorisation israélienne, délivrée dans l’arbitraire le plus total. Il est dit que ces autorisations seraient à l’heure actuelle accordées en principe aux humanitaires et aux diplomates. Mais toutes les demandes faites au cours des dernières semaines par le Consulat de France avaient été refusées, sans motif. Même refus opposé à Stéphane Hessel qui devait venir animer un débat au centre culturel français le 14 avril.
Avec deux jeunes collaborateurs du consulat, et bien que n’ayant eu aucune réponse préalable, nous avons néammoins tenté le coup. Miracle : on nous a laissé entrer. Mais il fallait faire vite : en raison d’une fête juive le point de passage d’Eretz fermait à 14 heures. Nous disposions donc, en ce matin du jeudi 16 avril, de quelques heures seulement.

Au centre du territoire, où nous nous sommes rendus, les destructions sont limitées. Elle ont visé par priorité les signes possibles d’une souveraineté. En ruine, l’immeuble du parlement. En ruine, le ministère de la Justice avec lequel j’avais travaillé il y a quelques années.
Les activités économiques ont été elles aussi ciblées. Plus de ciment : la construction prévue d’un bâtiment pour le centre culturel français attendra encore. Peu de carburant : le transport hippomobile ( en fait il s’agit d’ânes et non de chevaux mais je ne trouve pas le mot correspondant) est, lui, florissant.

Le grand hotel El-deira avec sa terrasse donnant sur la mer est toujours là. J’y ai séjourné autrefois. Nous prenons le temps d’y savourer un petit-déjeuner dans une salle quasiment déserte.

C’est avec un immense plaisir que je retrouve, dans la rue qui porte toujours le nom de Victor Hugo, le jardin, le pavillon et la tonnelle du centre culturel français. Seule institution étrangère de ce type fonctionnant aujourd’hui à Gaza. Animée avec foi par son responsable, Gaétan et l’équipe qui l’entoure. Toujours insérée dans la réalité locale : expositions, concerts, conférences, séances de cinéma se succèdent selon le programme du mois d’avril que je feuillette Nous avions avec nous un chargement de films pour enfants. Ils seront, me dit le responsable, plusieurs centaines à venir les regarder. Dans deux jours ce sera la journée internationale du patrimoine, à l’occasion de laquelle le centre culturel français organise une exposition à l’université islamique.

Rencontre avec les responsables du PCHR, palestinian council for Human rights, Conseil palestinien pour les droits de l’homme, qui ont toujours pignon sur rue et qui poursuivent avec ténacité, que Gaza soit sous l’autorité des uns ou des autres ou livré à l’anarchie, comme ce fut le cas pendant un temps, leur mission de défense des libertés. Je les avais rencontrés à deux reprises déjà, en 2000 puis en 2005. Ils sont toujours là. Ils sont respectés. Mais la situation s’est tendue depuis l’attaque israélienne. Les postes de police ont été détruits. Il est plus difficile de trouver des interlocuteurs. Il y a eu des représailles.

Dialogue, en fin de matinée, avec un groupe de palestiniens amis du centre culturel, enseignants ou élèves en français. Sauf l’un d’entre eux qui avait pu partir pour un stage de trois mois en France, ils étaient tous là en janvier lorsque la guerre a éclaté.
L’attaque israélienne a commencé en fin de matinée, au moment où les élèves rentraient de l’école. Traumatisme des familles qui ne pouvaient pas les protéger. Ils ne veulent pas faire revivre cela à leurs enfants.

Aux uns comme aux autres, questions de ma part sur l’atmosphère, l’environnement culturel et religieux, les contraintes qui pourraient peser sur les comportements. Qu’en est-il depuis la prise du pouvoir par le Hamas ?
Réponses qu’il faut interpréter avec prudence mais qui sont convergentes.
Il y a toujours eu à Gaza une imprégnation islamiste plus forte qu’en Cisjordanie. Pour ne prendre qu’un seul exemple la vente de l’alcool n’y a jamais été pratiquée. Le port du voile par les femmes a toujours été assez général. Ces caractères se sont peut-être davantage affirmés depuis 2007, mais il ne semble pas y avoir eu de changement fondamental.
Il y aurait eu, me dit-on au PCHR, quelque velléité de faire voter par l’instance parlementaire que le Hamas fait fonctionner à Gaza, un texte qui aurait marqué une certaine islamisation du droit civil. Mais ce processus a été gelé. Aucune modification n’a été opérée.
Le centre français mène en toute liberté ses activités culturelles. Il a organisé en septembre 2008 ,tout comme à Paris, une « nuit blanche » à Gaza . Trois mille personnes y ont participé, sans aucune interférence des autorités locales.

Gaza et Cisjordanie : il y a longtemps eu, sur ces deux parties de la Palestine séparées par la création de l’Etat d’israel, des pesées centrifuges: vers l’Egypte pour Gaza, vers la Jordanie pour la « west bank ». Paradoxalement c’est l’occupation israélienne qui a, en 1967, inversé la tendance et poussé à la réunification. L’installation de l’Autorité palestinienne, qui avait pris soin de répartir entre Gaza et Ramallah les attributs du futur Etat, s’inscrivait dans le même sens.
Le blocus israélien et la division des palestiniens ne vont-ils pas pousser à nouveau vers la séparation ?
J’ai été frappé de constater que la plupart des étudiants de Bir Zeit, à quelques dizaines de kilomètres de là, ne connaissent pas Gaza. Il n’est aujourd’hui pas question pour eux de pouvoir y aller. En sens inverse, de Gaza vers la Cisjordanie, la porte n’a jamais été qu’entrouverte par Israel. Elle est aujourd’hui cadenassée. J’ai rencontré à Ramallah un haut responsable de l’administrations palestinienne originaire de Gaza. Sa femme y est encore. Il n’a toujours pas réussi, depuis maintenant une année, à obtenir des autorités israéliennes l’autorisation qui lui permettrait de l’en faire revenir.

Quant à nous, en ce début d’après midi, nous avons bien la possibilité de quitter Gaza. Parcours surréaliste.
La route poussiéreuse qui nous conduit vers Eretz.
Un poste palestinien : quelques baraques en bois d’où quelqu’un téléphone aux militaires israéliens en leur donnant les numéros de nos passeports. Il faut attendre le feu vert. Il arrive au bout d’une vingtaine de minutes.
Notre voiture traverse alors une sorte de no man’s land, puis entame un cheminement sinueux entre des blocs de ciment placés en chicane et séparés par des barrières qui doivent chaque fois être ouvertes. Nous arrivons dans une sorte de cage où notre véhicule entre. Il est inspecté. Un chien vient le renifler. Il faut nous approcher d’un appareil en forme d’œil, scellé au mur, auquel nous devons présenter côte à côte notre visage et la photo qui figure sur notre passeport. Tout ceci à distance et sans aucune présence physique israélienne.
Après cela seulement le franchissement devient possible et l’on retrouve des procédures qui nous sont plus familières : la vérification des passeports et le passage par le terminal. Immense bâtiment du stylle hall d’aérogare où il n’y a rigoureusement personne.

Dernier contrôle. Nous le passons.
Nous sommes en Israel. Nous avons quitté Gaza la pestiférée.





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