Lettre à Noora  | Adrian Grima
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Adrian Grima   
Chère Noora,

Je t’écris du vide de ma honte, un vide rempli par l’éloquence des hélicoptères Apache et des F-16.

Je t’écris du vide d’un mouvement disséminé qui n’arrive pas à faire face aux événements et qui tente à chaque fois de se réinventer dans une histoire qui se moque de nous alors que nous avons l’impression d’être ceux qui l’écrivent. Elle ne fait que de se répéter. Je t’écris du clavier qui n’arrive pas à faire face aux morts.

Noora, te souviens-tu quand tu m’as écrit du Liban cet été, de Djénine à Pâques, et de Bethléem à Noël ? Combien d’étés, de Pâques, de Noëls sont passés depuis, et nous nous trouvons toujours là comme des âmes perdues entre Noël et un jour de l’an dont on ne veut pas.

Je ne fais pas confiance aux leaders populaires, Noora, et je ne fais confiance ni au peuple ni à moi-même. Parce qu’après Noël, la vie quotidienne reprend et bien que je ne planifie pas les bombardements des terrains de jeu; que je ne vise pas des hôpitaux dépourvus de médicaments grâce à des bombes « intelligentes » ; et que je vais pas traquer les militants et leurs familles dans les appartements à l’aide de missiles ; bien que chacun puisse se battre pour ses droits en toute légitimité ; malgré cela, c’est bientôt la rentrée des classes et je dois recommencer à corriger les fautes d’orthographe et on ne peut pas tout faire Noora, n’est-ce pas?

Je suis désolé, je sais que je t’ai déçue. Après tout, je suis un européen comme les autres. Nos élections arriveront bientôt aussi et je m’échauderai – peut-être même écrirai-je un article – et puis, le jour J, je voterai pour une Europe et pour une Malte fière qui continueront à baiser la Palestine.

Et lorsque, à la fin, à la fin des fins, la bonté infinie de l’Europe se jettera dans le vide, des deux côtés, pour administrer aux cadavres et aux amputés palestiniens l’anesthésiant de la paix, sache que je serai aussi furieux dans mon vide intérieur.

Je te demande alors de ne pas laisser cette lettre te consoler parce qu’une fois encore j’ai peur de me remplir d’illusions, l’illusion que ces mots sont importants et que cette rue, la rue de la République, nous ramène vers un nouvel ordre, un monde plus juste.

Car tout en t’écrivant, posté sous une voiture devant la maison où se trouve Natalie Abou Shakra qui a vécu l’été de Beyrouth et qui a été déchirée par le Noël de Bethléem et le Pâques de Djénine, je vois la silhouette en cendres de deux gamines rentrant chez elles après l’école juste avant l’explosion de la bombe. Et Dieu sait que j’ai peur que quelqu’un se serve de cette lettre vide plutôt que de leur histoire dans cette rue, quelque part dans la prison qu’on appelle Gaza.
Adrian


Traduction de l'anglais en français d'Elizabeth Grech
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