Une guerre coloniale, pas un conflit ethnique | A. Duhamel, N. Elafrite, A. Flandrin, H. Harrath, N. Lamarki
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Une guerre coloniale, pas un conflit ethnique | A. Duhamel, N. Elafrite, A. Flandrin, H. Harrath, N. LamarkiQui a commencé?
Le drame et les souffrances humaines sont tels que c’est une question qui frise l’indécence. Toujours est-il que ce 19 décembre, la trêve conclue entre le Hamas et Israël six mois plus tôt arrivait à son terme. Le Hamas a refusé de la renouveler. Au regard des faits, on le comprend : Israël ne respectait pas toutes les clauses de la trêve qui prévoyait explicitement une levée graduelle du blocus ; et l’avait violée en novembre par une incursion armée avec pour prétexte la destruction d’un tunnel, ce qui avait entraîné plusieurs morts côté palestinien.
La suite est connue: on ne sait plus quelle branche extrémiste du Hamas a tiré des roquettes sur le sud d’Israël, visant des civils. Ce dernier lance son armée sur les 360 km2 surpeuplés. En quelques jours, plus de mille morts, civils pour plus de la moitié, l’utilisation d’armes interdites (selon des témoignages internationaux neutres), des écoles, des bâtiments de l’ONU, une mosquée touchés ou détruits...
Israël rappelle évidemment que le Hamas n’a jamais reconnu l’existence d’Israël et que ce mouvement lance depuis plusieurs années des dizaines de roquettes qui visent des civils.

Que dit le droit international?
Les dispositions sont claires. Différentes conventions et dispositions sont violées par Israël, à commencer par la perpétuation du fait colonial, jusqu’au non-respect des résolutions des Nations unies, en passant par la protection des civils et le droit humanitaire. (cf. l’interview de Majed Bamya dans le Courrier de l’Atlas).

Importation du conflit en France?
Systématiquement, les peurs de conflits inter-communautaires ressurgissent. La mobilisation pour la Palestine a été spectaculaire dans plusieurs villes françaises, avec parfois un mélange du politique et du religieux car chacun exprime son émotion et sa mobilisation à sa manière, ce qui est légitime mais “contre-productif” (selon El Yamine Soum, sociologue). Le plus efficace, le plus logique, le plus républicain est de défendre la cause palestinienne au nom des valeurs universelles, sans tomber dans les solidarités identitaires, mécaniques. Les réactions des uns et des autres posent également la question de l’ambiguïté des positions des grands partis traditionnels ...

Hamas, talon d’Achille ou prétexte?
Mi-décembre, à Gaza, le parlement palestinien dominé par le Hamas se réunit et adopte une réforme du Code pénal qui inclut, “pour tous les territoires relevant de l’Autorité palestinienne”, l’application d’un certain nombre de dispositions répressives soi-disant inspirées par la charia (droit musulman). Il serait trop long de donner la liste des changements : retenons seulement qu’y figurent des amputations, flagellations et lapidations... Le Hamas voit dans ce recours à l’islam salafiste un moyen efficace pour lutter contre la corruption qui sévit et de purifier la société. En réalité, le mouvement entamait la mise en place de son projet de société : la talibanisation du territoire.
Les territoires palestiniens dits autonomes ressemblent alors au reste du monde arabe: d’un côté la Cisjordanie, de l’autre Gaza; une société divisée en deux par la ligne de fracture entre des archaïsmes salafistes habillés d’islam ; et des sociétés ayant une vie quotidienne plutôt laïque et croyant aller vers la modernité. Entre les deux, une grande masse dont l’opinion vacille de l’un à l’autre bloc, au gré de l’actualité, des influences et du rapport de forces.
Mais le Hamas, quelle que soit la nature de son projet de société, est le représentant démocratiquement élu du peuple de Gaza. Et il faudra que les grands pays occidentaux parlent avec lui (cf. l’interview d’Yves Aubin de la Messuzière, diplomate dans le Courrier de l’Atlas ).
Il y a, au sein des opinions occidentales, souvent confusion entre islam, islamisme et terrorisme. Ben Laden et le salafisme jihadiste sont passés par là.

Dans les médias
Dans la presse française, jamais Israël n’avait paru aussi indéfendable. On l’a bien vu dans les journaux et sur les plateaux de télé. Nous décryptons quelques réactions et quelques réflexes médiatiques.
Sur Al Jazira, la couverture du conflit est revêtue d’un habillage religieux. Par exemple, on ne parle pas de morts, mais de martyrs (sachant qu’ils ne sont pas tous musulmans); des chefs religieux, des prédicateurs sont invités sur les plateaux pour nous expliquer que la solidarité avec les Palestiniens de Gaza est un devoir pour tous les musulmans ; une obligation religieuse. Il y en a même un pour accuser “les juifs d’avoir voulu assassiner le Prophète alors qu’il n’était qu’un petit enfant chez sa nourrice” et ce, sans être contredit, ni même coupé par le journaliste qui l’avait invité sur le plateau.
Bref, il y a une indiscutable récupération, voire une confiscation des malheurs du peuple palestinien par des tendances politiques islamistes et des courants salafistes, dans le monde arabe et en Europe (France, Grande-Bretagne notamment). C’est malheureux, parce que c’est le seul moyen d’enfermer la cause palestinienne et de réduire le large soutien international dont elle peut et doit bénéficier.

Intellectuels
Plusieurs intellectuels arabes interrogés par Le Courrier de l’Atlas ont insisté sur la nécessité d’éviter les solidarités mécaniques et les réflexes identitaires: “La défense de la cause palestinienne relève d’idéaux universels. Nous sommes solidaires avec les Palestiniens comme nous l’aurions été avec n’importe quel autre peuple opprimé.” En France, au moment où nous mettions sous presse (le 19 janvier), les manifs avaient certes connu quelques débordements, mais il y a eu beaucoup de discipline et le piège du communautarisme a été souvent évité dans les défilés pro-palestiniens. Nous avons remarqué une forte mobilisation d’une partie de la gauche ainsi que d’intellectuels juifs, dans la rue ou dans les médias, en faveur des droits palestiniens.

Que faire?
Un grand désarroi habite la plupart des Arabes qui s’identifient au peuple palestinien et à ses malheurs. Il convient dès lors de se poser des questions sur les échecs arabes. La stratégie d’Israël est limpide: en raison du poids démographique des Palestiniens, une annexion durable de Gaza et de la Cisjordanie est inconcevable sur le long terme. Dès lors, leur évacuation étant inéluctable, Israël gagnera du temps en affaiblissant les Palestiniens, en les divisant, en détruisant leurs infrastructures, en refusant le retour des Palestiniens expulsés en 1948, en reculant au maximum la création d’un Etat palestinien avec l’espoir d’augmenter ses gains territoriaux, d’où sa politique de colonisation dans les territoires palestiniens.
Les intellectuels que nous avons interrogés sont d’accord au moins sur un point : la non-violence et le recours à la légalité internationale sont les seules armes qui restent aux mains des Palestiniens.
Amélie Duhamel, Naceureddine Elafrite, Antoine Flandrin, Hanane Harrath et Nadia Lamarki
(16/02/2009)

Une guerre coloniale, pas un conflit ethnique | A. Duhamel, N. Elafrite, A. Flandrin, H. Harrath, N. Lamarki Cet article fait partie du dossier sur Gaza, publié dans le n° de février du Le Courrier de l’Atlas .