Gaza: 1000 morts pour rien | Jean-Paul Chagnollaud
Gaza: 1000 morts pour rien Imprimer
Jean-Paul Chagnollaud   
Gaza: 1000 morts pour rien | Jean-Paul Chagnollaud
Le bilan provisoire des attaques israéliennes contre Gaza est terrible: 1000 morts et au moins 3000 blessés dont beaucoup dans un état critique avec très peu de moyens pour les soigner en raison du blocus imposé par Israël. Même si ce sont les hommes du Hamas qui sont d’abord visés, c’est toute une population civile qui est frappée car elle n’a aucun moyen de se défendre ni de se mettre à l’abri de ces bombardements. Une population qui, depuis des mois, n’a pratiquement plus rien pour vivre puisque tout manque : l’électricité, l’eau, le carburant, les médicaments, la nourriture, le lait, et même le pain … Encore une fois, c’est donc la politique du pire qui s’impose au Proche-Orient. Une logique de guerre qui, comme les précédentes, est vouée à l’échec. Encore une fois, le gouvernement israélien a préféré une fuite en avant militaire à une offensive diplomatique. Si cette décision est d’abord une réponse aux tirs de roquettes du Hamas, elle est aussi liée à la campagne électorale dans laquelle aussi bien Tzipi Livni, tête de liste de Kadima, qu’Ehoud Barak, tête de liste du parti travailliste, étaient distancés dans les sondages par le leader du Likoud, Benjamin Netanyahu. La première a nettement durci son discours notamment vis-à-vis des Arabes israéliens en affirmant qu’ils devraient rejoindre le moment venu un Etat palestinien pour qu’Israël conserve son identité d’Etat juif. Une position qui jusque-là n’était défendue que par la droite de la droite. Quant au second, ses rodomontades guerrières de ces derniers jours vont peut-être lui permettre de revenir dans le jeu politique alors que son parti n’était plus crédité que d’une dizaine de sièges, soit son plus bas niveau jamais atteint ( 19 actuellement).
Ces surenchères israéliennes n’exonèrent en rien le Hamas de son écrasante responsabilité. Même si elle lui fut immédiatement contestée, il n’a pas su gérer sa victoire électorale de janvier 2006. Il s’est très vite enfermé dans une rhétorique radicale et une confrontation sans issue avec le Fatah qui a culminé avec le coup de force de juin 2007 par lequel il a pris le contrôle de Gaza. Le pouvoir qu’il y exerce depuis s’est vite montré intransigeant et sectaire à l’égard de tous ceux qui ne partagent pas ses thèses. Et au lieu de tenter de sortir de son isolement international, l’organisation islamiste a préféré rompre la trêve en lançant des roquettes qui sèment l’angoisse et l’insécurité en Israël bien au-delà du périmètre de leur frappe et renforcent ainsi les partisans de la ligne la plus dure à l’égard des Palestiniens. Aujourd’hui, il subit de plein fouet les conséquences de son autisme politique avec une réaction israélienne au moins aussi brutale et disproportionnée qu’elle le fut au Liban en juillet 2006.
Gaza: 1000 morts pour rien | Jean-Paul Chagnollaud
Toute cette violence ne mène nulle part. A court terme sur le plan militaire, il est probable que le Hamas sortira meurtri de cette puissante offensive d’autant qu’à la différence du Hezbollah il n’a que des moyens limités et ne dispose d’aucune base arrière. Par contre sur le plan politique, rien ne permet de penser qu’il sera affaibli car il représente plus du tiers de la population palestinienne dont un bloc important, sans doute incompressible, qui lui est acquis depuis longtemps. Contrairement à ce que veulent les dirigeants et les chefs militaires israéliens, le Hamas ne disparaîtra pas sous les bombes, pas plus que le Hezbollah n’a été éradiqué par l’offensive de 2006. Il est devenu un acteur majeur en Palestine et dans la région alors que, depuis plus de dix ans, ses principaux leaders et un grand nombre de ses cadres ont été assassinés par Israël. Et, il faut prendre la mesure de cette déclaration d’Ismail Hanyeh du 27 décembre: «vous pourrez tuer des milliers d’entre nous, cela n’entamera pas notre détermination». C’est le cri de quelqu’un qui, comme l’immense majorité des habitants de Gaza, n’a plus rien à perdre. Tous se sentent incarcérés dans cette parcelle de territoire sans horizon, sans espoir et sans avenir où la vie, depuis longtemps, n’a plus de sens en dehors de la résistance contre Israël.
Dans cette descente aux enfers, les Européens portent leur part de responsabilité : après avoir activement soutenu des élections transparentes et démocratiques en Palestine, ils en ont refusé les résultats. Comme l’a dit Jean-Pierre Jouyet, alors secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes à Bruxelles, en mars 2008 : «Nous avons encouragé les élections démocratiques en Palestine. Nous avons eu raison. Nous avons boycotté le résultat. Nous avons eu tort». Cette politique s’est poursuivie par l’arrêt brutal du soutien financier jusque-là accordé à l’Autorité palestinienne ; ce qui a entrainé un énorme gâchis humain, social et économique en Palestine même si d’autres formes d’aide ont repris par la suite. Au lieu de réagir à la petite semaine comme ils l’ont fait jusqu’à présent, les Européens seraient bien inspirés de prendre enfin, en concertation avec la nouvelle administration américaine, une initiative diplomatique d’envergure fondée sur les résolutions des Nations unies avec, en perspective, la création d’un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, et des engagements précis comme, par exemple, celui de l’envoi d’une force européenne en Palestine comme l’a évoqué un récent document de travail du gouvernement français. Une telle démarche politique aurait d’autant plus de chances d’être entendue que les Etats arabes sont prêts depuis des années à un compromis historique avec Israël comme en témoigne la position de la Ligue arabe proposant une normalisation complète des relations avec Israël en échange d’un retrait des territoires occupés et de la création d’un Etat palestinien que la conférence de Paris en décembre 2007 s’était engagée à soutenir. Comme les Israéliens sont perdus dans leurs surenchères radicales et les Palestiniens dans leurs profondes contradictions, les nécessaires initiatives diplomatiques ne viendront ni de Tel-Aviv ni de Ramallah ; les Européens et la communauté internationale doivent donc s’investir avec beaucoup de fermeté, comme les Etats-Unis avaient su le faire en convoquant la conférence de Madrid en 1991, pour montrer que le retour du politique est possible.

Jean-Paul Chagnollaud
(07/01/2009)