Jours tranquilles à Ramallah | Gilles Kraemer
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Jours tranquilles à Ramallah | Gilles KraemerDe la mort de Yasser Arafat en novembre 2004 aux préparatifs de la «Conférence de paix de la dernière chance» à Annapolis en décembre 2007, Gilles Kraemer était dans la capitale de substitution de l’Etat palestinien en devenir. Dans Jours tranquilles à Ramallah (éditions Riveneuve), en septembre dans les librairies, il retrace le quotidien d’une société palestinienne insoupçonnée, vivante et inventive malgré ses propres archaïsmes et la dureté de l’occupation de l’État hébreu qui ne laisse pas indemne d’ailleurs la société israélienne.
Extraits.



Art contemporain


Jours tranquilles à Ramallah | Gilles Kraemer
«Going for a Ride?»
Je ne pesterai plus contre les chauffards palestiniens, conducteurs chaotiques, même s'ils remontent les sens interdits sans vergogne, roulent toujours au beau milieu de la route, klaxonnent dès qu'un feu passe au vert ou s'arrêtent n'importe où et n'importe quand sans la moindre considération pour leur clignotant. Je ne pesterai plus depuis que j'ai vu le court-métrage sur une installation de Vera Tamari, «Going for a ride?», et que j'ai compris. Vera est une grande dame, céramiste et professeur des Beaux Arts à l'université de Birzeit. Dans la succession des opérations militaires israéliennes «Rempart» et «Passage déterminé», durant lesquelles Ramallah a été réoccupée et soumise à des couvre-feux destructeurs de mars jusqu'à juin et juillet 2002, elle profite d'une accalmie pour élaborer avec ses étudiants une installation d'une audace et d'une force incroyables. Les chars israéliens s'étant appliqués à - littéralement - rouler sur les voitures garées le long des rues (ils en auraient ainsi écrasé quelque 700, dont des ambulances), elle a l'idée de tracer une route bitumée vers nulle part, au pied d'une colonie qui domine sur les hauteurs, et d'y disposer une file de voitures à demi broyées mais astiquées pour l'occasion, et paraissant sur la route des vacances. Les propriétaires des autos écrasées viennent alors en famille les revoir et entamer le deuil de cet objet dans une étrange atmosphère de musée en plein air. Pour qui douterait de la force de l'art contemporain, il suffit de savoir que les soldats israéliens, réoccupant la ville en juillet 2002 et préoccupés par cette étrange vision, sont venus méthodiquement détruire l'installation et écraser une deuxième fois les voitures qu'ils avaient déjà « césarisées » précédemment. Sans emphase ni misérabilisme, Vera explique simplement toute la symbolique d'une route sans fin dans un pays où elles se terminent toutes par un mur ou un check-point infranchissables pour certains, toute la symbolique d'une voiture, objet intime, témoin des mariages comme de tous les mouvements de la vie quotidienne, mais aussi lieu d'exercice des frustrations de la liberté.

J'ai compris et je ne pesterai plus contre les chauffards de Palestine. Mais ce sera dur.

Ramallah, le 4 décembre 2004


Citron à la menthe

Jours tranquilles à Ramallah | Gilles KraemerChaque pays de la Méditerranée a sa religion du citron. Et ce n'est pas Paul Balta, auteur d'un nouvel opus Boire et manger en Méditerranée (Acte Sud) qui me contredira. En Egypte, on les trouve partout, vendus sur un morceau d'étoffe à même le sol par les pauvres du Caire, emballés par kilo dans des sacs en plastique transparents, montés en pyramides dans des couffins et toujours au bord de l'assiette. Ils sont tout petits et tout ronds comme des balles de ping-pong, jaune d'écorce et vert de chair avec un goût si puissant qu'on jurerait des citrons verts. Ici, en Palestine, ils sont jaunes - ou à peine -, plus gros et avec deux tétons. La tradition locale est au mélange intime: on les presse et on y ajoute de la menthe fraîche pulvérisée qui verdit la citronnade comme du jus de canne à sucre. Au bord des lèvres, une légère mousse et tout de suite un parfum pénétrant et une acidité surchargée de sucre qui électrise les papilles et fait saliver en fontaine.

Ca se dit: «Aasir leimoun belle nahnah» (*), et le nom est déjà un régal.

Ramallah, le 22 novembre 2004

(*) «jus de citron à la menthe»

Humour funèbre
Dans la mort, musulmans et chrétiens n’emportent pas ici les mêmes bagages et le train ne part pas à la même heure. Chez les premiers, l’enterrement se fait dès le lendemain du décès, sans attendre. La tradition enterre aussi les musulmans nus dans un linceul tandis qu’elle habille les chrétiens dans leurs habits du dimanche. C’est le prétexte à des blagues qu’Ilan Halevi - «juif palestinien» comme il aime se définir - se régale à raconter dans les soirées. Un chrétien vient donc à être enterré avec les musulmans dans un cimetière où était saturé le carré chrétien. Au bout d’une semaine, sa femme effarée le voit rentrer à la maison.
- Et alors ? tu n’es plus mort ?
- Ah non merci, ce n’est pas une vie ! Pas moyen d’être tranquille et de mourir en paix. Autant revenir ici.
- Mais comment ça?
- Au cimetière, tous mes voisins n’arrêtaient pas de me dire: «Eh toi Emile, toi qui es habillé, va donc m’acheter des cigarettes, me chercher un journal» ou Dieu sait quoi!


Ramallah, le 7 février 2007


Gilles Kraemer , Jours tranquilles à Ramallah , ed. Riveneuve, 2008

Le livre sera disponible dans les librairies en septembre prochain mais peut être commandé d’ici là chez l’éditeur : Riveneuve éditions, 75 rue de Gergovie, 75014 Paris. www.riveneuve.com
riveneuveeditions@orange.fr



(12/08/2008)



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