«Return of the Soul» commémore 60 ans de Nakba | Marie Medina
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Marie Medina   
Les milliers de figurines sont suspendues dans l'air, un peu comme la vie des réfugiés palestiniens, figée dans l'attente d'un impossible retour. L'installation "Return of the Soul" de Jane Frere est inaugurée à Jérusalem Est ce jeudi, pour les 60 ans de la Nakba (ou Catastrophe), terme arabe désignant l'exode palestinien ayant accompagné la création de l'Etat d'Israël.

«Return of the Soul» commémore 60 ans de Nakba | Marie Medina"Cette sculpture représente des gens qui ont dû fuir leur maison dans un état de terreur", explique l'artiste écossaise, qui n'hésite pas à parler de "nettoyage ethnique".

Lorsqu'Israël a déclaré son indépendance le 15 mai 1948, les pays voisins ont attaqué le tout jeune Etat hébreu. Parmi les 1.300.000 Arabes qui vivaient jusqu'alors dans la Palestine du mandat britannique, 750.000 sont partis en exil. Certains ont simplement fui les affrontements ; d'autres ont été expulsés de leur village. Plus de 400 localités arabes ont ainsi été détruites par les milices juives qui combattaient avant la formation de l'armée israélienne. Certains historiens, dont l'Israélien Ilan Pappe, parlent d'une volonté de nettoyage ethnique. D'autres affirment que les pays arabes ont encouragé les Palestiniens à évacuer temporairement leurs villages afin de faciliter une victoire militaire qu'ils croyaient rapide.

L'issue de la guerre leur a donné tort et les réfugiés n'ont jamais pu rentrer chez eux. En perpétuel exil, beaucoup n'ont jamais pu se poser, s'installer. Tout comme ces 3.000 petits êtres de cire - hommes, femmes, enfants - qui flottent dans l'espace de la galerie Al-Hoash, reliés au plafond par des fils invisibles.

Ces figurines n'ont pas été réalisées par Jane Frere, mais par des Palestiniens. Au cours des huit derniers mois, elle a formé des artistes à Ramallah et organisé des ateliers dans des camps de réfugiés en Cisjordanie, en Jordanie et au Liban. Pour la partie graphique, les jeunes participants ont étudié l'anatomie et l'expression des émotions, notamment le langage corporel. Pour la composante historique, ils ont été invités à interroger parents et grands-parents sur le vécu familial, qu'ils méconnaissaient parfois. Jane Frere, qui est à l'origine costumière de théâtre, a par ailleurs demandé à l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) des photographies d'époque afin que tous puissent se faire une idée de ce que portaient les protagonistes au moment fatidique et ce "même si les figurines sont assez abstraites".

Les mini-personnages se forment autour d'un squelette de fil de fer qui a été enrobé de papier et plongé plusieurs fois dans la cire. "Ils naissent, ils grandissent et ils prennent forme et ça échappe à notre contrôle", se réjouit la créatrice britannique.

Elle raconte s'être contentée d'enseigner le processus de fabrication, estimant qu'il n'aurait servi à rien qu'elle confectionne elle-même les personnages. "Il fallait que les Palestiniens leur insufflent la vie. Ils leur ont donné une âme".

Pour ce faire, les participants aux ateliers ont dû se demander quelles pouvaient être les attitudes des réfugiés au moment de l'exode : Est-ce qu'ils tenaient un enfant? Emportaient des affaires ? Certains étaient peut-être fatigués ou infirmes, est-ce que d'autres les aidaient à marcher? "Nous avons rejoué la scène et nous nous sommes dessinés mutuellement avant de finalement fabriquer les figurines", explique Jane Frere, qui souhaite que les ateliers éducatifs se poursuivent.

«Return of the Soul» commémore 60 ans de Nakba | Marie MedinaAprès Jérusalem, l'installation sera exposée à Ramallah cet été, puis à Amman. Simultanément, 3.000 autres personnages confectionnés au Liban iront hanter le festival d'Edimbourg avant de revenir à l'automne à Beyrouth. Les deux ensembles se rejoindront finalement à Jérusalem. D'ici là, "l'idée est que le projet continue de grandir pendant que les expositions tournent à travers le monde", ambitionne Rawan Sharaf, la directrice d'Al-Hoash, Palestinian Art Court.

D'après elle, les précédentes initiatives sur la Nakba étaient soit très académiques soit ultra-populaires. Aucun projet ne s'était adressé aux gens "avec un aspect aussi humain". Les médias renvoient l'image d'un "conflit très compliqué où des fous s'entretuent", sans faire état du "nettoyage ethnique" qui a visé les Palestiniens, déplore Rawan Sharaf. "Nous espérons que ce sera un moyen de raconter cette histoire à l'Occident".

"Return of the Soul" a également une portée nationale. "Il est primordial que nous nous souvenions de notre histoire. Sinon, nous perdrons notre identité et notre droit", redoute la directrice d'Al-Hoash.

Jane Frere se défend cependant de toute intention politique. "Je ne pense pas être en position de délivrer un message", confie-t-elle. "Le but de cette oeuvre est que les gens ressentent quelque chose sur le plan émotionnel. Tout ce que j'espère, c'est que les gens commencent à poser des questions".

"Ce n'est pas une oeuvre politique", insiste-t-elle. "Il s'agit d'humanité. Il s'agit d'émotions". L'artiste dit avoir capté ces émotions, mais aussi des forces, en séjournant tout au long du projet dans des camps de réfugiés : à Deheishe, près de Bethléem, à Amari et à Qalandia, près de Ramallah (Cisjordanie), à Zarqa, près d'Amman (Jordanie), ainsi que dans des camps proches de Tyr, de Beyrouth et de Tripoli (Liban).

"Les Palestiniens ont été la force motrice du projet. Ce sont eux qui m'ont donné l'énergie de le mener à bien. Ils ont si peu et pourtant ils m'ont donné une telle force".
Marie Medina
(16/05/2008)


"Return of the Soul" de Jane Frere
du 15 mai au 15 juillet 2008
Palestinian Art Court - Al Hoash, Jérusalem Est

"Return of the Soul - The Nakbah Project" (2007-2008), From Tank Art , photo by: Malcolm Crowthers

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