Danse contemporaine: Ramallah se fait une place sur la scène internationale | Marie Medina
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Marie Medina   
Danse contemporaine: Ramallah se fait une place sur la scène internationale | Marie MedinaIl n'en est qu'à sa troisième année mais le tout jeune Festival de danse contemporaine de Ramallah (RCDF) a réussi à attirer de grands noms pour sa nouvelle édition qui s'est ouverte jeudi dernier : les Ballets C. de la B. d'Alain Platel et le Folkwang Tanzstudio de Pina Bausch partagent l'affiche avec une douzaine d'autres compagnies européennes et palestiniennes.

"Cette année, nous avons de très très bonnes compagnies", se réjouit Khaled Elayyan, le directeur du festival, fier d'avoir rassemblé des chorégraphes réputés et des talents émergents.

Signe de la notoriété grandissante du RCDF, les organisateurs avaient reçu pas moins d'une centaine de DVD de diverses troupes qui souhaitaient participer à l'édition 2008. Celles qui ont été retenues viennent de Belgique et d'Allemagne mais aussi d'Italie, d'Espagne, du Portugal, de Suisse, de Serbie, de Norvège et de France.

"L'objectif principal du festival est de construire un dialogue et des échanges culturels", explique Khaled Elayyan.

Le dialogue ne s'opère pas uniquement entre les pays mais aussi entre les styles : sur scène, se mêlent les techniques classique et contemporaine, le hip-hop, la gymnastique, le cirque et l'acrobatie.

La troupe palestinienne El-Funoun, par exemple, s'inspire - très lointainement - de la dabke, une danse folklorique. La compagnie a entièrement digéré son héritage traditionnel et son dernier spectacle, présenté au festival, est résolument contemporain. La chorégraphie "A Letter To ..." (Lettre à ...) rend hommage au caricaturiste Naji Al-Ali (1936-1987) et à son personnage Handala, ce petit Palestinien de dix ans aux pieds nus, toujours dessiné de dos. Naji Al-Ali expliquait que son "enfant" ne recommencerait à grandir qu'une fois qu'il aurait retrouvé sa terre.

Le thème du conflit est abordé sous un angle entièrement différent par les Norvégiens de la Jo Strømgren Kompani. La troupe de Bergen exploite absurdité et humour noir pour sa pièce intitulée "The Society" (La société). En l'occurrence, il s'agit d'une société de buveurs de café. Les membres se réunissent comme chaque jour pour déguster leur espresso lorsqu'est découvert - horreur suprême - un sachet de thé usagé. Jusqu'où sont-ils prêts à aller pour découvrir et punir le traître?

C'est un autre vent de folie que fait souffler la compagnie italienne Botega dans "Ostro". Ce vent du midi méditerranéen est incarné par une danseuse au masque blanc de Pulcinella. Chaque personne qu'elle touche est soudain prise de troubles violents. L'ostro est ainsi à l'origine de toutes les passions, et notamment de la danse : d'un baiser, il transforme les figures statiques en danseurs.

"Artischocke im Silbersee" (L'artichaut du lac d'Argent) met l'accent sur le côté ludique du mouvement. Henrietta Horn, la chorégraphe du Folkwang Tanzstudio, plonge ses interprètes dans une atmosphère onirique où s'estompent les frontières entre êtres humains, animaux et créatures mythologiques. Ces silhouettes bizarres se retrouvent pour danser, avec la fraîcheur des jeux d'enfants.

Le festival espère attirer les jeunes et plusieurs spectacles devraient séduire ce public impatient. L'énergique "Scrakeja't" de la compagnie espagnole CobosMika, d'Olga Cobos et Peter Mika, mélange mouvements contemporains et hip-hop sur un rythme effréné. Le chorégraphe français Sébastien Lefrançois et sa troupe Trafic de Styles jouent, de leur côté, la carte de l'humour : loin de se prendre au sérieux, ces drôles de trublions présentent leur "Spécimen et autres phénomènes pata, para, supra et métaphysiques".

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La compagnie espagnole CobosMika, d'Olga Cobos et Peter Mika

Le premier festival de danse contemporaine dans les Territoires palestiniens

D'après Khaled Elayyan, les Palestiniens réservent en général un accueil très chaleureux aux spectacles de danse car c'est un art ancré dans leurs traditions et dans leur vie quotidienne.

Lorsque le RCDF a débuté, en avril 2006, c'était la première fois qu'un festival de danse contemporaine était organisé en Cisjordanie. Il n'y avait alors qu'une demi-douzaine de compagnies étrangères, venues notamment de France, du Bénin, d'Espagne, d'Irlande et de Belgique. Si les spectacles présentés étaient très éloignés des danses folkloriques et des chorégraphies de vidéo-clips qui font bouger la jeunesse palestinienne, le festival a tout de même trouvé son public, sa fréquentation allant grandissante.

Khaled Elayyan reconnaît que le succès varie suivant le spectacle. Les Palestiniens préfèrent les créations rythmées, avec des mouvements de groupe. Ils n'aiment pas beaucoup les solos. "Mais pour nous, c'est aussi important d'amener les autres formes d'art au festival", insiste le directeur du RCDF, qui refuse donc d'enfermer son festival dans les frontières des goûts locaux.

Les spectateurs peuvent ainsi découvrir le lent et hypnotique "Delicado" de la chorégraphe portugaise Sofia Silva qui, sans ligne narrative, s'intéresse aux pensées et aux comportements de l'être humain, à sa quête en tant qu'individu. Ils peuvent aussi observer la très épurée "Pace dei sensi" (Paix des sens) de l'Italien Roberto Zappalà, qui achève son travail sur les "Corps incomplets" avec cette création sur les "24 préludes" de Chopin. Ils peuvent également "Approcher de la poussière" avec la compagnie suisse Alias, qui revit sans cesse la même journée, mais sous des éclairages différents - une façon pour le chorégraphe brésilien Guilherme Botelho de s'interroger sur la réalité. Ils peuvent enfin admirer les acrobaties des six danseurs des Ballets C. de la B. qui se contorsionnent dans un décor de docks pour "Import Export" ; cette pièce de Koen Augustijnen sur l'impuissance est bercée par des airs baroques interprétés sur scène par un quatuor à cordes.

Et s'ils ont le mal de mer, ils peuvent toujours prendre le train avec la compagnie serbe Perpetuum. Dans "Hurry Up!" (Dépêchez-vous !), des personnages de différents milieux, de différentes mentalités, se rencontrent dans une gare et doivent voyager ensemble. Ce spectacle a bien failli ne pas arriver jusqu'à Ramallah. Khaled Elayyan raconte qu'il a fallu batailler pendant deux mois et demi pour que les autorités israéliennes délivrent des visas aux membres de la compagnie serbe.

La situation est bien pire pour les danseurs venant de pays arabes n'ayant pas de relations diplomatiques avec l'Etat hébreu, comme la Syrie et le Liban : ils ne peuvent tout simplement pas se rendre en Cisjordanie. Ainsi, le spectacle "The 7th Wave", né d'un atelier international, ne pourra pas être donné à Ramallah. La chorégraphe scandinave Marie Brolin-Tani avait réuni des danseurs danois, suédois, jordaniens, palestiniens, libanais et syriens pour sa "Septième vague". La troupe se produira à Beyrouth, Damas et Amman, avant une tournée au Danemark. Mais elle ne viendra pas à Ramallah, où le spectacle ne pourra qu'être diffusé sur écran géant.

Quant aux artistes israéliens, ils ne sont, eux, pas invités. "Comment est-ce qu'ils pourraient danser sur scène en tant qu'occupants?" demande le directeur du festival. "On y repensera quand l'Occupation sera terminée".
Marie Medina
(21/04/2008)



Troisième Festival de danse contemporaine de Ramallah (RCDF)
du 17 avril au 5 mai 2008 au théâtre Al-Kasaba et au Palais culturel de Ramallah
billet pour chaque spectacle: 20 shekels
forfait pour l'ensemble du festival : 120 shekels
programme détaillé sur le site internet www.sirreyeh.org/festival

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