Une ANPE dans le portable des jeunes Palestiniens | Marie Medina
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Marie Medina   
Une ANPE dans le portable des jeunes Palestiniens | Marie Medina
Jacob Korenblum, cofondateurs de Souktel
Pour aider les Palestiniens à trouver du travail, une organisation de Ramallah a eu l'idée de s'appuyer sur leur occupation favorite: le texto. Les jeunes diplômés envoient leur mini-CV par SMS, les recruteurs font de même avec leurs offres d'emploi et Souktel les met en relation. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le système fonctionne réellement: au moins 20 personnes se font ainsi embaucher chaque mois.

En Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, il n'y a pas d'agence pour l'emploi. Il n'existe pas non plus de site web du type Monster Palestine. Et même s'il y en avait un, tout le monde n'a pas accès à internet. En revanche, le portable est très populaire. Pour la plupart des gens, "le téléphone est comme une extension de leur corps", plaisante Jacob Korenblum, l'un des cofondateurs de Souktel, l'organisation à but non-lucratif derrière cette ANPE portable.

Le responsable régional Mohammed Zaid Al-Kilany avance les chiffres du business plan : seulement un tiers des Palestiniens sont connectés au web, contre plus de 80% qui possèdent un mobile.

"L'idée reçue la plus répandue, c'est qu'il n'y a pas d'emplois dans cette économie. Or ce n'est pas vrai", assure Jacob Korenblum, qui habite à Ramallah depuis 2005. "Presque tous les secteurs de l'économie palestinienne sont en croissance. C'est peut-être une croissance lente mais c'est une croissance, pas un rétrécissement. Et cela veut dire que de nouveaux emplois sont créés chaque jour". Lorsqu'il est arrivé pour la première fois en Cisjordanie, ce Canadien aujourd'hui âgé de 28 ans a été frappé par le nombre de demandeurs d'emplois d'un côté et le nombre de recruteurs qui ne trouvaient pas de main-d'oeuvre de l'autre.

Dans les pays en voie de développement, le chômage est généralement lié à un manque de qualifications. Mais ce n'est pas le cas dans les Territoires palestiniens, où le niveau d'éducation est élevé, note M. Korenblum. Seulement 6% des Palestiniens âgés de 15 ans et plus sont illettrés, un taux qui tombe à 1% chez les moins de 30 ans, selon les derniers chiffres publiés par le Bureau central des statistiques palestinien (PCBS). En 2006, environ 10% des hommes et 6% des femmes étaient titulaires d'une licence ou d'un diplôme plus élevé, toujours selon le PCBS. "Le seul obstacle qui existe, c'est le manque d'information", affirme Jacob Korenblum, en soulignant qu'il n'y a pas de "conseillers d'orientation" dans les écoles ni de "job center" dans les universités.

Après ses études de droit, Nooreldeen Salameh a pendant cinq mois lu quotidiennement les petites annonces dans les journaux, envoyant toujours son CV en vain. Sur les conseils d'un ami de fac, il s'est inscrit depuis son mobile au service JobMatch de Souktel. Une semaine plus tard, il décrochait un entretien d'embauche "traditionnel" et un contrat de six mois dans une ONG paralégale. Selon lui, le nouveau système "règle un gros problème pour les jeunes demandeurs d'emploi" et il leur épargne aussi beaucoup d'efforts. "Même quand tu regardes la télé, tu reçois des messages. Et si ça correspond à tes qualifications, tu postules pour le job. Tu n'as même pas besoin de sortir de chez toi !" s'exclame le jeune homme de 23 ans qui habite dans un petit village proche de Djénine.

Cet avantage n'est pas négligeable, étant données les entraves au mouvement dans la région. Entre chacune des grandes villes de Cisjordanie, l'armée israélienne maintient des barrages routiers (checkpoints permanents ou "volants") qui rallongent le trajet ou le rendent quasi-impossible.

Selon Nooreldeen Salameh, le système des textos permet aussi d'économiser de l'argent, notamment sur les frais de transport. Un aller-retour Djénine-Ramallah, par exemple, coûte environ 80 shekels (15€). En comparaison, les utilisateurs de JobMatch paient 0,32 shekels pour chaque SMS qu'ils envoient et ils doivent en envoyer une dizaine pour remplir leur mini-CV, qui leur revient donc à environ trois shekels (0,50€). Jawwal, l'opérateur mobile palestinien, conserve la moitié de la somme et reverse le reste à Souktel.

Pour la moitié de la population cependant, la question des déplacements ne se limite pas à des considérations militaires ou financières. Dans la plupart des milieux de la société palestinienne, les femmes ne peuvent pas "aller seules toute une journée dans une autre ville" pour distribuer des CV à différentes entreprises, note M. Korenblum. "Soit les femmes ne se sentent pas à l'aise, soit leur famille voit cela d'un mauvais oeil". De même, "beaucoup de femmes évitent les cafés internet" qui sont considérés comme "des endroits pour les hommes". Il est donc beaucoup plus pratique pour elles de recevoir des offres d'emploi sur leur téléphone portable.

Hadeel Abu Zahra a utilisé JobMatch après ses études de secrétaire. La jeune femme de 20 ans a envoyé son mini-CV par SMS le 1er décembre 2007. Elle a ensuite reçu un message sur un emploi de saisie de données au sein d'une ONG de Ramallah, où elle habite. Le 5 décembre, elle commençait son contrat de trois mois. Lorsqu'elle a raconté à ses proches comment elle avait trouvé son travail, "ils ont été surpris", se souvient-elle. "Certains n'y croyaient pas".

"C'est une solution nouvelle. Personne n'a fait cela avant", souligne M. Korenblum, qui a imaginé ce système avec des étudiants palestiniens et américains. Cette innovation a d'abord été "accueillie avec une sorte de saine défiance". Le "scepticisme initial" ne fait place que progressivement à l'enthousiasme. Depuis son lancement en 2006, JobMatch a reçu l'inscription de plus de 1.000 jeunes diplômés. Et la base de données compte toujours entre 10 et 15 employeurs en train de rechercher du personnel. M. Korenblum espère que ce chiffre "va faire boule de neige" dans le prochain mois car Souktel est en contact avec les principales associations commerciales pour leur fournir ses services.

Afin de recruter du personnel pour l'entreprise de logiciels Bisan Systems, Samia Jubran Totah recourt en général au "bouche à oreille" ou parcourt les CV postés sur le site de la PITA (Association palestinienne des entreprises de technologies de l'information). Elle évite de publier des petites annonces dans les journaux parce que "les gens dans notre culture envoient leur CV sans regarder les compétences exigées ; ils se porteraient candidat pour n'importe quel emploi". Cela n'a rien d'étonnant dans des territoires où le taux de chômage avoisine les 23% -- 19% en Cisjordanie et 33% dans la Bande de Gaza, selon les dernières statistiques du PCBS.

Résultat de ces candidatures sauvages : "on voit beaucoup de gens au mauvais endroit", observe Samia Jubran Totah. Elle a contacté Souktel l'année dernière lorsqu'elle a dû pourvoir un poste de commercial. Elle a envoyé ses directives puis a reçu une liste de 12 à 15 candidats. Elle a interviewé deux fois ceux qui semblaient le plus aptes avant de finalement offrir le stage de trois mois à une jeune femme. "Elle était excellente pour ce travail", se souvient la responsable de Bisan, déplorant que la stagiaire soit partie au bout d'un mois et demi car elle s'intéressait plus au côté financier que commercial.

Pour efficace qu'il soit, le système n'en est cependant pas parfait.

Remplir un mini-CV "ne sera jamais pareil qu'envoyer son CV entier, ça n'a pas le même niveau de détail", reconnaît Jacob Korenblum.

Ensuite, JobMatch se concentre pour l'instant sur les jeunes diplômés et diffuse surtout des offres d'emploi dans quelques domaines précis : les services financiers, légaux, informatiques, les ventes et le marketing. Le système s'adresse donc actuellement à une cible restreinte, même s'il ambitionne de s'ouvrir à terme à un public plus large.

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Mohammed Zaid Al-Kilany, responsable régional
Enfin, le prix du service cesse d'être "raisonnable" si l'utilisateur veut y accéder depuis Jérusalem Est, la partie arabe de la ville, passée sous contrôle israélien en 1967. Dans ce cas, "ça coûte autant qu'un SMS à l'international", admet M. Korenblum.

Le système a toutefois ses adeptes et leur nombre ne se limite pas aux utilisateurs inscrits. Certains demandeurs d'emploi qui n'étaient pas enregistrés dans la base de données se sont déjà portés candidats à des annonces Souktel : un ami leur avait parlé d'une offre qu'il venait de recevoir sur son portable.

Si cette alliance entre la technologie mobile et le bouche à oreille fonctionne, ce n'est pas uniquement parce qu'elle vient combler un vide notoire, mais aussi parce que c'est une alliance parfaitement palestinienne.


Marie Medina
(15/04/2008)

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