Le foulard palestinien s'effiloche | keffieh, Marie Medina
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Marie Medina   
Autrefois associé à la cause palestinienne, le keffieh vient d'être relégué au rang de vulgaire accessoire par les magazines féminins. Le couvre-chef traditionnel s'est transformé en "foulard star" de la saison (dixit "Elle") et la plupart des fashion victims l'arborent désormais sans s'étrangler de conscience politique. Et les - rares - autres? Que les pro-israéliennes se rassurent : le fichu existe en bleu et blanc, avec étoiles de David. Yasser Arafat doit se retourner dans sa tombe.
Le foulard palestinien s'effiloche | keffieh, Marie Medina
C'est en effet le défunt chef de l'Autorité palestinienne qui a rendu célèbre le keffieh. Cette coiffe, utilisée depuis des siècles par les bédouins, était devenue le symbole du nationalisme arabe dans les années 1930, sous le mandat britannique. Aujourd'hui, à Jérusalem Est et dans les Territoires, les hommes d'un certain âge continuent de porter autour de la tête cette étole de coton qui protège aussi bien du chaud que du froid. Depuis des années, les jeunes européens l'ont adoptée en signe de solidarité avec les Palestiniens, ou alors pour marquer un engagement politique plus large. Le keffieh est ainsi devenu l'outil indispensable du manifestant altermondialiste souhaitant garder l'anonymat et se protéger des gaz lacrymogènes.

Une mode qui chiffonne
Le foulard palestinien s'effiloche | keffieh, Marie MedinaLes magazines féminins le claironnent: le foulard palestinien est "hype" depuis qu'il a défilé pour Balenciaga. Les blogs de "modeuses" ne craignent pas d'aborder les questions de fond: Quelle couleur adopter? Comment le nouer? Où l'acheter?
L'acquisition pose, certes, une véritable difficulté puisque la chaîne américaine Urban Outfitters a retiré de la vente son "foulard pacifiste", qualifié de symbole terroriste par ses détracteurs.
Reste l'ersatz de keffieh commercialisé par Zara, la firme de prêt-à-porter espagnole. Vedette de la tendance "global mix" automne 2007, le foulard à franges est arrivé jusque dans les boutiques israéliennes. Et ce "mélange mondial" n'a pas posé le moindre problème, à en croire le service de presse local. "Il n'y en a peut-être plus dans certains magasins parce que c'est les soldes", nous dit-on.
Bien sûr, les échoppes du souk de Jérusalem vendent des keffiehs depuis longtemps. Dans les ruelles de la Vieille Ville, il y en a de toutes les qualités, du très fin made in China au bien épais fabriqué en Jordanie. Aux classiques teintes noire et rouge s'est ajouté récemment un modèle polychrome - "couleur touristes", glisse un commerçant.
Les jeunes palestiniens comprennent que les étrangers portent le keffieh en guise de souvenir mais ils refusent que ce symbole soit réduit au rang d'accessoire. Le foulard palestinien s'effiloche | keffieh, Marie Medina
Reem, une lycéenne de 16 ans, ne cache pas sa désapprobation devant des photos de starlettes américaines s'enroulant le cou d'un foulard palestinien: "Elles ne l'apprécient que pour la couleur et le motif (...) Je n'accepte pas de voir des gens habillés comme ça si c'est une décoration pour eux". Sa camarade Lana a beau suivre les dernières tendances, celle-ci ne lui plaît pas. "Ce n'est pas une mode", considère la jeune fille, qui ne porte son keffieh qu'en des "occasions nationales" comme la Fête de l'Indépendance (si, si, ça existe, c'est le 15 novembre).

Le "kaffiya" juif
L'emblématique foulard en voit décidément de toutes les couleurs. Il y a deux ans, deux Israéliens, le dessinateur industriel Moshe Harel et le sculpteur Gabriel Ben-Haïm, ont conçu un nouveau modèle: des étoiles de David bleues s'entrecroisent sur un fond blanc tandis que la bordure à deux bandes rappelle le drapeau de l'Etat hébreu. L'idée a mis du temps à prendre forme mais le "kaffiya" est maintenant disponible sur internet et dans le quartier juif de la Vieille Jérusalem. "Le besoin de s'identifier, il existe", justifie Moshe Harel. Selon lui, "si les Juifs et les Arabes portent chacun leur foulard avec leurs symboles, il n'y a pas de problèmes".
Sauf pour les Palestiniens, qui se sentent dépossédés.
Le foulard palestinien s'effiloche | keffieh, Marie Medina"Je déteste cette idée", confie Hasan Nusseibeh, 27 ans, qui enseigne à l'université Al-Quds. "Ils ont volé notre terre alors j'imagine que c'est normal qu'ils volent aussi notre keffieh", commente sa petite soeur Sahar, étudiante. Leur frère Munir rappelle que la coiffe paysanne fait partie de la culture de la région et que "les Israéliens cherchent toujours à trouver de nouveaux liens avec cette terre". D'après lui, le "kaffiya" n'est qu'un "effort" supplémentaire dans ce sens. Et le jeune juriste d'énumérer les cas précédents d'appropriation culturelle : les robes traditionnelles et la broderie, le falafel et le hoummous. "Bientôt, ils vont dire que la konafa est juive!" plaisante Ma'moun M. Kassem, en référence à une pâtisserie. Ce responsable d'une ONG italienne accuse les Israéliens d'être "arrogants" et "voleurs".
Moshe Harel, évidemment, s'en défend. Jadis, les Juifs portaient le keffieh et c'est de là que vient leur châle de prière (talit), assure-t-il. Le foulard s'est perpétué dans "la société arabe, plus conservative". Et les Palestiniens "ne doivent pas voir de mal dans l'idée qu'on apprécie cet élément". D'après l'entrepreneur, "quand on mange les mêmes choses, qu'on chante les mêmes chansons, qu'on porte les mêmes habits, on est plus proche. Peut-être que ça va faire avancer la paix".
Ofer Neiman, un enseignant israélien, est effectivement proche des Arabes - et surtout de leur opinion sur cette invention textile. "Le keffieh symbolise la connexion des Palestiniens à la terre", remarque ce professeur d'informatique de 37 ans. "Les sionistes veulent imiter" cet aspect de la culture palestinienne.

Sahar Nusseibeh, 20 ans, craint que le symbole de l'attachement à la terre ne subisse le même sort que la terre elle-même. Il y a quelques décennies, "le pays s'appelait Palestine et tout le monde savait que c'était la Palestine. Maintenant, tout le monde dit : Israël", souligne la jeune étudiante. "J'imagine que c'est ce qui va se passer avec le keffieh. Dans quelques années, tout le monde l'appellera kaffiya israélien".
 


Marie Medina
(16/01/2008)