La situation des artistes à Gaza | babelmed
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  La situation des artistes à Gaza | babelmed Nous étions à la cafeteria il y a quelques jours d’un Centre Culturel européen survivant avec un trio d’artistes peintres prenant en photos des clowns arrangés par eux au milieu de feuilles desséchées, de brindilles et de fleurs. Leur séance de photos avait un côté pathétique un peu comme la tête de ce clown qui reposait, mortuaire, sur le sol. Devant nous, un mur blanc avec une fresque rose et bleue un peu passée. Un des artistes s’est mis à parler du peintre qui avait réalisé cette fresque: "Il est mort celui qui a peint ça. Un soir, les israéliens étaient encore dans la Bande, il est rentré un peu tard. En arrivant chez lui, des soldats israéliens l’ont arrêté. Il a dit de mauvais mots. Ils l’ont torturé, il est mort avec des fers au milieu des mains. Un ami a réussi à s’enfuir et a raconté: «J’ai regardé la fresque avec ses formes naïves et ses couleurs d’enfants. La vision de la torture au milieu de la nuit m’a refroidi les os».

Aujourd’hui, depuis le plan de désengagement, les artistes subissent ce que tout le monde subit : un isolement total, une impossibilité économique, une tension permanente non pas parce qu’une soi-disant organisation terroriste est arrivée au ‘pouvoir’ mais bien parce que les gens de cette partie du Monde subissent depuis 58 ans la colonisation et la guerre.

L’arrivée du Hamas au gouvernement n’empêche pas les artistes de travailler chez eux et de continuer de penser. L’Intifada a déjà stoppé les concerts il y a 6 ans. En revanche, ils aimeraient pouvoir chanter et exposer ailleurs, ils aimeraient être libres de passer la frontière, de partager leur travail avec d’autres artistes et un public. La seule perspective : aller ailleurs, partir mais aussi revenir.

Depuis le 25 juin 2006, la situation s’est encore aggravée car le seul lieu de sortie possible est le check point de Rafah au Sud de la Bande de Gaza. Or, depuis cette date, les Européens ‘ont quitté’ le contrôle du passage et Israël a demandé la fermeture immédiate les seules 3 demi-journées ou le check point a rouvert. Nous ne savons pas quand il rouvrira à nouveau, même un peu. Des gens y sont morts cet été, des malades ne peuvent pas passer, des milliers de personnes attendent. Le 25 juin a eu lieu à Gaza un concert au Centre Shawa organisé par le même Centre Culturel en ‘survivance’ et son tenace directeur. Une forte tension a précédé le concert car nous avions connaissance de l’enlèvement du soldat israélien et nous supposions que le concert pouvait être annulé à tout moment. 450 personnes sont venues écouter le concert et la fête de la Musique a pu avoir lieu aussi à Gaza. Le lendemain, les artistes européens ont attendu 7 heures au Check point d’Eres au Nord de la Bande de Gaza. Ils ont manqué leur vol de 17h mais avec beaucoup de philosophie, ils se sont mis à jouer devant les soldats. Le lendemain, ils pensaient aux artistes palestiniens rencontrés et à ce qui les attendaient: Une pluie d été…belle, magnifique, remplie de Comètes Apache, d’Avions Supers, de Sons Soniques, d’Incursions de Tanks, de Regards de Drones, de Moteurs de F16 inoubliables, de Ministres enlevés, de Ministères soufflés, d’Economie éclatée, d’enfants tués, de femmes tuées, de résistants tués.

Certains artistes palestiniens étaient en tournée ou présentaient une exposition avant ce fameux 25 juin. Ils ont du rester dans le pays d’accueil, sans argent et sans possibilités d’hébergement pour la plupart. D’autres sont ici à Gaza, ont des projets à l’extérieur du pays mais ne peuvent les réaliser. De source sûre, nous savons qu’une chanteuse et un peintre palestiniens sont bloqués en France depuis deux mois, un musicien est obligé de rester en Italie depuis la même période. D’autre part, trois peintres et un chanteur palestiniens doivent se rendre actuellement à Londres, à Rome, à Bruxelles. Les concerts et les expositions des artistes palestiniens s’annulent. Ils subissent, comme tout le monde, l’énorme restriction économique du pays avec l’impossibilité de gagner quelques shekels, dollars ou euros à l’extérieur de frontières si bien gardées.

La vision est alors difficile à définir et bien qu’aimant la terre à laquelle ils appartiennent, ils voudraient se décoller de cette réalité. Le présent lourd rattrape toutes visions, le présent seul est important à sauver. Se lever et faire, malgré tout. La vision viendra plus tard. La vision politique est trop floue. Peut-être viendra t-elle, avec l’Histoire qui n’arrive pas à apprendre ses leçons. Pour l’instant, le quotidien se doit d’être assumé avec ses coupures d électricité et ses bruits de guerre; ses tensions et ses restrictions.

Ici à Gaza, les couleurs sont sombres dans les tableaux, et les formes sont difformes, hachurées, ou explosant comme un bang supersonique qui déclanche la terreur, la peur entre les côtes, le spasme du coeur. Les chants sont mélancoliques, emprunts de l’odeur de la terre et de l’espoir ou du désespoir en Dieu, des trous de bombes, des ponts éventrés et des enfants ensanglantés. Des photographies montrent qu’un temps s’est arrêté. Un peu de peinture, quelques notes, des mots ont du mal à subsister mais subsistent. Sans visions, avec la lourdeur de la dure réalité et du désespoir. Chaque espoir de construction, chaque petit projet est défait par une destruction, une fermeture ou une menace de mort; dans l’attente de ne pas savoir où va cette bande de terre surpeuplée mais avec l’idée que le temps vaincra la profonde dépression qui envahit Gaza et fera justice. En attendant ce temps, en attendant qu’une vision apparaisse, les artistes voudraient prendre l’air ou voudraient rentrer chez eux, voudraient être libres. Pas une liberté idéale et ‘rêveuse’, une liberté réelle. Montrer son passeport et se rendre sans soldats égyptiens armés à l’aéroport le plus proche; c’est-à-dire celui du Caire, c’est-à-dire à 10 heures de route en bus depuis le centre ville de Gaza.
(BA Gaza 08 08 2006, révisé le 20 08 2006)

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