Mahmoud Darwich, Palestine, pierre précieuse dans sa nuit sanglante | babelmed
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  Mahmoud Darwich, Palestine, pierre précieuse dans sa nuit sanglante | babelmed Dans son nouveau recueil de poésies, Ne t’excuse pas, publié chez Actes Sud, Darwich, clame son amour pour une patrie insaisissable.

Evoquant la Palestine, il écrit: "pierre précieuse dans sa nuit sanglante". On ne saurait mieux que par cette formule définir ce grand poète palestinien, poète de l’enfermement, poète de la douleur du citoyen sans patrie, poète de la dérision comme arme ultime contre la désespérance.

On ne présente plus Mahmoud Darwich, ni même Darwich traduit par son inséparable Elias Sanbar, lui-même Palestinien, poète et écrivain, qui sait restituer
-exercice ô combien difficile- la force poétique du texte arabe original.

Les poètes, les grands, pétrissent le tragique pour en tirer du beau. De l’interminable tragédie palestinienne, Mahmoud Darwich produit ici, comme dans «Etat de siège», son précédent recueil de poésies, des vers admirables sur la patrie, sur la mort, sur l’impasse mentale dans laquelle les Palestiniens se trouvent.
________________________________________________________________ Trois extraits

Pour notre patrie,
proche de la parole divine,
un toit de nuages.
Pour notre patrie,
distante des attributs du nom,
une carte de l’absence.
Pour notre patrie,
petite comme un grain de sésame,
un horizon céleste…et un abîme caché.
Pour notre patrie,
pauvre comme les ailes de la grouse,
des Livres saints…et une blessure à l’identité.
Pour notre patrie,
aux collines assiégées déchiquetées,
les embuscades du passé nouveau.
Pour notre patrie, butin de guerre,
le droit de mourir consumée d’amour.
Pierre précieuse dans sa nuit sanglante,
notre patrie resplendit au loin, au loin,
elle illumine à l’entour…
mais nous, en elle,
nous étouffons chaque jour davantage !

__________

Cadavres et anonymes.
Aucun oubli ne les réunit,
aucun souvenir ne les sépare…
Oubliés sur la voie publique,
dans l’herbe hivernale,
entre deux longs récits de bravoure
et de souffrances.
«Je suis la victime». «Non, je suis
l’unique victime». Ils n’ont pas répliqué:
«Une victime ne tue pas une autre,
et il y a dans cette histoire un assassin et une victime». Enfants,
ils cueillaient la neige sur les cyprès du Christ
et jouaient avec les angelots, car ils avaient
le même âge…Ils fuyaient
l’école pour échapper aux mathématiques
et à la vieille poésie héroïque. Aux barrages
ils jouaient avec les soldats au jeu innocent de la mort.
Ils ne leur disaient pas: «Laissez donc les fusils
et dégagez les routes que le papillon retrouve
sa mère auprès du matin,
que nous nous envolions avec le papillon
hors des rêves, car les rêves sont étroits
pour nos portes». Ils étaient petits,
ils jouaient et inventaient un conte pour la rose
rouge sous la neige, derrière deux longs récits
de bravoure et de souffrances,
puis ils s’échappaient
en compagnie des angelots
vers un ciel limpide.

__________

Rien ne me plaît,
dit le passager de l’autobus, ni la radio
ni les journaux du matin,
ni les fortins sur les collines.
J’ai envie de pleurer.
Le conducteur dit: Attends le prochain arrêt
et pleure tout ton saoul.
Une dame dit: moi non plus. Moi non plus,
rien ne me plaît. J’ai guidé mon fils
jusqu’à ma tombe.
Elle lui a plu et il s’y est endormi
sans me dire adieu.
L’universitaire dit: Moi non plus, rien
ne me plaît. J’ai fait des études d’archéologie mais
je n’ai pas trouvé mon identité dans les pierres.
Suis-je vraiment moi?
Un soldat dit: Moi non plus. Moi non plus,
rien ne me plaît. J’assiège sans cesse un fantôme
qui m’assiège.
Le conducteur dit, énervé: Nous approchons
notre dernière station, préparez-vous
à descendre…
Mais ils crient:
Nous voulons l’après-dernière station,
Roule!
Quant à moi, je dis: Dépose-moi là. Comme eux,
rien ne me plaît,
mais je suis las de voyager.

__________ Rédaction Babelmed
(24/02/2006)
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