16-18 septembre 1982. Massacre de Sabra et Chatila | Sabra et Chatila, Leila Shahid, Jean Genêt, Front libanais, OLP
16-18 septembre 1982. Massacre de Sabra et Chatila Imprimer
Propos recueillis par Nathalie Galesne   

16-18 septembre 1982. Massacre de Sabra et Chatila | Sabra et Chatila, Leila Shahid, Jean Genêt, Front libanais, OLP

Le contexte

Le massacre de Sabra et Chatila est un des épisodes les plus douloureux de la longue guerre civile qui ensanglanta le Liban de 1975 à 1990. Le pays est alors clivé en deux grandes coalitions : le Front libanais à dominante maronite et le camp palestino-progressiste à dominante musulmane. Il survient peu après la fin de l’opération militaire israélienne « Paix en Galilée », déclenchée en juin 1982 par Ariel Sharon, suite à la tentative d’assassinat à Londres, le 3 juin 1982, de l’ambassadeur israélien Schlomo Argov. Bien que L’OLP ne soit pas impliquée dans cet attentat, Israël bombarde Beyrouth Ouest où Yasser Arafat et ses combattants sont repliés, et assiège la ville pendant trois mois. C’est la première fois qu’une capitale arabe est bombardée par l’armée israélienne. Dans les faits, cette vaste opération a une visée précise : anéantir la résistance palestinienne au Liban, en chasser la Syrie, et permettre la victoire des forces libanaises en propulsant à la tête du pays le chef des phalangistes Bachir Gemayel, allié d’Israël. A l’issue de plusieurs semaines d’une médiation conduite par le diplomate américain Philip Habib, un accord est signé entre le gouvernement libanais et Yasser Arafat. Il prévoit l’évacuation des combattants de l’OLP sous le contrôle d’une force multinationale américaine, française et Italienne qui a aussi la mission de protéger les camps de réfugiés palestiniens, désormais privés de l’encadrement de l’OLP (1). Cependant cette force quitte le Liban avant la fin de son mandat. Le 14 septembre, le président Bachir Gemayel est assassiné. L’armée israélienne viole les accords Habib et pénètre dans Beyrouth Ouest le 15 septembre. Elle encercle les camps de Sabra et Chatila et laisse les milices chrétiennes massacrer les réfugiés palestiniens trois jours durant. Le samedi 19 septembre : « Les journalistes et les photographes affluent, écrit Leila Chahid. Horrifiés, ils filment des images de massacres collectifs, des monticules de cadavres gonflés et qui sifflent sous un soleil de plomb. Les traces de mutilations, les cordes liant les membres, les vêtements déchirés, les scalps, les éborgnements témoignent des sévices qui ont accompagné le massacre. » (2)

 

//Leila ShahidLeila ShahidLe témoin

Leila Shahid

Ancienne Ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne, Leila Shahid fait partie des toutes premières personnes à entrer dans le camp de Sabra et Chatila au lendemain des massacres. L’écrivain Jean Genêt l’accompagne. Il écrit dans les semaines qui suivent «Quatre heures à Chatila», un récit stèle qui honore la mémoire des milliers de victimes privées de sépulture. (3)

 

//Jean GenêtJean GenêtLe témoignage

Nous sommes arrivés au Liban avec Jean Genêt à la fin de l’opération « Paix en Galilée ». Nous nous sommes installés dans l’appartement de ma mère au huitième étage d’un immeuble face à la mer. Le 11 septembre, nous avons aperçu des navires militaires battant pavillons américain, français et italien s’éloignant du port de Beyrouth. Nous avons aussitôt compris que la force multinationale quittait le Liban bien avant la fin de son mandat. Jean me fit remarquer que c’était mauvais signe, mais à ce moment-là les gens à Beyrouth étaient si heureux de célébrer la fin de la guerre, que personne ne s’est inquiété outre mesure. Nous, nous avions un regard différent, extérieur, nous n’avions pas vécu le siège.

Le mardi 14 septembre, nous entendons une énorme explosion. Nous apprenons que le siège des phalangistes a sauté, et que Bachir Gemayel a été tué avec beaucoup de ses camarades dans cet attentat dont personne ne sait encore qu’il a été commis par les Syriens. Les Palestiniens sont accusés à tort. La même nuit, c’est à dire du 14 au 15, l’armée israélienne entre à Beyrouth ouest. Elle quadrille la ville en secteurs pour empêcher toute circulation d’un quartier à l’autre et se livrent à des rafles dans les milieux politiques libanais, puis elle assiège les camps de Sabra et Chatila. Nous sommes surpris par les fusées éclairantes qui déchirent le ciel et illuminent le sud de Beyrouth, là où se trouvent précisément les camps. En fait les Israéliens éclairent la nuit pour permettre aux brigades d’assassins d’accomplir le massacre.

Le 17 septembre à 22 heures, quelqu’un sonne à l’interphone. Des amis de l’AFP me demande de descendre et me présente une jeune infirmière norvégienne qui travaille dans le camp de Chatila. Elle veut se mettre en contact avec Yasser Arafat pour dénoncer le massacre qu’elle a vue de ses propres yeux. Nous allons dans la foulée au Consulat de France. Le premier conseiller de l’ambassade de France, Daniel Husson, nous reçoit à minuit et écoute la jeune femme. Le lendemain nous nous rendons à l’AFP, Daniel Husson nous y rejoint, il est livide, il nous dit avoir réussi avec son passeport diplomatique à entrer dans Chatila. Ce qu’il y a vu est inimaginable : des monticules de cadavres en décomposition s’entassent dans le camp. Husson prend violemment à partie le représentant de la Croix Rouge International, qui se trouve dans les bureaux de l’agence de presse, et lui intime l’ordre de lancer un appel international. Le monde entier apprend alors qu’il y a un massacre de civils à Sabra et Chatila. Mais l’armée israélienne continue d’assiéger le camp et en bloque l’accès. Nous-mêmes avons essayé de nous y rendre le samedi, mais avons été repoussés. Les Israéliens essaient de camoufler les traces du massacre en détruisant les maisons sur les cadavres et en emplissant des fosses communes. C’est pour cela qu’on ne saura jamais le vrai nombre de victimes. Selon les survivants il y aurait 5000 tués.

Le dimanche 19 septembre, nous parvenons enfin à rentrer dans Chatila. Bien qu’il soit très malade et ne sorte plus de chez lui depuis des années à cause de son cancer, Jean Genêt insiste pour m’accompagner. Tout autour de nous, des corps en décomposition… Il fait 35 degrés, les secouristes libanais accourent et répandent de la chaux sur les cadavres enterrés à la va vite pour empêcher les épidémies. Nous restons pendant quatre heures à Chatila. Jean en revient avec une insolation ; son visage brûlé par le soleil est recouvert de cloques, je crois qu’il va mourir. Je le renvoie à Paris via Damas. Moi je reste au Liban jusqu’en octobre pour y mener une enquête auprès des rescapés auxquels je rends visite dans les hôpitaux en tentant de recomposer le puzzle. Les versions se contredisent : certains disent que les responsables de ces massacres sont les phalangistes, d’autres que ce sont les forces de Saad Haddad (4), d’autres encore accusent les Israéliens. Pour moi, seuls ceux qui ont vécu et souffert dans leur propre chair ces horreurs, c’est à dire les survivants sont détenteurs de la vérité. Leurs témoignages paraîtront dans le numéro 6 de la « Revue des études Palestiniennes ». De retour au Maroc, je m’arrête à Paris où je rencontre Jean Genêt qui me remet « Quatre heures à Chatila ». Ce premier texte qu’il écrit, après une pause de plus de vingt-cinq ans, le ramène à l’écriture puisqu’il publiera à sa suite « Un captif amoureux ».

On sait aujourd’hui que les massacres de Sabra et Chatila faisait partie d’une opération de grande ampleur menée par Israël, comprenant l’invasion du Liban et l’évacuation de Yasser Arafat avec tous les combattants de l’OLP. C’est pourquoi la responsabilité de ce massacre incombait totalement à l’armée israélienne et à Ariel Sharon. Comme me le confirmeront deux journalistes du Washington post et du New York Time au moment de mon enquête, cette entrée des milices dans les camps palestiniens de Beyrouth sous la direction de l’armée israélienne avait été préparée, pas à pas, heure après heure par Israël, dès janvier 1982, avec les dirigeants phalangistes et les forces libanaises.

Quelle était la fonction politique de ce massacre, pourquoi a-t-il eut lieu alors qu’un accord avait été signé entre le gouvernement libanais, l’OLP, les Américains et les Français ? La réponse est simple : Israël a toujours orchestré les massacres avec un objectif politique précis: accomplir un grand nettoyage ethnique pour redessiner la géographie humaine des terres conquises. C’est ce qui s’est passé en Palestine en 1948 quand eut lieu le massacre de Deir Yassin pour vider les villages de leurs habitants. Le massacre de Sabra et Chatila s’inscrit dans la même logique : nettoyer Beyrouth des Palestiniens pour mettre en place un régime pro-Israélien à la tête du Liban.

Au lendemain de ces massacres, aucun tribunal pénal international n’a été saisi pour enquêter sur ce crime contre l’humanité au cours duquel des milliers de civils ont été massacrés. Ainsi ni Israël, ni la force multinationale sous contrôle s américain qui s’était engagée à protéger les camps après les avoir désarmés n’ont eu à répondre de leurs actes. Il était bien plus commode de s’en tenir à la conclusion de la commission d’enquête israélienne décidée sous la pression de l’opinion publique– quelques 400.000 Israéliens descendirent dans la rue pour demander des comptes à leur gouvernement – selon laquelle la responsabilité de ce carnage incombait aux phalangistes. Aussi comme l’a écrit Jean Genêt dans « Quatre heures à Chatila », l’enquête du gouvernement israélien faisait partie elle aussi du massacre, puisqu’elle permit de faire taire la critique internationale.

 


Propos recueillis par Nathalie Galesne 

(Version intégrale de l’article publié dans le n° de septembre 2016 du Courrier de l’Atlas)

-

(1) - Revue d’études Palestiniennes n°6 Hiver 1983

(2)- Depuis les accords du Caire signés en 1969 entre le gouvernement libanais et Yasser Arafat, la présence militaire palestinienne est légitime au Liban et a pour mission de protéger les camps de réfugiés.

(3) - « Quatre heures à Chatila » vient d’être réédité en français et en arabe, suivi d’un entretien avec Leila Shahid par la maison d’édition tangéroise Librairie Des Colonnes: Jean Genêt, Leila Shahid, Quatre heures à Chatila (édition bilingue français/arabe ; traduction en arabe de Mohamed Berrada et Mohamed Hmoudane), Librairie Des Colonnes, 2016

(4) - Officier,Saad Haddad déserte l’Armée libanaise et s'allie avec Israël qui arme et soutient l’ALS (Armée du Liban du Sud) dont il est le fondateur.