Construire en Palestine. Une expérience personnelle. | Ebticar, Mashallah News, Musée palestien, Heneghan Peng Architecte, Abu Shukaydam, Coline E. Houssais
Construire en Palestine. Une expérience personnelle. Imprimer
Conor Sreenam   

//Balustrade en acier inoxydable – Prototype | Feras Tubeileh & Saed Aqqad | Naplouse | Mai 2015 | Crédits : Conor Sreenam.Balustrade en acier inoxydable – Prototype | Feras Tubeileh & Saed Aqqad | Naplouse | Mai 2015 | Crédits : Conor Sreenam.


Il y a de la Palestine dans l’air : doux au premier abord puis frisquet la nuit. Pépiements et aboiements résonnent dans les villes et bourgades. Une énergie tourbillonne sans fin sur les collines à perte de vue.

Des bâtiments aux fenêtres carrées sont disposés en gradins tout autour, pixelisant le paysage de leurs contours rectilignes. Certains émergent à peine du sol, tandis que certains sont déjà finis. D’autres sont encore en construction, leurs piliers tendus vers le ciel attendant patiemment un autre étage. Tous sont pourvus de toits plats, encombrés de réservoirs d’eau et de panneaux solaires.

Le Musée palestinien est un nouveau venu dans ce paysage. Bâti en pierre claire comme les autres bâtiments, il tire son originalité d’une forme basse et irrégulière : un monolithe tordu, émergeant d’une série de jardins en pente. Dépassant rarement un étage, il s’étire sur le sommet de la colline. Situé sur un axe nord-sud, il surplombe le village de Abu Shukaydam à l’ouest, ainsi que les collines qui courent vers la Méditerranée.

Le site a été éraflé à vif et remis au niveau du terrain alentour, prêt pour son nouvel usage.

Depuis des mois maintenant, les maçons ont rassemblé les pierres du site, les pilant et les empilant les unes sur les autres. Remontant en zigzag ils ont modelé le flanc ouest de la colline avec des murets. Dans chaque parcelle, des tas de terre argileuse sont déversés, étalés et ratissés. Peu à peu le sol ancestral prend la forme de jardins triangulaires, à la fois nouveaux et étrangement reconnaissables.

Les ouvriers arborent des chapeaux mous et prennent leur pause disséminée sous les affleurements rocheux. Sacs en plastique noirs et bleus, paquets de pain rond, viande en conserve, olives, fromage frais et coca à la bouteille.

Déjà ils ont planté des vergers d’amandiers, d’abricotiers, de grenadiers, de mûriers et de cyprès. De Qalqilia, à deux ou trois, ils traînent de lourds oliviers dans des trous fraîchement creusés. Ces derniers seront suivis par des noyers, des caroubiers, des figuiers, des arbres de Judée, des pistachiers térébinthes, des bigaradiers et des citronniers, gardés par une rangée de pins et de chênes floue en bordure du site.

Sous les arbres, un tapis épais de blé, de pois chiches, de menthe, de thym et de sauge fleurit déjà. Viendront bientôt une bordée d’atriplex, d’aubépine, de ciste, de camomille, de câpre, de genêt, de cognassiers, de jasmin, de lavande, de laurier, de myrte, de marjolaine, de géranium, de poiriers sauvages, de fragon, de romarin et de vigne.

Les herbacées vivaces d’ail, de lys du Nil, d’iris barbus, de scille de mer et de mauve seront plantées d’ici la fin de l’année.

Des galets ronds sont lamellés sur les rampes, les chemins et les marches. Un travail lent de découpe.

Le long de la route, des énormes tuyaux en béton et des tubes en acier sont suspendus en travers de tranchées profondes. Embobinés ensemble, ils amèneront l’électricité, l’eau et le gaz sur le site et draineront l’eau de pluie inutilisée vers la vallée.

Ailleurs, dans les ateliers de la périphérie d’Hébron et de Naplouse, la touche finale est apportée aux détails. Les feuilles de métal sont pliées à ras et revêtues de poudre. D’épaisses plaques d’acier inoxydable sont coupées et fixées l’une à l’autre. Elles seront acheminées sur le site ultérieurement, déballées et doucement tordues pour épouser la forme du bâtiment.

//Baril recyclé, barres à béton en acier inoxydable et bois de coffrage| Hilal Tubeileh & Abu Khalil | Site du Musée palestinien | Avril 2015 | Crédits : Conor Sreenam.Baril recyclé, barres à béton en acier inoxydable et bois de coffrage| Hilal Tubeileh & Abu Khalil | Site du Musée palestinien | Avril 2015 | Crédits : Conor Sreenam.


Au sommet de la colline, le béton a déjà été coulé et s’est figé. Les dalles sont posées en premier, puis les cadres flandrins sont lancés en travers. Ils soutiennent deux énormes ouvertures en triangle qui donnent sur le site à l’ouest. Dix-neuf cadres, figés dans des poses uniques sont liés ensemble par une mince panse de béton, laissant la structure dénudée sur le dessus pour soutenir un revêtement en pierre. Des blocs de pierre massifs de Bethléem sont poussés dans des emplacements nouveaux par des mains et des têtes de Naplouse prudentes. Dalle par dalle, enveloppant le bâtiment tout entier.

De larges pans du bâtiment attendent encore d’être appelés, déplacés à l’aide d’une grue jusqu’à leur emplacement final puis encastrés ou posés à plat. Ensuite ce sera le verre, virevoltant d’un côté à l’autre du bâtiment vers l’ouest, en triangle. Puis une série de fins stores en acier noir prendra sa place afin de mettre des œillères au soleil chaud et bas du soir.

Des repères en ficelle sont étendus depuis le bord du bâtiment, à peine visibles. D’autres pierres de taille sont installées entre ces derniers sur du ciment mouillé par des hommes agenouillés sur des coussins. Marbrées de gris, elles tracent un chemin vers la terrasse.

Dans les dépendances, des soudeurs masqués assemblent des tuyaux en acier épais, des pompes à injection et des compresseurs à des socles en béton.

A l’intérieur, des kilomètres d’épais câble noir gisent sur les dalles par brins ou par paquets, courant autour du bâtiment. Dans les pièces ici et là de fins brins de couleur sont tirés de ces derniers et étiquetés, connectant les panneaux aux interrupteurs et les prises aux boutons. Bientôt, ils seront enterrés sous une chape épaisse et humide, doublée d’un revêtement de pierre, de carrelage ou de moquette. Courants sans fin, flux et signaux circuleront dans tous les sens sous les pieds une fois le bâtiment terminé.

En haut, les plâtriers grattent l’apparence granuleuse de la coque en béton. Sous eux, d’autres appliquent silencieusement de fines couches de gypse crayeux sur les murs intérieurs.

Dans les toilettes un homme dame d’épais carreaux de granito, les aboutant l’un à l’autre. Robinets scintillants, lavabos et toilettes sont en route.

Les discussions et disputes incessantes sont ointes de cardamone, de sauge, de menthe, de gingembre et de camomille, et soutenues avec patience et humour.

Puis le soleil se couche, s’abaissant doucement à nouveau dans la mer. Un dernier geste hâtif au centre de la scène devant le musée, surveillé depuis le toit, les galeries et les jardins.

Un poêle est construit avec un bidon vide et quelques barres à béton en surplus, et alimenté avec du vieux bois de coffrage. Les piles de tasse en plastique sont défaites, les cuillères essuyées et les mains lavées. Du riz au curcuma fumant est étalé sur un immense plat en acier martelé bordé de pains. Les « Bulles de Mansaf » sont presque prêtes et seront bientôt vidées. Des louchées de leur jus aigre et lacté seront versées sur le monticule, imprégnant tout le riz. Puis le tout sera mangé, ensemble. Ensuite, dans l’obscurité, cigarettes, café turc et bavardage prendront place. Cela suffit pour un festin.

La construction : un échange de notions étrangères et de valeurs palestiniennes, d’espoirs sur le long terme et de risques mutuels.

 


 

Conor Sreenam

Traduction de l’anglais vers le français de Coline E. Houssais

(Article paru initialement en anglais sur le site de AAU Anastas et repris par Mashallah News)