Rêve sur papier -  Le péché d'être palestinienne | Ebticar, Arablog, carte d'identité, réfugiée palestinienne
Rêve sur papier - Le péché d'être palestinienne Imprimer
Blogueuse anonyme   

Je ne me suis jamais sentie enfant. Dès mon plus jeune âge, j'eus un sens de responsabilité vis-à-vis de mes petits frères et sœurs et de mes parents. Lorsque par hasard je me comportais comme les autres enfants, un sentiment de culpabilité m’envahissait et me ramenait au calme et à la sagesse.

Ceci me distingua auprès de mon père, ma mère, et le reste de la famille.

J'étais toujours l'aînée sage et équilibrée, celle qui obtient les meilleures notes à l'école, et celle qui n'oublie jamais de faire la prière à temps.

A l'école préparatoire, à cause d'un problème de vision, je dus porter des lunettes.

Au début, cela m'enchanta, car je gardais toujours en moi une petite parcelle d'enfance…

Chaque fois que je mettais mes lunettes, mon père m'appelait ''docteur''. Il voulait par ses mots me redonner le moral et me consoler, croyant que cela m'attristait de porter ces lunettes. En réalité, c'est lui qui était triste.

Quand mon père m'appelait par ce titre de docteur, le souhait de devenir médecin grandissait en moi et m'obsédait. C’est ce que je souhaitais devenir.

J'ai grandi, et ce rêve grandissait en moi.

Mon père me disait toujours qu'il voulait m'envoyer continuer mes études en Lybie où habitait mon oncle.

Mais lors de ma dernière années à l'école secondaire, un blocus fut imposé sur la Lybie, et mon rêve fut lui aussi bloqué.

J'ai eu mon bac avec mention très bien.

Mon père fut enchanté de ce résultat. Pas moi.

J'ai fait mes adieux à mes copines et à mes profs, le visage inondé de larmes... Je suis rentrée à la maison. Je caressais mes livres, et je pleurais.

Je ne voulais pas me séparer de mes livres, ni de l'école, ni des études… Je regardais mes copines se frayer leurs chemins l'une après l'autre à l'université. Et moi, je pleurais. Je n'étais qu'une réfugiée palestinienne sans papier, avec un simple document égyptien.

Un jour, des rumeurs circulaient que les étrangers pourraient être admis à l'université. Les étrangers, c'est nous ; les résidents sans nationalité qui ont vécu et grandi dans ce pays.

Désespérée de pouvoir m'inscrire à l'université, j'ai failli danser de joie en apprenant cette nouvelle. Je suis partie pleine d'espoir au bureau d'admission.

Je suis entrée. J'ai tendu mon dossier à la dame assise au bureau d'accueil. Elle l'a pris et a regardé mes notes. Elle me sourit et dit: Excellent! Vous avez de très bonnes notes.

Elle n'a pas terminé sa phrase lorsqu'une fonctionnaire à côté d'elle tendit le doigt et signala l'endroit où la nationalité était inscrite. La dame ferma mon dossier et me le rendit en disant: Désolée. Impossible de vous inscrire, vous êtes palestinienne.

J'ai repris mon dossier et je suis sortie, déçue, abattue, incapable de marcher, et incapable même de pleurer.

Mon père aussi fut attristé par cette nouvelle. Il accepta immédiatement la proposition d'un cousin de m'envoyer en Jordanie pour continuer mes études universitaires là-bas. Nous avons commencé le processus de la préinscription. Mais là encore ma demande fut rejetée parce que je n'avais pas de passeport, mais un simple document d'identité égyptien.

J'ai fini par renoncer à lutter. Les jours passaient et je ne faisais que compter les heures en attendant le beau chevalier qui viendrait me chercher sur son cheval blanc. Puisque les études m’étaient interdites, autant me marier.

Il est venu le chevalier. Je me suis mariée et j'ai eu une fille, puis un garçon.

Puis j'ai appris que l'Université Ouverte de Jérusalem accepte les palestiniens pour des études à distance.

La joie de nouveau.

Mais cette fois c'est mon mari qui s'est opposé à la réalisation de mon rêve. Les frais de mes études dépassaient ses moyens car il devait payer en même temps les droits d'inscription de mon fils dans une école privée. Deux personnes, c'était trop pour lui.

Comme une mère digne de l’être, j'ai renoncé à mon rêve. La priorité est pour mes enfants.

Les jours passaient et je regardais celles qui avaient moins de compétences que moi avancer et réaliser ce dont je rêvais.

Je me suis repliée sur moi-même et j'ai continué à vivre dans mon cocon, me contentant d'écrire ce qui me passait par la tête. Ma seule lectrice était une amie qui admirait mes textes.

Un jour elle me proposa de montrer mes écrits à une des ses connaissance férue de littérature. Je n'ai pas refusé par lassitude, croyant que mes mots n'avaient pas de valeur au-delà de l'expression de ce que j'avais dans le cœur.

Mais cet ami a beaucoup aimé mes textes, et il proposa de communiquer avec moi par Facebook. J'ai accepté.

Combien je suis reconnaissante à cette personne magnifique qui m'a permis de publier mes textes. Sans lui, je n'aurais pas pu retrouver ma confiance en moi et participer à ce concours d'écriture et publier ce texte que vous lisez.

C'est grâce à lui que ce lien à l'écriture se renforça en moi et me mis sur la bonne voie.

Je me mis à lire sans arrêt, et le désir du savoir refoulé avec les ans se réveilla de nouveau. L'internet me permit de trouver tous les textes que je voulais.

Maintenant, et après des années d'interruption, je redeviens l'étudiante que je voulais être. Dans un mois, je vais commencer un diplôme d'informatique pour apprendre la programmation. Ma sœur est pour beaucoup dans cette nouvelle orientation. C'est elle qui paye mes études et qui me soutient.

Je suis très heureuse, mais je crains beaucoup pour ma fille. Je désire la voir devenir médecin, mais elle aussi, elle a la même identité damnée qui m'a privée de mes droits les plus élémentaires: le droit à l'instruction; le droit à l'amour et à la vie. C’est comme si être palestinienne était une faute, et elle en souffrira à son tour, elle aussi.

 


 

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