Gaza, carnet d’une guerre | Basem al-Nabriss, hôpital Chiffa, Gaza
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Gaza, carnet d’une guerre | Basem al-Nabriss, hôpital Chiffa, Gaza

 

En dehors du rythme :

Tu appelles ton petit garçon, tu l’incites à ne pas avoir peur « Tu es un mec. Ne t’en fais pas ! » Il te répond qu’au début, il avait peur mais aujourd’hui – c’est le vingt-cinquième jour- il est las et n’a plus peur. Tu sors du studio à deux heures du matin. Tu passes par La Rambla en songeant à sa réponse spontanée. Il a raison. Lorsqu’elle dure, la guerre finit par lasser. D’ailleurs, toute répétition est un surcroît de lassitude. Tu rentres pour dormir à quatre heures, après avoir erré dans les rues du centre-ville.

Tu te prépares mais avant de te coucher, tu passes par les sites d’information sur Internet. Surprise qui n’étonne pas : la jeune fille à qui tu as appris malgré toi la versification, voilà des années de cela, est morte avec toute sa famille. Quel crescendo final en cette journée !

La jeune fille aux yeux d’amande est sortie de tous les rythmes. Elle est partie à cause de l’absence de rythme. Car rien ne vient à bout des rythmes autant que la guerre.

Tu te dis que la guerre est la plus grande dévoreuse de rythmes.

La plus grande dissonance.

Tu te sens épuisé. Tu te mets alors à supplier le dernier rythme de ta journée : le sommeil.

Et tu t’aperçois que lui aussi souffre de dysfonctionnement, comme tous les rythmes.

Eh oui ! Innocence trahie, je ne t’ai appris que des choses superflues.

Et me voilà comme toi, dormant en dehors de tout rythme.

 

Départ :

Tu n’as pas cueilli ton premier baiser auprès de la fille des voisins. Tu n’as pas adhéré à ta première organisation à l’insu de ton père. Très tôt, toi à qui on a brisé l’échine, tu es parti, très tôt. Encore plus tôt que le chant du coq et que les ablutions de ta mère.

 

Electricité :

L’enfant de huit ans a perdu toute sa famille et la moitié de son visage avec. Allongé sur son lit de sang à l’hôpital Chiffa, il se demande avec son œil crevé : pourquoi a-t-on éteint la lumière ? Pourquoi as-tu tardé autant ? Quand viendras-tu ?

Il pose des questions. Et tout un peuple serre des dents : jamais nous n’oublierons, jamais nous ne pardonnerons.

 

Histoire :

J’embrasse la terre sous vos pas – cette fois-ci en ma qualité de poète. Vous qui êtes abandonnés à votre sort derrière le bleu occupé, vous êtes les seuls à remettre le sens à sa terre natale, à sa virginité. Ah vous que j’appelle de derrière la mer tout entière… Vous qui piochez la merde de vingt ans d’illusions. Vous qui vous dressez de sous la cendre, vous qui imitez la braise, qui criez « Tous avec la résistance ».

Les seigneurs de Tel-Aviv, les sadiques de ce monde ne s’y attendaient pas. Vous non plus. Parce que vous avez l’habitude de vous surprendre et de comploter sur ses blessures à chaque fois. Telle est votre habitude et telle est votre histoire à venir.

Et je continuerai d’embrasser…

 

Délabrement :

Le blessé du premier jour attend encore de quitter le point de passage. Le blessé du premier jour, le jeune homme de vingt ans avec les trois quarts de son corps et un rein qui ne fonctionne plus ignore encore ce qui se passe exactement avec la paperasse du colonel et les sous-sols de la « sécurité nationale ».

Et parce que, outre qu’il est blessé et qu’il est dépendant à l’attente, il est innocent et croit encore en Rafah, en El Arich et consœurs. Et parce qu’il prend soin de son physique et de son langage ( et qu’il aime tant de choses et de personnes, Tzibi Livni n’en fait certainement pas partie), il ne sera pas en mesure de voir le tas de pourriture et de délabrement le long de la frontière : ici et sur les rives du Nil, là-bas.

Le blessé du premier jour, pour des raisons relatives à sa condition, ne sait ce que veut dire le « dictat de la géographie »

 

Plaisanterie :

A chaque fois qu’elle entend un avion, elle ferme les yeux très fort et les alentours de son regard se rident. Sa mère m’envoie une photo. Je ris de cela qui ressemble à du théâtre puis j’ai honte en m’apercevant que c’est la réalité et que la petite-fille de trois ans fait de son mieux, déploie tous les mécanismes d’autodéfense pour survivre, dans la langue inconsciente du corps. Pourtant, il y a quelque chose de drôle même si ce n’est qu’un détail dans ce spectacle. Un détail drôle même pour des yeux embrumés qui s’abstraient dans ce qu’il y a derrière la photo.

Drôle parce qu’ayant atteint son paroxysme, il s’est inversé.

Pardon pour les fantasmes du grand-père, ma petite rose.

 

Intimité :

Elle accouche au centre d’hébergement : le strict minimum pour le nouveau-né et en deçà du minimum pour son intimité. Elle se plaint à sa voisine, qui lui répond « On n’en est pas là ». D’une oreille à l’autre, la plainte parvient à celle du poète. Il en rit, expire, se sent abattu mais ne pipe mot. Il se dit « De quelle luxe parle cette gamine ? ». Il réfléchit bien et se rétracte. Et puis il se remet encore à réfléchir et se dit que ces centres d’hébergement sont comme les casernes ou les prisons, des endroits publics sans intimité, froids comme un poème public et noirs comme une gaze[1] blanche.

 

Aliénation :

Que faire lorsque, revenant chez toi à Choujaia, à Chaouka ou à l’est d’El Brij tu te sens étranger ? Lorsque tu vois leur merde sur le lit, leurs graffitis sur les murs, leur brigandage qui n’épargne même pas les tirelires des enfants, tu es pris d’un sentiment d’aliénation et du plus profond de ton corps monte la nausée. Ma maison ? Non, ceci n’est pas ma maison. Car après le passage de « l’armée la plus morale du monde », une maison n’est plus ce qu’elle était. J’écris ceci après un coup de fil d’une sœur éprouvée et je pense tout de suite à l’adage qui dit « les prostituées sont parmi les femmes celles qui parlent le plus de l’honneur » mais je me rends compte de l’impertinence de la comparaison et aussitôt je présente mes excuses à toutes les prostituées des six continents.

 

Hâte :

Ils ont vécu dans la hâte et ils sont morts dans la hâte. Ce qu’il y a entre les deux demeurera en dehors de la portée de l’écriture. Il est vrai que l’écriture doit baisser la tête, comme tout coupable rasant les murs. La guerre est dévoreuse d’hommes mais aussi dévoreuses d’écritures, oui, aussi.

 

Basem al-Nabriss

Gaza Août 2014



1) Le mot « gaze » désigne une étoffe originaire de Gaza. N.d.T