Forcées à prendre les choses en main | Marie Bossaert, Jénine, femmes palestiniennes
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Les difficultés que connaissent en général les 1.6 millions de Palestiniens, à cause du blocus israélien de Gaza, font encore plus de dégâts parmi les femmes, qui se sont vues contraintes de jouer des rôles nouveaux, souvent ingrats, dans leurs familles et leurs communautés. Alors que les pays voisins sont confrontés à de nouveaux défis et que de nouvelles opportunités s’offrent aux femmes, dans le sillage du Printemps arabe, les Gazaouies semblent prisonnières d’un automne maussade, qui n’en finit pas.

Naima Abu Shawareb est réveillée par le bruit de la pluie battante, qui s’infiltre à travers le mince plafond d’amiante et tombe dans sa minuscule demeure, presque vide, située dans le camp de réfugiés d’Al Shaati. Cette mère de quatre enfants, âgée de 40 ans, craint le pire, à la vue des nuages noirs qui s’amoncellent dans le ciel, au point du jour, promettant une averse sans répit qui risque d’inonder à nouveau leur petite habitation. Elle s’empresse de rassembler autant de seaux que possible, pour s’assurer que le sol ne sera pas mouillé et pour sauver les rares meubles qu’elle possède. Son mari dort encore, et il continuera de dormir pendant une bonne partie de la journée, abruti par les médicaments, l’esprit complètement ailleurs. Déprimé, sans emploi, il souffre d’une dépression paralysante.

«Avant 2007, je travaillais dans l’usine de confection de mon frère», explique Naima. «Je ne suis pas professionnelle, mais je sais me servir d’une machine à coudre et je me considère comme plutôt douée. Mon mari, tailleur de métier, travaillait aussi dans une usine textile, située dans la zone industrielle d’Erez, dans le Nord de Gaza. Là-bas, il gagnait environ 100 shekels (20 euros / 27 $ US) par jour. Quand la fermeture a commencé, il a arrêté de recevoir les permis permettant d’entrer dans la zone industrielle, et nous avons vite compris qu’ils avaient en fait l’intention de fermer la zone entière. C’est ce qui a fini par arriver».
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Après s’être retrouvé au chômage du jour au lendemain, son mari a commencé à travailler comme portier, et pendant un moment, il a aussi ramassé du gravier et d’autres matériaux de construction qu’il vendait aux usines pour du recyclage. Il ne gagnait pas plus de 40 shekels par jour. « Nous avons été obligés de demander de l’aide à nos familles – parfois mes frères, parfois les siens », raconte Naima. « Je crois que c’est le stress causé par ces temps difficiles qui a causé la chute de mon mari en 2009. Depuis, il n’a jamais réussi à trouver du travail. Je suis désormais la seule à subvenir aux besoins de notre famille, je fais des petits boulots occasionnels, quand je trouve ».

L’expérience de Naima est celle de milliers d’autres femmes palestiniennes de Gaza, que le blocus a forcées à prendre les choses en main, tandis que les hommes, accoutumés dans leur culture à être chefs de famille, se renferment sur eux-mêmes, impuissants. Du coup, les femmes doivent prendre les décisions familiales importantes toutes seules, et les jeunes filles sont contraintes de renoncer à leurs rêves, poursuivre des études et pouvoir s’épanouir.

Une étude sur les droits et la sécurité économique des femmes gazaouies, menée l’an dernier par l’ONU Femmes, observait que ces dernières étaient obligées d’assumer de nouveaux rôles économiques et qu’elles en venaient à recourir activement à un vaste éventail de stratégies de survie pour combler la perte de revenus survenues dans leur ménage. « Dans ce processus de réaction à une crise prolongée, les rôles normatifs de genre et les attentes respectives des hommes et des femmes sont devenus de moins en moins viables», note cette étude, intitulée « Who answers to Gazan women ? » [« Qui peut répondre aux femmes de Gaza ? »]. «  Le modèle familial dominant des gagne-pain masculins et de leurs épouses dépendantes ne correspond plus à la réalité de la majeure partie des ménages gazaouis. Dans ce contexte, de plus en plus de femmes font entendre leurs critiques à l’égard du fossé grandissant entre leurs responsabilités économiques, plus importantes, et leurs droits économiques, qui restent limités. »
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Les inégalités dont sont victimes les femmes sur le marché du travail extrêmement restreint de Gaza existent de longue date, et elles se caractérisent par leur mise à l’écart de la plupart des zones d’activité économique, ajoute l’étude. Ainsi, le taux de chômage des femmes a atteint jusque 45 % en 2009. L’éducation féminine rencontre aussi des obstacles sans commune mesure dans la vie quotidienne sous le blocus : les aspirations des femmes à s’instruire sont donc mises sur la touche.
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L’accès des jeunes femmes à l’université dépend souvent de leur capacité à trouver des bourses et des aides financières, car les parents continuent de donner la priorité à leurs fils en matière d’éducation supérieure. D’ailleurs, bien que les filles obtiennent de meilleurs résultats scolaires et qu’une large part d’entre elles continuent leurs études à l’université, elles sont les premières à renoncer aux carrières auxquelles elles s’étaient destinées en entreprenant des études, pour avoir le temps de s’occuper de leur famille – même si de telles attitudes, étant donné les maigres possibilités de trouver un emploi à Gaza, sont en train de se transformer en une approche plus pragmatique.

A ces difficultés s’ajoute le caractère puissamment conservateur et traditionnel de la société gazaouie, qui continue à faire pencher systématiquement la balance en défaveur des femmes. A Gaza, les crimes d’honneur continuent d’être traités avec indulgence, et les violences conjugales sont un problème endémique. Les psychiatres en attribuent la cause principalement aux effets psychologiques de masse produits par l’occupation, le conflit et le blocus. L’étude des Nations-Unies conclut cependant, et cela est rassurant, qu’un grand nombre de femmes palestiniennes connaissent leurs droits.

Quoi qu’il en soit, les femmes palestiniennes continuent à défier les stéréotypes, pas forcément par choix, mais à cause d’une conjonction de circonstances qui engagent en permanence leur propre survie. Meilleur symbole de leur résilience, le dernier nom venu s’ajouter à la liste des héroïnes palestiniennes de la liberté et de la désobéissance civile: Hana Shalabi, jeune femme de 29 ans, originaire de Jénine, qui a fait une grève de la faim pendant 43 jours, pour protester contre sa détention administrative en Israël sans chef d’accusation, et qui a fini par obtenir sa relaxe et son transfert à Gaza.

Des centaines d’autres prisonniers palestiniens sont désormais en train de suivre les pas de Shalabi et de Khader Adnan, premier à s’être mis en grève de la faim, un peu plus tôt dans l’année. C’est là un puissant rappel du pouvoir du peuple, par-delà les slogans et les bannières des partis politiques, pouvoir désormais susceptible de conduire à la libération conjointe des femmes et des hommes de Palestine.



KS
Traduction de l’anglais en français de Marie Bossaert
15/05/2012

Note du traducteur  Lundi 14 mai, les prisonniers palestiniens ont cessé leur grève de la faim, un accord ayant été signé entre leurs représentants et l’administration pénitentiaire.