L’éléphant dans la Bande de Gaza  | Hamas, Marie Bossaert, Frères Musulmans, Mahmoud Abbas, Jihad, Izz El Deen Al Qassam, Khaled Meshal
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K.S.   

Le blocus israélien continue de couper du monde les 1.6 millions de Palestiniens qui vivent dans la Bande de Gaza. Cet isolement ne manque pas d’avoir des conséquences durables sur la génération des jeunes qui y grandissent actuellement. Dans ces conditions, comment le Printemps Arabe, qui a transformé l’Egypte voisine et s’est emparé de toute la région remodèle-t-il la vie politique de l’enclave palestinienne ?
C’est un mariage qui n’a pas duré. Ou du moins, la lune de miel est bel et bien terminée. Pour les dirigeants islamistes de la Bande de Gaza, la chute du régime de Hosni Moubarak, en Egypte, promettait d’ouvrir un nouveau chapitre des relations avec le grand voisin arabe. Elle n’avait suscité rien moins que l’espoir de mettre un terme au siège qui accable la population, depuis cinq ans déjà.
La nuit de la chute de Moubarak, des milliers de Palestiniens se sont retrouvés sur le boulevard principal de Gaza City pour faire la fête, bientôt rejoints par un cortège de voitures et par des factions de militants qui ont défilé dans les rues, tandis que les gens brandissaient le drapeau égyptien.
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Gaza semblait comme contaminée par le changement révolutionnaire qui était alors en train de se propager chez les voisins arabes, à commencer par la Tunisie, et qui transformerait plus tard la Libye et le Yémen, pour finir avec le soulèvement syrien, qui fait rage aujourd’hui encore.
Mais un an après, force est de constater que peu de choses ont changé pour l’enclave assiégée, durant l’année qui a suivi la révolution. S’il est vrai que les Palestiniens de Gaza jouissent aujourd’hui d’une liberté de mouvement beaucoup plus grande pour se rendre en Egypte via Rafah, leurs attentes restent largement insatisfaites. Les importations qui passent par l’Egypte continuent de se faire via les tunnels souterrains de contrebande, et il n’est toujours pas possible pour Gaza d’exporter ses productions industrielles et agricoles, autrefois florissantes.

C’est le Hamas qui a connu la plus grande déception, lui qui avait misé sur la montée des Frères Musulmans pour se repositionner sur l’échiquier international. Moins d’un an après le renversement de Moubarak, en effet, le mouvement islamiste palestinien se trouvait déjà pris dans de virulents conflits avec les nouveaux pouvoirs.
Pour l’instant, les généraux égyptiens se sont emparés du pouvoir effectif. Ce sont eux qui gouvernent actuellement le pays et garantissent une espèce de statu quo, notamment grâce aux services de renseignement militaires, qui continuent de gérer la politique extérieure égyptienne, à la fureur du peuple égyptien par ailleurs.
L’élection des Frères Musulmans au Parlement, qui avait initialement remonté le moral à leurs partisans islamistes de Gaza – le Hamas est lui-même une ramification des Frères – n’a pas coïncidé avec une réelle ouverture sur la scène régionale et internationale pour le Hamas. Quant à l’armée égyptienne, largement financée par les Etats-Unis, sa politique envers le mouvement, qui est considéré comme une organisation terroriste par les gouvernements américain et européens, reste tiède, étant donné surtout le soutien de l’establishment pour Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne et rival du Hamas.
Chose à mettre à son crédit, l’Egypte post-Mubarak a négocié avec succès la libération du soldat Shalit, en octobre dernier, à laquelle plus personne ne s’attendait, ainsi que l’échange de prisonniers. Cela a conduit à la remise en liberté de centaines de prisonniers palestiniens, même si Israël n’a levé aucune des restrictions imposées à Gaza, qui reste soumise à un blocus total. Le refus du mouvement islamiste d’adhérer à l’accord de réconciliation signé par les dirigeants du Hamas et du Fatah a aussi provoqué la colère de l’Egypte, qui essaie de négocier cette entente depuis le coup de force des islamistes, qui ont pris le contrôle de la Bande de Gaza [en 2007, ndt].
Dernier épisode en date de cette animosité entre l’Egypte et Gaza : la récente pénurie de carburant, qui a laissé l’enclave palestinienne plusieurs jours dans l’obscurité. Les deux parties se sont livrées à des accusations réciproques, tandis que le Qatar entrait en jeu pour aider le gouvernement islamiste. Les analystes y voient la confirmation que Doha aspire à jouer un rôle de médiateur dans la région, en contournant l’Egypte.
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Néanmoins, le Hamas continue d’espérer que les choses tourneront en sa faveur, notamment lors des élections présidentielles fixées pour le mois de mai, car il aspire de tous ses vœux à une reconnaissance et à une légitimité internationales. Quoi qu’il en soit, il est peu probable que les problèmes internes du Hamas se résolvent grâce à des facteurs extérieurs, s’il n’y a pas au préalable de réconciliation réelle avec le Fatah.

La question la plus pressante pour le Hamas, depuis qu’il est au pouvoir, n’est ni plus ni moins qu’une question existentielle : le mouvement doit en effet s’adapter et passer de la résistance au gouvernement, tout en essayant de conserver un semblant de l’une comme de l’autre. Après des années et des années de rhétorique séditieuse, il se retrouve à contrôler les Palestiniens qu’il a lui-même incités au Jihad et à la résistance armée. Ce jeu d’équilibriste s’est avéré être le cauchemar incessant du Hamas depuis qu’il a remporté les élections à une majorité écrasante, contre toute attente. Il a fallu apprendre vite, pour ce mouvement qui était autrefois l’équivalent des associations de charité chrétienne, doté en plus d’une aile militaire, et qui s’est soudain retrouvé propulsé au pouvoir, seul.
Le projet de gouvernement du Hamas, si tant est qu’il en ait jamais eu un, a été voué à l’échec à partir du moment où la communauté internationale a accédé à la requête d’Israël d’isoler le mouvement, en déclarant Gaza « entité ennemie » et en infligeant du même coup aux 1.6 millions de personnes que compte la population civile une punition collective. Cependant, et c’est une surprise, le Hamas n’a pas échoué –il a survécu aux coups qui se sont abattus sur lui les uns après les autres, et s’est à chaque fois relevé pour mieux riposter.
Le Hamas n’a pas tant souffert d’un K.O. qui lui aurait été fatal, que d’une hémorragie interne, celle des partisans de la ligne dure, mécontents, qui ont le sentiment que le mouvement a bradé sa mission de résistance. Il est impossible de connaître les chiffres exacts, mais on raconte que des dizaines et des dizaines de militants ont abandonné les brigades armées du Hamas, Izz El Deen Al Qassam, et sont passés aux factions salafistes djihadistes. Pour ces mouvances encore plus jusqu’au-boutistes, libération de la Palestine et fin de l’occupation israélienne d’une part, et établissement d’un émirat islamique de l’autre, vont de pair. Dans l’optique de ces groupes, la voie politique que le Hamas a empruntée courageusement en participant aux élections est rigoureusement exclue : ne reste ainsi que la piste de la résistance armée, mâtinée d’une bonne dose de rhétorique religieuse.
C’est pourquoi, et malgré toutes les calomnies dont il fait l’objet dans la presse occidentale – en partie à cause de ses propres agissements – le Hamas émerge comme une force politique avec laquelle il faut compter, même s’il n’a jamais été autant divisé en interne. Alors que le leader du Hamas en exil, Khaled Meshal, vient de faire un pas immense en direction de son rival de longue date, Abbas, en vue d’une réconciliation, la direction de Gaza fait tout son possible pour saboter ses efforts.
La dynamique du changement est désormais lancée, et la communauté internationale devra tôt ou tard coopérer avec le Hamas, d’une manière ou d’une autre, soit parce que ce dernier participera à un gouvernement d’unité avec ceux qui ont longtemps été ses rivaux, soit parce que le statu quo avec Israël ne pourra plus durer, à cause de la reconfiguration des alliances dans la région.
Toute la question sera alors de savoir si le Hamas est suffisamment fort dans la société palestinienne pour engranger les soutiens qui lui permettront de se faire réélire – un scénario qui n’est pas près de se réaliser, étant donné les différends qui empêchent toute avancée vers un accord sur la tenue d’élections législatives, jusqu’à ce jour indéfiniment reportées. En attendant, c’est le peuple palestinien, pourtant las des discours politiques et religieux, qui continuera de porter le poids des divisions internes.
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Plus de la moitié des Palestiniens de Gaza sont des enfants et des jeunes, prisonniers innocents d’une spirale de violence et de conflit. Or, Israël, la puissance occupante, a réussi jusqu’à aujourd’hui à se tirer impunément des violations flagrantes des droits de l’homme et du droit international humanitaire qu’elle commet à Gaza. Etant donné l’instabilité de la situation présente et du processus de paix, il est difficile de prédire l’avenir. Mais une chose est sûre : ni l’islamisme, ni les partis « laïcs » soutenus par l’Occident tels qu’on les connaît ne provoqueront un changement radical dans l’histoire palestinienne s’ils gardent la forme qui est la leur actuellement

KS
Traduction de l’anglais en français de Marie Bossaert.
02/05/2012