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  Bienvenue en Palestine | babelmed Sous ce titre ironique, Anne Brunswic narre les quatre mois qu’elle a passés à Ramallah et dans les Territoires palestiniens: Je suis venue ici sans envoyée par personne, ni un journal, ni une association, ni une administration publique. En toute liberté, ce qui est plutôt exceptionnel ici où tous les étrangers relèvent plus ou moins d’une mission de ce genre.

Ces Chroniques d’une saison à Ramallah – c’est le sous-titre du livre – donnent à lire le quotidien d’une Palestine enfermée derrière son Mur et renfermée sur elle-même, quotidien rythmé par le passage des innombrables checkpoints qui fragmentent son territoire. Juive laïque résolument diasporique, Anne Brunswic, qui vit à Paris, nous livre ainsi une vision inattendue du drame palestinien. A rapprocher de celle, parue quelques mois plus tard, du député arabe israélien Azmi Bishara dans Checkpoint. Les deux ouvrages sont publiés par Actes Sud.

L’auteur met cartes sur table: elle n’est pas venue à Ramallah par amitié pour les Palestiniens, ni par sympathie pour le monde arabe dont elle ignore tout, y compris la langue: Je suis venue voir ce que l’Etat juif fait ici au nom des juifs du monde entier. En mon nom. Entendre l’autre version de notre histoire.

Son mérite est de dépeindre sans la travestir, sans la romancer et presque sans la commenter une réalité obsédante, celle d’un maillage si dense du territoire palestinien par les forces israéliennes que le franchir ou le contourner physiquement et le surmonter psychologiquement finit par devenir l’unique raison d’être de ses habitants.

Anne Brunswic, par ses descriptions minutieuses, pas par pas, du lent cheminement entre deux points de la Cisjordanie, illustre mieux que cent discours politiques le tragique feuilleton de cette apartheid qui ne dit pas son nom:

Le taxi collectif vous dépose à cent mètres. Des blocs de béton jetés les uns après les autres délimitent un boyau où les Palestiniens s’alignent. Parfois cinq minutes, parfois deux heures, parfois en pure perte (…) Pour aller à Shu’fat, on prend un deuxième taxi-minibus qui conduit à un autre checkpoint. Traverser à pied. Prendre un troisième taxi. Un quatrième…En cinq taxis, j’ai atteint Shu’fat situé à huit kilomètres de Ramallah. Cette zone densément peuplée semble livrée au chaos par la colonisation qui morcelle tout l’espace. Les faubourgs palestiniens de Jérusalem sont visiblement asphyxiés, coupés le suns des autres par des checkpoints et des barbelés, sans contact avec le centre-ville dont ils tiraient leur subsistance.

Chemin faisant, le séjour de quatre mois à Ramallah permet à Anne Brunswic d’aborder tous les sujets de société qui travaillent la Palestine et qui rythment les relations avec Israël, ses propres réactions instinctives aussi.

Mon premier mois à Ramallah s’achève et, de plus en plus souvent, la colère m’attrape, m’étreint, m’étrangle (…) Je ne parle pas de mes sentiments lorsque je passe à proximité des fortifications des colons dressées au beau milieu de la campagne palestinienne, de leurs routes quatre étoiles et des soldats qui les gardent, ni lorsque je croise au checkpoint le regard de l’indigène qui courbe l’échine devant les petits maîtres, patauge dans la boue, ronge son frein.

Comme pour mieux s’acquitter du devoir de compréhension qu’elle s’est imposé à elle-même, Anne Brunswic se livre aussi à une analyse minutieuse de la situation : bâtiment, voirie, standing, jeux, communication, alimentation, parfums, nature morte (!), bonheur conjugal, automobile, hygiène, sécurité, tels sont les chapitres de son inventaire personnel.

Elle assiste aussi à divers débats entre pacifistes israéliens et activistes palestiniens, se fait confisquer ses papiers à de nombreuses reprises, participe à un groupe de militants pacifistes internationaux qui tente de s’interposer devant les troupes israéliennes en mission punitive.

Toute cela semble si vain devant la colère qui saisit une universitaire palestinienne de trente ans:

Les gens osent nous demander pourquoi on se suicide. Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse d’autre ! On a tout essayé depuis cinquante-cinq, la résistance armée, la résistance de masse avec des cailloux, la négociation. Toute cela nous a conduit dans une impasse de plus en plus tragique. Aujourd’hui, les gens s’en remettent à Dieu et au suicide.

Anne Brunswic, Bienvenue en Palestine, Chroniques d’une saison à Ramallah, Actes Sud, Arles, mai 2004. Rédaction Babelmed
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