Ben Laden sur Al Jazeera: Quelle lecture? | babelmed
Ben Laden sur Al Jazeera: Quelle lecture? Imprimer
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De l’apparition surprise d’Oussama Ben Laden sur la télévision qatariote Al Jazeera le vendredi 29 octobre 2004, la plupart des commentateurs occidentaux avaient retenu l’irruption dans la campagne électorale américaine. Certes, il ne restait alors que quatre jours jusqu’au fameux mardi électoral.

Vite annoncée, vite condamnée par les deux candidats, et tout aussi vite oubliée par les chaînes de télévision du monde entier, la ‘vidéo’ de Ben Laden se prête pourtant à une autre lecture, une lecture moins rapide, plus attentive au contexte politique sous-jacent dans le monde arabe. Bush réélu, quelle lecture ‘culturelle’ peut-on faire des propos de Ben Laden diffusés par les médias du monde entier?

Regardez d’abord ce Ben Laden nouveau: il n’est plus habillé en combattant flanqué de sa Kalachnikoff, il n’est pas campé sous une tente ou sur les pentes escarpées des montagnes de Tora Bora, bâton de marche à la main et besace en bandoulière. Cette fois, le voici derrière un pupitre très ‘présidentiel’, vêtu d’une traditionnelle abaya beige rebrodée aux emmanchures, le geste posé et autoritaire à la fois. Comme un raïs s’adressant avec autorité à son peuple et à l’Amérique depuis son studio de télévision! Après quasiment un an d’absence des médias arabes et occidentaux, voilà une très surprenante et très efficace mise en scène.

Ecoutez ensuite ce Ben Laden qui, sous couvert d’une ‘menace’ adressée au peuple américain et d’une critique des Présidents Bush père et fils, s’adresse avant tout aux populations arabes.

Il y a certes toujours le message récurrent centré sur la justice internationale et sur l’attitude américaine envers la Palestine et Israël: «De même que vous attentez à notre sécurité, nous attentons à la vôtre…Après avoir vu l’injustice et l’arbitraire de l’alliance américano-israélienne contre nos frères en Palestine et au Liban, cette idée (de frapper les tours) m’est venue à l’esprit…(L’invasion du Liban par Israël) a créé un grand sentiment de rejet de l’injustice et une forte détermination à punir les injustes».

Mais c’est par sa dénonciation des régimes politiques arabes que Ben Laden se place le plus clairement sur le terrain de la politique intérieure du monde arabe, condamnant à la fois le manque de représentativité de ses leaders et leur corruption:

«…La similarité entre les régimes (de Bush et ceux) dans nos pays, dont une moitié est gouvernée par les militaires et l’autre moitié par les fils de rois et de présidents, avec lesquels nous avons une longue expérience. Ces deux moitiés comptent de nombreuses personnes connues pour leur arrogance, leur cupidité et leur spoliation de l’argent».

«(Bush père) est influencé par ces régimes royalistes et militaires qu’il est jaloux de voir rester au pouvoir pendant des dizaines d’années, pillant impunément les deniers publics. Il (Bush père) a transmis la tyrannie et la répression des libertés à son fils…Bush père a trouvé bon de désigner son fils à la tête des Etats-Unis. Il n’a pas oublié non plus de transférer en Floride les expertises de falsification (des élections) propres aux dirigeants de la région, pour en tirer profit aux moments cruciaux».


S’il n’est pas nouveau, le message est particulièrement virulent et précis. Il est également couché dans des termes simples, directs et populaires, propres à renforcer la légitimité politique de son auteur auprès de la ‘rue arabe’: il dénonce la suprématie américaine dans la région et assène, une fois de plus, une critique impitoyable sur les dirigeants arabes sans en nommer aucun.

Diffusée à un moment d’intense frustration des populations arabes (actions israéliennes en Palestine, aggravation de la situation en Irak, maladie de Yasser Arafat et son départ de Ramallah), la vidéo d’Al Jazeera vient ainsi à point nommé pour poser Ben Laden en véritable héros des peuples. Critique à laquelle il sait par avance que la masse de ses auditeurs arabes sera extrêmement réceptive.

Bush réélu, probablement à la grande déception d’une bonne partie des citoyens arabes, l’apparition très ‘présidentielle’ d’Oussama Ben Laden prend ainsi rétrospectivement un relief particulier.
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