Cent auteurs sur cent ans | Mohamed Farag, Samia Mehrez, mégapole arabe, Atlas littéraire du Caire, littérature arabe
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Mohamed Farag   
Peut-on tracer une «carte» du Caire, la plus grande métropole du Moyen-Orient, une des villes les plus encombrées du monde dont la croissance est exponentielle, une ville ancienne où la modernité et le désordre croissent chaque jour davantage?
Cent auteurs sur cent ans | Mohamed Farag, Samia Mehrez, mégapole arabe, Atlas littéraire du Caire, littérature arabeCette question interpelle souvent le visiteur non habitué du Caire, qu’il soit étranger ou égyptien. L’étranger peut alors résoudre, provisoirement, son problème en achetant une de ces cartes ordinaires qui emplissent les trottoirs du centre du Caire. Mais une telle « carte » suffirait-elle à rendre compte de l’extension quotidienne de la ville ? Permettrait-elle de savoir comment cette cité a été créée, non pas à travers l’histoire, mais à travers sa modernité, et comment Le Caire qui n’avait qu’un seul centre en a vu d’autres se multiplier, ou encore comment la ville s’est développée, étendue, amplifiée, déshumanisée, pour devenir un symbole de l’encombrement et du désordre, mais aussi un lieu au rythme particulier que tout un chacun tente de saisir, mais que Le Caire garde bien secret, ne le dévoilant qu’à un petit nombre d‘élus.

C’est ce qui fait l’importance de la démarche de Samia Mehrez, professeur universitaire et critique, dans «L’Atlas littéraire du Caire», son œuvre la plus récente où elle essaie de représenter la mégapole à travers la littérature.

L’ouvrage de Samia Mehrez constitue une première dans la littérature arabe. L’auteure tente, en effet, de reconstruire la ville, aujourd’hui éclatée, avec ses centres nombreux et changeants. A travers un choix patient, une collection des genres et des représentations sur Le Caire dans la littérature arabe du vingtième siècle, Mehrez présente une topographie littéraire qui conjugue l’histoire sociale, culturelle, politique et urbanistique du Caire. Ce sont les textes d’une centaine d’écrivains égyptiens et arabes, appartenant à plusieurs générations d’hommes et de femmes, musulmans, coptes et juifs, citoyens de cette mégapole mondialisée, tous fans d’elle, qui la décrivent en arabe, en anglais ou en français.

Cent auteurs sur cent ans | Mohamed Farag, Samia Mehrez, mégapole arabe, Atlas littéraire du Caire, littérature arabeCe ne sont pas des voyageurs, mais des écrivains citoyens de la ville. La reconstitution qu’ils effectuent de sa géographie, les expériences qu’ils ont vécues sur certains de ses sites, permet d’éclaircir le paysage de la ville, d’améliorer sa lisibilité. En la faisant figurer dans la littérature, ces écrivains dessinent aussi la carte de ses changements politiques et de son tissu urbanistique.

En raison de la prédominance du courant réaliste dans la littérature arabe, en particulier dans la littérature égyptienne, on ne s’étonnera pas que Le Caire, cité ancienne ou métropole moderne, ait été l’espace « réaliste » et figuré d’un grand nombre de productions littéraires du vingtième siècle.
Samia Mehrez prend son départ avec la littérature du début du siècle dernier pour parvenir aux textes les plus récents qui traitent du Caire. Ainsi au gré des textes, le lecteur voit la ville s’étendre et changer. Le premier chapitre qui a pour titre « les plans du Caire » présente les étapes de sa croissance exponentielle, partant du centre islamique historique qui était le sien au début du 20ème siècle pour arriver à l’aspect chaotique que la ville a pris à la fin de ce même siècle.

Le chapitre deux intitulé « Espaces publics » met l’accent sur la représentation dans ces récits littéraires de certains monuments du Caire depuis les antiques pyramides jusqu’aux magasins d’objets et aux centres commerciaux modernes. Ces représentations rendent l’espace urbain plus lisible, et ces monuments, qui constituent un élément de l’environnement urbanistique, prennent soudain divers niveaux de signification historique, culturelle et politique.

Cent auteurs sur cent ans | Mohamed Farag, Samia Mehrez, mégapole arabe, Atlas littéraire du Caire, littérature arabeLe chapitre trois, « Espace intimes », fait pénétrer le lecteur dans le particularisme des habitations égyptiennes et des espaces intimes de la ville et présente un aperçu des rites domestiques, des hiérarchies et des relations à l’intérieur des foyers. La juxtaposition de ces espaces privés offre une vision unique des formes de conflits et des contrastes que recèle la vie domestique des Cairotes et qui apparaissent au fur et à mesure que nous nous déplaçons des vastes demeures aristocratiques aux pièces misérables des individus déracinés.

Le chapitre quatre « Se déplacer au Caire » tente d’appréhender la façon dont se croisent les vies des Cairotes, si fortement différents les uns des autres, alors qu’ils circulent en ville avec des moyens de transport privés et publics qui constituent le trait d’union entre les espaces publics et privés, intérieurs et extérieurs dans cette ville où les habitants doivent constamment inventer de nouvelles stratégies pour y rester.

Samia Mehrez emprunte aux romans qu’elle choisit des passages ne dépassant pas trois pages - le plus souvent moins – afin que le lecteur sente que la ville éclot entre ses mains avec le début du siècle dernier.

Comment le vieux Caire des Mamelouks est-il perçu par un romancier dans un roman historique ? Comment est-il perçu par l’auteur d’un roman contemporain ?
Comment Le Caire entre-t-il dans l’époque moderne avec un centre nouveau, faisant désormais parti du passé? Comment s’étend-il à de nouvelles zones n’ayant pas de rapport direct avec le centre moderne – encore moins avec l’ancien centre - mais ayant leur propre modernité ? Et enfin comment cette ville, unique en son genre, interagit-elle avec ses innovations les plus récentes, des boutiques d’objets aux magasins d’ordinateurs ?

Ainsi, «l’Atlas littéraire du Caire» complète de nombreuses autres études sur la ville du Caire et dialogue avec elles dans le vaste domaine des sciences humaines : l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’architecture, l’urbanisme, l’étude des flux migratoires, de la culture et des ethnies, ou encore celles sur le développement du Caire permettent d’explorer les questions, problèmes, contradictions et défis qui accompagnent la vie des habitants du Caire.

Cent auteurs sur cent ans | Mohamed Farag, Samia Mehrez, mégapole arabe, Atlas littéraire du Caire, littérature arabePlus le lecteur avance dans la lecture du livre – atlas, plus il ressent qu’il a entre les mains une œuvre littéraire hors du commun. L’un après l’autre, les textes l’amènent à voir, à chaque fois Le Caire dans un habit différent. Avec la diversité des narrateurs et des époques, la ville semble prendre une forme particulière et Samia Mehrez écrire son propre Caire, celui qui a vu son enfance, sa vie, son œuvre et son histoire défiler dans ses rues pour produire sa propre voix.
Dans sa préface, l’auteure écrit : « Dans la collecte, la rédaction et la disposition d’une grande partie de la matière qui constitue ce projet, j’ai essayé de laisser la ville «parler» d’elle-même et même si les textes sont extraits de romans, leur assemblage et leur disposition dans l’Atlas représente une œuvre à part entière, la mienne ».

Mehrez reconnaît que l’ouvrage, en dépit de son volume et de son aire chronologique étendus, constitue une seule et même œuvre qui peut toutefois se diversifier à l’infini en fonction des habitats de la ville. Aussi, l’auteure prévient-elle, avant d’entrer dans  Le Caire: «La carte qui va bientôt se dévoiler devant les lecteurs n’est que l’une des nombreuses cartes possibles qui, en fin de compte, reflète la perception du ‘cartographe’ ou de l’habitant de la ville – qui n’est autre que moi – et la façon dont la ville me ‘parle’».

Nous sommes donc en présence d’un travail auquel le lecteur arabe n’est pas habitué. Page après page, il se trouve entraîné, glissant dans une capitale qui représente beaucoup pour les Egyptiens, mais aussi pour les Arabes en général qui ont longtemps rêvé du Caire comme une ville d’avant-garde et une référence pour les cités arabes ; c’est également le cas pour les étrangers qui y viennent pour tenter d’en comprendre les mécanismes. « L’Atlas littéraire du Caire » est donc une œuvre nouvelle qui, à défaut d’appartenir à un genre littéraire déterminé, appartient à une ville unique en son genre. Le Caire.

Mohamed Farag
11/04/2012