Egypte: les gradés bradent l’histoire militaire | Mohammed Farag,Jalel el Gharbi
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MohaMM Farag   
On peut soutenir que les Egyptiens, au cours de leur histoire, n’ont jamais été un peuple guerrier, mais plutôt un peuple cultivateur. Certes, l’Egypte a mené des guerres. Elle en est plusieurs fois sortie vainqueur, plusieurs fois vaincue. Elle s’est parfois hissée au rang de grand pays et s’est trouvée parfois colonisée, réduite au rang de province d’un empire conquérant. Les moments de force de l’Etat égyptien sont ceux-là où l’Etat dispose d’une armée puissance capable de protéger les cultivateurs. La force de l’Etat égyptien coïncide avec cette complémentarité entre ces deux professions. Le rêve d’une bonne entente entre une armée puissante protégeant les frontières du pays et un peuple de travailleurs et de bâtisseurs est le rêve qui a toujours hanté l’imaginaire des Egyptiens  depuis l’armée d’Ahamôsis Ier jusqu’à celle de Nasser, en passant par celle d’Ahmed Ourabi.
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A l’instant où l’armée égyptienne est descendue dans les rues le soir du 28 janvier dernier, nombreux sont ceux qui espéraient que les forces armées se rangeraient du côté de la révolution, qu’elles veilleraient sur la transition démocratique et qu’elles retrouveraient le rôle qui étaient le leur depuis de longues décennies. C’est pourquoi la foule a brandi le slogan « L’armée et le peuple main dans la main » qui laisse entendre une complémentarité entre les deux, mais étant donné la position des chefs du Conseil militaire au sein du régime Moubarak, leur implication dans la corruption qui rongeait l’Etat égyptien, leur inaptitude à prendre de vraies mesures de réforme, le Conseil s’est contenté de reprendre le vieux topos médiatique de « protection de la révolution » alors que tous ses agissements sur le terrain visent à remettre les choses en l’état où elles étaient avant le 25 janvier, jusqu’au jour où l’armée a employé la violence contre les manifestants. Ces violences qui ont été filmées par de nombreuses chaînes de TV et par des internautes ont fait du Conseil militaire et de l’armée le grand perdant. Car tant qu’il y avait une certaine différence entre le soldat et l’agent de la sécurité centrale, on voyait clairement que le premier avait pour mission de défendre « la patrie » et le second de protéger l’ordre établi. Même lors des confrontations qui se sont succédé entre manifestants et force de la sécurité centrale, on clamait çà et là que l’agent de la sécurité centrale est en fin de compte un citoyen égyptien, quasiment démuni et poussé par la situation du pays à occuper cette position. Mais cette excuse n’est plus suffisante pour pardonner aux agents de la sécurité centrale leurs méfaits dans la répression des manifestants des années durant. Voici maintenant que l’armée met les soldats dans cette même position où rien ne peut les excuser. Le Conseil a essayé au terme d’une année de révolution de faire croire que les soldats n’ont pas pris part aux violences exercées contre les manifestants. Après les massacres de Maspero, les nouveaux dirigeants de l’Egypte ont recommencé à déployer les forces de la sécurité centrale en les impliquant dans le massacre de Mohamed Mahmoud en novembre, mais ce qui vient de se produire dernièrement devant le Conseil des ministres met l’armée tout entière, avec son Conseil et ses soldats, dans une situation difficile, car voici que l’armée censée protéger la patrie lynche, tue avec une cruauté extrême et réprime avec une violence excessive enfants, jeunes, vieux, femmes et hommes désarmés et même pas hostiles à l’armée.
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Le plan du Conseil hypothéquant l’image de l’armée s’achève avec la contre-offensive de vidéos et de photos présentées par les médias officiels – gouvernementaux et privés- mettant en doute la véracité de ce qu’on a pu voir et posant des questions du type : « Que faisaient ces jeunes filles dans le sit-in ? » et même : « pourquoi la jeune fille lynchée ne portait-elle pas plus de sous-vêtements? ». Ici le Conseil semble vouloir répondre au désir impérieux des téléspectateurs de trouver une justification à ce qui s’est produit, mais il brise un tabou égyptien. Ce qui n’est pas dans l’intérêt du Conseil. Même le bon vieux sens populaire qui interdit de mettre la main sur une femme ou de la déshabiller en public a été mis à mal par les soldats qui l’ont transgressé en voulant se justifier. Notons qu’après toute une campagne de dénigrement des manifestants et de leurs intentions menée par les médias ces derniers jours, le Conseil a rendu public un communiqué où il s’excusait auprès des Egyptiennes pour ce qui s’était produit. Le Conseil a fait de la sorte un faux pas vis à vis de ses sympathisants et a encore une fois démenti ses propres médias. Le problème principal pour le Conseil militaire réside dans son incapacité à comprendre le changement radical intervenu le 25 janvier dernier. Il n’a pas compris que l’équation du pouvoir en Egypte a changé. Le peuple, ou tout au moins les foules les plus actives, les plus révolutionnaires sont devenues un partenaire à part égale dans la gestion des affaires du pays. Elles revendiquent aujourd’hui ses droits alors que le Conseil continue à se comporter avec le peuple comme si c’était encore celui de Moubarak, le peuple soumis qui a peur de la violence et qui veut éviter les problèmes coûte que coûte.
Le Conseil militaire essaie de conclure des accords en secret avec les forces agissantes. On voit les signes de ces accords aux lettres de soutien que certains partis, les islamistes et certains partis libéraux ne cessent d’adresser aux militaires. Le Conseil essaie par là de s’attirer de plus en plus de sympathisants et par là-même de couper l’herbe sous les pieds des manifestants qui occupent les grandes places. Il espère qu’avec ces forces politiques d’un côté et les médias officiels de l’autre, il pourra maîtriser la rue. Mais ce pari semble perdu. Les Frères musulmans, la plus grande force politique du pays, est un parti puissant de par ses adhérents, mais ce n’est pas un parti populaire. Ce parti avec son bras politique, Le Parti de la Liberté et de l’Egalité, peuvent ordonner à leurs troupes de participer à une manifestation ou de s’en retirer mais ces mots d’ordre ne concerneront que leurs adhérents. Les foules égyptiennes ne se retireront pas parce que les islamistes se sont retirés, ni ne manifesteront parce qu’ils ont manifesté. Les islamistes ne jouent pas le rôle de locomotive dans les moments révolutionnaires que vit l’Egypte. Dans les moments paisibles, ils donnent l’impression d’être forts, mais dès qu’un événement se produit, ils sont engloutis par le mouvement spontané des masses, comme on a pu le remarquer tout le long de l’année écoulée.
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Le peuple de Moubarak croupissant devant la TV et à qui l’armée fait miroiter rarement la carotte de la stabilité et brandit le plus souvent le bâton de l’anarchie, a laissé la place à un autre peuple qui sort manifester et revendiquer son droit d’exister. Le Conseil ne semble pas avoir encore compris que chaque famille apeurée a engendré une fille ou un fils qui veut vivre. Le Conseil n’a pas encore saisi que dans chaque famille il y a quelqu’un qui sort manifester et soutenir la révolution, même si les parents continuent d’avoir peur pour leurs enfants qui manifestent.
Le Conseil militaire n’a pas compris que les pantouflards qui le croient ne le feront plus pour très longtemps surtout que chaque fois que les militaires présentent des excuses, ces pantouflards ne s’y retrouvent pas. Le Conseil n’a pas compris à quel point ceux qui cherchaient la stabilité ont été choqués après les élections quand ils se sont retrouvés avec un parlement sans prérogative autre que les questions superflues n’intéressant personne. Il n’a pas compris ce que les foules égyptiennes ont assimilé à savoir que la nouvelle Egypte doit beaucoup saigner pour naître, mais elle finira par venir au monde. Le Conseil continue à croire que le sang est une horreur qui arrêtera le déluge alors que ceux qui sont dans les avenues et dans les places publiques y perçoivent le signe d’une naissance, celle de la nouvelle Egypte.


Mohamed Farag
Traduction de l’arabe vers le français de Jalel El Gharbi
08/01/2012

Liens des vidéos 

lynchage d’une activiste: 
www.youtube.com/watch?v=izxTfTrw5Ls&skipcontrinter=1

Evènements de l’avenue Mohamed Mahmoud:

www.youtube.com/watch?v=T9JmBTotCWQ

Manifestants écrasés devant Maspéro:

www.youtube.com/watch?v=bVgkVb1H7453w