Le sit-in des insurgés de la place Tahrir: le peuple est une ligne rouge | Dina Kabil, Jalel El Gharbi, Moubarak, Kamel Janzouri, Zamalek, Nouara Najm, Mohamed Adel, Mouna Fathelbab, Mohamed Baradei, Abdelmonaem Abu El Foutouh, Hamdin Sobhi, Issam Charaf
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Dina Kabil   
La place Tahrir retrouve les mêmes rassemblements de plus d’un million de personnes que lors du sit-in du 25 janvier. Le dernier en date, celui de «La dernière chance» organisé vendredi dernier constituait une issue ultime offerte par les révolutionnaires au Conseil Militaire afin qu’il se démette du pouvoir au profit d’une autorité civile, après les bains de sang que connaît la place Tahrir depuis le 19 novembre.

Le sit-in des insurgés de la place Tahrir: le peuple est une ligne rouge | Dina Kabil, Jalel El Gharbi, Moubarak, Kamel Janzouri, Zamalek, Nouara Najm, Mohamed Adel, Mouna Fathelbab, Mohamed Baradei, Abdelmonaem Abu El Foutouh, Hamdin Sobhi, Issam Charaf

Des foules déterminées et résolues affluent place Tahrir. Tout se passe comme si l’expérience du premier sit-in leur donnait de l’expérience et de l’adresse, comme si d’avoir supporté neuf mois durant le régime militaire leur conférait détermination et ténacité. Elles ont eu à faire face à une copie conforme de la politique du président déchu, mais en plus cruel, en plus violent. Le maréchal Tantawi, le chef du Conseil Suprême des forces armées, vient lire devant les foules un communiqué où il n’y a rien de nouveau. Les révolutionnaires ne lui accordent aucun intérêt et ils organisent des marches à partir du sud du Caire et du nord de Gizeh pour converger toutes vers place Tahrir. Après avoir accepté la démission du gouvernement de Issam Charaf, Le Conseil Militaire charge Kamel Janzouri de constituer un gouvernement de salut national. L’opposition des sit-inners et leur attachement à leurs revendications n’en sont que plus grands. « Il est vrai qu’il a à son actif quelques réalisations du temps où il présidait le gouvernement en 1996, mais aujourd’hui, c’est un homme du passé » soutient Ahmed Sayed Najar, écrivain et expert en économie, choisi par les révolutionnaires pour siéger au conseil consultatif du gouvernement de salut national. Et il ajoute : « Pourquoi ne donne-t-on pas au peuple, qui a fait la révolution, l’occasion de choisir son gouvernement ? Pourquoi tient-on tant à le marginaliser?». En effet, des forces révolutionnaires avaient convenu de présenter quelques noms pour la constitution d’un gouvernement de salut national présidé par Mohamed el Baradei et qui comprendrait Abdelmonaem Abu El Foutouh et Hamdin Sobhi, tous deux candidats à la présidence.
Le sit-in des insurgés de la place Tahrir: le peuple est une ligne rouge | Dina Kabil, Jalel El Gharbi, Moubarak, Kamel Janzouri, Zamalek, Nouara Najm, Mohamed Adel, Mouna Fathelbab, Mohamed Baradei, Abdelmonaem Abu El Foutouh, Hamdin Sobhi, Issam CharafLa foule devient plus dense au moment où Mohamed Baradei, éventuel candidat à la présidence et Directeur général de l’Agence Internationale de l’énergie atomique, fait la prière du vendredi au milieu des gens attroupés place Tahrir, ou lorsqu’un autre candidat sorti des rangs des Frères musulmans se promène, ou encore lorsque le jeune Ahmed Harara vient à la tête d’une manifestation partie de la mosquée Mustapha Mahmoud jusqu’à la place Tahrir. Il s’agit de ce jeune dentiste qui a perdu un œil lors de la bataille du chameau le 28 janvier, puis il a perdu l’autre œil lors des événements du 19 novembre et pourtant il a tenu à participer aux rassemblements. Personne ne fait de déclarations. La symbolique de leur présence suffit pour la contestation du pouvoir militaire. La place Tahrir en novembre est différente de ce qu’elle était en janvier ou en février. Il n’y a plus de place pour les tribunes, ni pour les microphones de la propagande pour quelque parti que ce soit. Les forces révolutionnaires ont imposé leur rythme et leurs propres lois dans la place Tahrir. Il y a pourtant quelques banderoles où l’on voit le maréchal dans son uniforme avec des traits semblables à ceux du président déchu, où on lit des condamnations du Conseil militaire et des revendications du passage du pouvoir à un gouvernement civil ayant toutes les prérogatives.

La police veut se venger
A l’entrée de l’avenue Mohamed Mahmoud, qui a connu les massacres commis par les forces de l’ordre à l’encontre des manifestants, trône une banderole baptisant la mémorable avenue « Les yeux de la liberté ». Et ce en hommage aux jeunes qui à la fleur de l’âge ont sacrifié leurs yeux pour le pays. Ces jeunes, on les voyait en petits groupes sur la place, avec des inscriptions sur l’œil bandé comme « Non au pouvoir militaire » ou encore « Nous voulons un État civil ». L’offensive menée par les forces de sécurité contre les manifestants semble apaisée. Elle a duré cinq jours et s’est soldée par 41 martyrs et 2 000 blessés après usage de balles à caoutchouc, de balles réelles, de bombes lacrymogènes prohibées ou périmées face à des manifestants n’ayant pour seule défense que des pierres. L’avenue Mohamed Mahmoud a recouvré son calme après que des agents des forces armées eurent sécurisé la région, mais une question demeure posée pour les « bien intentionnés » qui continuent à être leurrés par leur Conseil Militaire : « Pourquoi le Conseil Militaire n’a-t-il pas agi ainsi dès le début pour épargner tout le sang qui a été versé ? » La réponse vient de la bouche d’une médecin de l’hôpital de camp, Dr Hella, que l’usage intensif des bombes lacrymogènes avait atteint d’asthénie l’empêchant de continuer à travailler au cinquième jour du sit-in : « Les forces de sécurité utilisaient le gaz lacrymogène et les balles de manière très intense de sorte que nous devions panser tout le corps des blessés. C’est comme si les forces de sécurité se vengeaient. Même l’hôpital de camp que mes confrères ont établi à l’entrée d’un immeuble pour parer aux cas nécessitant une intervention chirurgicale a été attaqué par la police qui a arrêté les médecins. » Puis elle s’écrie: «Même en temps de guerre, on permet de traiter les blessés comme le stipulent les accords de Genève, alors est-ce possible de traiter ainsi les enfants de son propre pays.» Dr Mouna Fathelbab a été témoin des tirs à balles réelles contre les manifestants mercredi après-midi et de la violation de la trêve, à laquelle les cheikhs d’Al Azhar sont parvenus entre les deux parties, lorsque la police a tiré les bombes lacrymogènes pendant que les manifestants priaient. Elle a vu des personnes tomber mortes près d’elle, elle a vu tirer à balles réelles sur des ambulances, et sa conclusion est que « désormais, c’est une affaire de revanche entre les bandits ou les révolutionnaires – appelez-les comme vous voulez, qu’importe – et les forces de sécurité. Le résultat sera le même: ou bien c’est nous qui partons, ou bien c’est eux qui partent.»

Neuf mois sans changement
Certaines forces contre-révolutionnaires ont qualifié dans les médias officiels les révolutionnaires qui ont donné leur sang pour la liberté de « bandits de la place Tahrir » et leur ont reproché de « ne pas représenter tout le peuple égyptien.» Le scénariste Mohamed Adel commente en ces termes: «dans tous les pays du monde, ceux qui descendent dans la rue, ce sont les révolutionnaires et non pas toute la société. Par ailleurs, ceux dont on dit qu’ils ne représentent pas le peuple égyptien sont ceux-là même qui ont renversé le président déchu.» La journaliste et activiste Nouara Najm ajoute: «Je ne supporterai plus de voir des tanks affolés écrasant des citoyens comme lors des événements de Maspero, ni de voir autour de moi tomber des morts ou des gens à qui on a crevé les yeux. Le Conseil Militaire a pris le pouvoir pendant neuf mois et il n’a pas cessé de nous répéter qu’ils ne nous ont pas tiré dessus. Maintenant, il est temps qu’ils regagnent leurs casernes et qu’ils se consacrent à la protection des frontières.»
Neuf mois se sont écoulés et les Égyptiens ont réalisé que la révolution, qu’ils ont payée très cher, n’a rien changé à ce contre quoi ils se sont insurgés. L’appareil sécuritaire est toujours omniprésent, il réprime et s’allie à l’institution militaire outrepassant la loi. Il refuse de livrer à la justice ses criminels, qui ont tué 800 manifestants en janvier.
Le sit-in des insurgés de la place Tahrir: le peuple est une ligne rouge | Dina Kabil, Jalel El Gharbi, Moubarak, Kamel Janzouri, Zamalek, Nouara Najm, Mohamed Adel, Mouna Fathelbab, Mohamed Baradei, Abdelmonaem Abu El Foutouh, Hamdin Sobhi, Issam Charaf
Kamel Janzouri
Malgré les feux d’artifice qui ont empli le ciel de la place Tahrir et que les supporters du Zamalek et du Ahli ont lancé pour célébrer « le droit du martyr » et malgré tous les sourires rassérénants sur le visage de nombreux manifestants, nous sommes au bord d’un cratère. L’équilibre est fragile entre les caciques du pouvoir résolus à se maintenir en place et à liquider la révolution, n’hésitant pas à faire appel aux vieux ténors (comme le recours à Kamel Janzouri qui était dans un des gouvernements de Moubarak ) et les forces révolutionnaires qui tiennent aux principes de la révolution qu’elles sont déterminées à poursuivre et à sauvegarder, ainsi qu’à imposer leurs exigences révolutionnaires.

Depuis la chute de Moubarak, cet équilibre n’a pas changé pendant des mois. A chaque fois, les caciques du régime tentent de reprendre leur influence (agressions contre les familles des martyrs avant le sit-in du 8 août, agressions contre les Coptes à Maspero et mort de 28 manifestants). La bataille se renouvelle et les révolutionnaires réussissent face au ministère de l’Intérieur à imposer la volonté révolutionnaire. Cet équilibre précaire perdure, car l’Intérieur ne sera pas totalement vaincu, tant qu’il n’aura pas été restructuré en institution civile, les révolutionnaires n’acceptant autre chose que «dignité, liberté et justice sociale.»
Qu’en sera-t-il demain, alors que nous sommes aujourd’hui à la veille du premier tour des élections législatives? Nul ne peut dire ce qui peut arriver dans un avenir proche. Les élections pourront-elles apporter la solution? Ou bien l’alternative à la situation actuelle sera-elle celle de la démocratie des places publiques?



Dina Kabi
Traduction Jalel El Gharbi
(30/11/2011)