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Sonallah Ibrahim
Les participants au «Forum de la Création littéraire», qui s’est tenu au Caire il y a une quinzaine de jours, échangeaient leurs pronostics sur le nom du futur lauréat. Les noms qui se répercutaient entre les salles de réunion et la cafétéria de plein air à l’entrée du Haut Conseil à la Culture appartenaient tous à des écrivains égyptiens. Les uns nommaient le romancier Khayri al-Chalabi ou Edouard Kharrat, les autres affirmaient que le prix serait attribué à Gamal Ghitany. Ce n’est que le soir du dernier jour (mercredi 22 octobre), alors que le résultat des délibérations du jury était sur le point d’être proclamé, que l’on a entendu à plusieurs reprises le nom de Sonallah Ibrahim. Il faut dire que ce dernier n’était pas venu au Forum de toute la semaine.

Naturellement, l’attribution du prix constituait le clou de cette rencontre. Les autres évènements, tels les débats concernant une intervention ou un témoignage quelconques, ne retenaient pas longtemps l’attention des interlocuteurs puisque aucun des invités, d’Egypte ou d’ailleurs, n’était pressenti particulièrement et qu’aucune personnalité ne portait la bannière des pionniers. D’ailleurs, aucun romancier ne représentait un courant nouveau que les participants auraient désiré célébrer. Ajoutons à cela que les écrivains présents ne s’inscrivaient pas dans des courants d’écriture et n’aspiraient pas à confronter leurs idées ni à débattre entre eux. Bref, la scène littéraire paraissait confuse, enchevêtrée et partait dans des directions multiples qui ne possédaient aucune assise commune. C’est pourquoi, ceux qui tentaient de deviner le nom du lauréat le faisaient sans manifester grand enthousiasme et l’affaire ne semblait pas dépasser le choix d’un nom qui occupait une certaine place dans le roman arabe – même si le retentissement de ce nom n’était plus valide parmi les écrivains, leurs disciples ou leurs lecteurs.

L’un des indices ayant montré que les écrivains étaient réduits à figurer uniquement une certaine valeur littéraire et ne représentaient plus des courants actifs ou réactifs a été clairement décelé lors de la table ronde consacrée aux écrivains de la «Génération des années 90». Les vingt interventions ont donné l’impression que la génération de ces romancières et romanciers avait totalement rompu les ponts avec les générations qui les avaient précédées ainsi qu’avec toute référence à la culture locale ou étrangère. En effet, les grands noms de la littérature n’ont été évoqués qu’incidemment et par le biais des quelques témoignages seulement. Par ailleurs, la problématique – tant générale que spécifique – de l’écriture paraissait briller par son absence et les interventions étaient surtout consacrées aux témoignages individuels, focalisés sur l’accession à l’écriture contre vents et marées. Quoique les détails personnels étaient différents, les expériences des uns et des autres paraissaient bien identiques par leur tonalité.

Il ne s’agit surtout pas d’en déduire que la création romanesque subissait une crise ou une régression car, la rupture avec les expériences littéraires antérieures dont nous avons parlé est allée de pair avec une productivité abondante dont il a été fait mention à plusieurs reprises au cours des diverses tables rondes. Cette profusion était attestée par le nombre incalculable de romans exposés dans un espace attenant au Haut Conseil à la Culture.

Face à cette situation, l’on est en droit de penser que, faisant fi des expériences antérieures ou contemporaines, l’écriture romanesque n’était plus le fruit d’un besoin culturel, comme ce fut le cas pour les générations précédentes, mais qu’elle découlait du seul désir des écrivains d’être écrivains. La raison en est peut-être le besoin furieux de ces derniers pour se démarquer par rapport à la voie des idées générales qui régnaient et le désir de porter l’écriture vers les sphères individuelles de chacun. Par ailleurs, il y avait aussi l’ambition de modifier l’image de l’écrivain dont l’ombre continuait à hanter les esprits des aînés présents parmi les invités au Forum.

Pourtant, la rupture entre les nouveaux et les anciens écrivains, ainsi qu’avec les gens du milieu littéraire ne signifie en aucun cas que tous les gens ignoraient les noms des uns et des autres. Dans le domaine de la littérature égyptienne par exemple, tout le monde était au courant de tous les détails concernant chaque question littéraire. On échangeait tout le temps des informations sur les communiqués écrits par quelques intellectuels, et signés ou non par d’autres intellectuels. Par ailleurs, on évoquait sans cesse les nombreux prix et les diverses bourses accordés par les institutions officielles égyptiennes, au point que les invités venus d’autres pays arabes n’étaient pas loin de croire que presque tous les Égyptiens en avaient bénéficié.

Il se peut que l’Etat considère cela comme un soutien aux intellectuels et à la culture, tout comme il se peut que certains intellectuels voient cela comme une tentative de l’Etat pour les enclaver. De toute manière, c’est un signe indéniable de l’intérêt que l’Etat, quelles que soient ses motivations, porte aux intellectuels. D’un autre côté, les écrivains, tout préoccupés par eux-mêmes et en l’absence de tout conflit intellectuel, acceptent ce qui leur est offert et donnent en même temps l’impression de le critiquer et de s’en dédire. Cela se passe plutôt au niveau du discours, à un moment où la culture n’a que faire d’une mission et ne cherche pas à dépasser le principal souci de l’auteur pour se fabriquer une image.

Aussi, jusqu’aux derniers instants du Forum, alors que l’écrivain soudanais Tayyeb Saleh se tenait avec les autres membres du jury sur la tribune aux côtés de Farouk Hosni, Ministre de la Culture et de Gaber Ousfour, Secrétaire général du Haut Conseil à la Culture, les participants paraissaient complètement envoûtés par l’ambiance festive de l’évènement. Mais lorsque Sonallah Ibrahim, proclamé lauréat, est monté à la tribune pour prononcer son allocution, la quiétude où baignait la salle a commencé à se troubler, à mesure que l’attitude d’opposition manifestée par l’écrivain allait crescendo. Son allocution et son refus de recevoir le trophée ont été reçus par les ovations et les applaudissements, indiquant le passage des participants à un lieu opposé à celui dans lequel ils s’étaient tenus jusque-là. La rapidité de ce passage, ou plutôt, de ce revirement rapide, signifiait qu’ils se trouvaient dans les deux lieux à la fois: consentant à leur état premier tout en étant disposés à dénigrer promptement cet état. On aurait dit que l’attitude de contestation et de protestation adoptée par Sonallah Ibrahim était venue leur rappeler un certain rôle de l’intellectuel et une certaine image estompée depuis longtemps. Galvanisés par l’acte de Sonallah, ils avaient l’air de composer une scène dont se souvenaient les assistants de la génération des années soixante. Il a fallu ensuite que deux heures s’écoulent, là-bas à l’hôtel, où une foule de gens était venue rejoindre les invités du Forum, avant que n’éclate la controverse entre ceux qui défendaient l’attitude de Sonallah Ibrahim et ceux qui la vilipendaient. Hassan DAOUD
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