Egypte : changement de gouvernement et aggravation de la répression militaire | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Egypte : changement de gouvernement et aggravation de la répression militaire | Yassin Temlali
Ahmed Chafik
Depuis le 7 mars, un nouveau gouvernement a remplacé en Egypte celui d’Ahmed Chafik, formé sous le règne de Hosni Moubarak. Il est dirigé par Essam Charaf, présenté par la presse égyptienne comme un « homme intègre », qui a participé aux manifestations réclamant le départ de l’ancien président. Le 4 mars, trois jours avant de prêter serment devant le maréchal Hussein Tantawi, chef du Conseil suprême des Forces armées, le nouveau Premier ministre en a prêté un autre, bien plus symbolique, devant les manifestants, à la place Al Tahrir.
Le gouvernement d'Essam Charaf comprend six nouvelles figures (Intérieur, Justice, Affaires étrangères, Culture, Main-d’œuvre et Immigration, Pétrole). Il convient notamment de souligner que Nabil Al Arabi, le nouveau patron de la diplomatie égyptienne, est réputé pour avoir été critique envers son prédécesseur Ahmed Aboul Gheit, dont l’image est associée à celle du régime Moubarak. Pas plus tard que le 19 février dernier, il l’a accusé dans le quotidien cairote « Al Chourouk » de violer « les règles fondamentales du droit international » en interdisant la circulation entre le territoire égyptien et la Bande de Gaza, soumise à un sévère blocus israélien. Il serait toutefois imprudent de prédire un changement radical de la politique extérieure de l’Egypte. Afin de rassurer Israël et les Etats-Unis, Essam Charaf a affirmé qu’elle demeurait entièrement engagée par les traités et conventions internationaux ». Au nombre de ces textes figure à l’évidence le traité de paix signé avec l’Etat hébreu en septembre 1978.

Les archives de la Securitate égyptienne révèlent leurs secrets
La nomination d’Essam Charaf n’a pas eu pour effet immédiat de mettre fin à la contestation. Le jour même où elle était annoncée, le 3 mars, des dizaines de milliers de manifestants ont commencé à attaquer les locaux de la police de sûreté d’Etat. Depuis, plusieurs de ces locaux ont été envahis au Caire et dans de nombreuses autres villes. L’armée a tenté de s’y opposer par la force mais elle n’y a pas toujours réussi. En divers endroits, les archives que les chefs de la Securitate égyptienne n’avaient pas pu brûler ou faire disparaître ont été pillées. Elles commencent à révéler leurs secrets, notamment sur le Facebook, en dépit de l’imprimatur imposée aux médias par le Conseil suprême des Forces armées et les appels pressants qu’il a lancés à leur restitution aux autorités.
Le nouveau ministre de l’Intérieur, Mansour El Issawi, s’est engagé à « ramener la sécurité et la stabilité» et à prendre « toutes les mesures nécessaires pour rétablir la confiance entre les citoyens et les policiers». Il n’a pas explicité, toutefois, la méthode qu’il compte appliquer pour atteindre ces objectifs. Seuls d’importants mouvements au sein de la police et le jugement de ses éléments impliqués dans des actes de tortures, ou soupçonnés de corruption, pourraient éventuellement donner à la police un peu de crédibilité aux yeux des Egyptiens. Or, pour l’instant, hormis l’annonce du jugement de l’ancien ministre de l’intérieur, Habib Al Adli, accusé d’avoir ordonné d’ouvrir le feu sur la foule lors des manifestations du 28 janvier, il n’y a pas de signes de la volonté d’ouvrir les dossiers noirs de la répression, dont le caractère sauvage est confirmé par la découverte de geôles secrètes dans les locaux mêmes d’Amn Al Dawla, la police de sécurité d’Etat.

L’armée aussi réprime et torture
Si la confiance accordée par la majorité des Egyptiens à l’armée est réelle, elle ne paraît pas aussi totale que le lendemain de la démission de Moubarak. Le Conseil suprême des Forces armées ne semble pas prêt à opérer les ruptures fondamentales qui mettraient le pays sur une véritable voie démocratique. Il refuse toujours d‘entendre parler de la dissolution de la police de sécurité d’Etat proposant le simple « gel de ses activités». Surtout, il ne montre pas de disposition à abandonner les méthodes de Habib Al Adli de sinistre mémoire. Depuis qu’il a pris les rênes du pouvoir, les témoignages sur la pratique de la torture dans les lieux de détention tenus par l’armée sont de plus en plus nombreux et précis. La police militaire a sauvagement dispersé plusieurs manifestations, dont la dernière en date a eu lieu devant un des sièges d’Amn Al Dawla, au centre du Caire, le 5 mars 2011.
Amr Abdallah Al Beheiry, arrêté le 26 février devant le siège du Parlement lors d’une manifestation exigeant la démission de (l’ancien) Premier ministre Ahmed Chafik, a été reconnu coupable par la Haute cour militaire d’avoir agressé un fonctionnaire lors de l’exercice de ses fonctions et de n’avoir pas respecté le couvre-feu. Il a été condamné à 5 ans d’emprisonnement. Il n’est pas le seul à avoir subi ce sort. Selon Amnesty international, ces dernières semaines plusieurs centaines de civils ont été jugés et condamnés par des tribunaux martiaux. La plupart étaient accusés de n’avoir pas respecté le couvre-feu et d’avoir menacé la sécurité publique.


Yassin Temlali
(08/03/2011)


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