Egypte: une «transition démocratique» nécessaire à la survie du régime | Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
Bien qu’elle n’envisage pas de prendre le pouvoir, l’armée égyptienne est déterminée à gérer seule la période de « transition démocratique ». Elle refuse de lever immédiatement l’état d’urgence et semble considérer les collectifs de jeunes avec lesquels elle a de fréquents contacts comme des simples transmetteurs de ses messages à la population. Elle rejette aussi l’idée de l’élaboration d’une nouvelle Constitution, préservant ainsi un système politique hérité du règne du président Sadate, dans lequel l’institution présidentielle tient une place centrale. Les Etats-Unis ne sont pas mécontents de cette reconfiguration mesurée du régime égyptien qui ne compromet pas leurs intérêts en Egypte et au Proche-Orient.
Egypte: une «transition démocratique» nécessaire à la survie du régime | Yassine Temlali
La transition égyptienne, sous la houlette du Haut conseil des forces armées (HCFA), a symboliquement commencé avec la nomination de Tarek El Bichri à la présidence d’une commission chargée d’élaborer un projet d’amendement constitutionnel qui serait soumis aux électeurs dans un délai de deux mois.

La désignation à cette charge d’un magistrat qui jouit d’une solide réputation d’intégrité se veut un message rassurant en direction de l’opposition traditionnelle (libéraux, Frères musulmans, etc.) et des collectifs de jeunes issus des contestations lancées le 25 janvier, qui ont été couronnées par la démission du président Moubarak le 12 février dernier. Il fait suite à d’autres messages affirmant tous la détermination du Conseil de s’effacer de la scène dès la transmission du pouvoir à des civils démocratiquement élus.

Si le HCFA n’envisage pas l’instauration d’un régime militaire, il ne paraît pas décidé pour autant à partager avec l’opposition la gestion de la période de transition. Il a ignoré la proposition de l’Association nationale pour le changement (Mohamed El Baradei) de former un « quadriumvirat présidentiel », dans lequel il n’aurait, lui, qu’un seul représentant. Il a maintenu à son poste le Chef du gouvernement, Ahmed Chafik, un ancien général nommé par le chef d’Etat déchu et dont le cabinet (en partie maintenu lui aussi) est moralement responsable du massacre de la Place Al Tahrir, le 2 février 2011.

Le HCFA n’a pas accordé d’oreille attentive à la revendication d’élection d’une assemblée constituante, qui rédige une Constitution entièrement nouvelle. Ceci signifie que le régime présidentiel ne serait pas remis en cause et que seuls seraient modifiés les articles de la loi fondamentale se rapportant aux élections présidentielles et au contrôle judicaire sur les élections parlementaires (76, 77, 88, 93, 189).

L’opposition: divisions et horizons limités
Le HCFA n’a pas levé l’état d’urgence, promettant de le faire « lorsque les conditions sécuritaires le permettraient ». En d’autres termes, il emploie cette même loi - qui a permis à Hosni Moubarak de gouverner l’Egypte, trente ans durant, dans l’arbitraire le plus absolu - pour s’assurer que la transition reste dans le cadre qu’il lui a tracé. Face à des revendications démocratiques comme la libération des détenus d’opinion et des manifestants arrêtés depuis le 25 janvier, il se contente de promesses d’« examen des dossiers ».

Le HCFA poursuit l’œuvre de l’ancien vice-président, Omar Souleimane, visant à diviser les forces juvéniles qui ont fait irruption sur la scène politique ces trois dernières semaines en favorisant leurs composantes les plus modérées qu’il incite à créer un parti. Il considère les collectifs des « Jeunes du 25 Janvier » avec lesquels il a eu des entretiens moins comme des partenaires que comme des courroies de transmission de ses messages à la population centrés sur l’urgence d’un « retour rapide à la normale ».

La confrérie des Frères musulmans semble plus préoccupée de préparer sa transformation en organisation légale et de rassurer l’armée - et les grandes puissances - sur ses bonnes intentions que d’exiger du HCFA des garanties concrètes quant à l’issue démocratique de la transition. Décidée à ne pas dilapider le bénéfice de sa reconnaissance quasi-officielle depuis deux semaines (pourparlers avec Omar Souleimane, participation à la commission de révision de la Constitution, interventions à la télévision d’Etat), elle a réitéré sa décision de ne pas présenter de candidat aux prochaines présidentielles et réaffirmé qu’elle n’ambitionne pas d’obtenir la majorité aux législatives (elle ne présenterait pas de listes dans toutes les circonscriptions électorales).

Quant à l’opposition laïcisante, Al Wafd de Sayyid Al Badawi, Hizb Al Ghad » d’Ayman Nour (qui en est issu) et Al Tagamoê de Rifaat Al Saïd, elle ne souhaite pas plus que la modification des articles de la Constitution qui font barrage à ses ambitions de présenter des candidats à la présidence et d’être représentée de façon conséquente dans les futur Parlement. Elle accorde toute sa confiance à l’armée et ne paraît pas faire de la levée rapide de l’état d’urgence une de ses priorités.

Mises en garde contre les grèves
La chute de Moubarak a fait naître des espoirs de transformations sociales au sein de larges secteurs de salariés. Ces espoirs sont d’autant plus grands que la publication de chiffres sur les fortunes de la famille présidentielle et des ministres-businessmen du gouvernement Nazif (Rachid Mohamed Rachid, Zoheir Garana, etc.) indique la direction dans laquelle il faudrait aller chercher les budgets nécessaires à l’amélioration des revenus des Egyptiens les plus pauvres.

Des débrayages ont eu lieu dans des secteurs aussi divers que le textile, l’administration publique, les chemins de fer et la sidérurgie. Depuis quelques jours, les grévistes sont destinataires d’avertissements déguisés de l’armée, diffusés à la télévision ou par les sociétés de téléphonie mobile, priant les « honorables citoyens à unir leurs efforts afin de faire atteindre à la patrie la rive de la sécurité ».

Ces mises en garde n’ont pas empêché les protestations ouvrières, entamées la veille de la chute de Moubarak, de s’élargir, d’autant que les autorités, de peur d’une intifada généralisée, se montrent prêtes à faire des concessions (promesses de titularisations massives des personnels précaires, etc.). Toutefois, la propagande officielle, relayée par des médias publics relookés mais toujours aussi bien disposés envers le gouvernement, pourrait réussir à mobiliser contre les grévistes une partie de l’opinion (les classes moyennes et supérieures, les commerçants et, plus généralement, le secteur des services). L’effondrement de la Bourse (qui a obligé le gouvernement à suspendre ses activités le 27 janvier), la chute de la valeur de la livre (-1,3% par rapport au dollar) et la récession qui frappe le tourisme sont utilisés pour souligner les dommages des contestations populaires pour l’économie.

Une transition sous contrôle américain
L’hostilité de l’armée à la refondation du régime politique égyptien dessine les limites de la transition actuelle. D’autres éléments encore constituent de sérieux obstacles à un aboutissement réellement démocratique de celle-ci. Il s’agit, au niveau intérieur, de la pression d’une partie des classes possédantes, favorables à la continuité du système après le sacrifice du Parti national démocratique (PND) et de quelques proches de Gamal Moubarak, fils de l’ancien président. Il s’agit aussi - et surtout - des pressions des forces de police qui ont subi une cuisante défaite, symbolisée par l’engagement de poursuites pénales contre l’ancien omnipotent ministre de l’Intérieur, Habib Al Adli et l’ouverture d’enquêtes pour déterminer la responsabilité des tirs à balles réelles sur les manifestants.

Ces forces seraient constituées de 1,7 million d’éléments selon l’opposant nassérien Abdel Halim Qandil (dans son livre « Al Ayyam Al Akhira », les deniers jours), soit deux fois ceux de l’armée estimés à 800.000 par le Centre arabe d’information. Elles craignent un changement majeur qui mette fin à leurs grands et petits privilèges. Elles ne manqueront pas de se défendre contre toute refonte des services de sécurité qui réduise leur place centrale dans le système de gouvernance (par exemple, la dissolution de « la Police de sécurité de l’Etat »).

Au niveau extérieur, les Etats-Unis suivent avec attention l’évolution de la situation en Egypte. Si Barack Obama a eu l’intelligence réaliste d’encourager la déposition de Moubarak, c’est qu’il voyait en l’armée le garant d’une mutation politique mesurée, qui élargisse la base du pouvoir - en y associant probablement les Frères musulmans - sans compromettre les intérêts de son pays au Proche-Orient. L’aide financière que fournit le Pentagone à cette armée continuera de jouer le rôle qu’elle a toujours joué dans la régulation des relations égypto-américaines : celui d’un instrument de chantage pour faire avorter toute fraternisation de l’institution militaire avec une majorité d’Egyptiens opposés à la suprématie d’Israël et de son allié américain dans la région.

Yassin Temlali
(17/02/2011)

Artiche publié le 16 février dans le site http://www.maghrebemergent.com/



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