Les coulisses d'Al-Tahrir | Dina Darwich
Les coulisses d'Al-Tahrir Imprimer
Dina Darwich   
Probablement tous les yeux du monde sont braqués sur la place Tahrir, devenue fameuse depuis deux bonnes semaines, à l'heure où les habitants des différents quartiers cairotes voient s'alterner la vie et la mort. Samedi 29 janvier est un jour pas comme les autres. L'Egypte a vécu un vrai cauchemar. Les forces de sécurité se sont retirées de la rue égyptienne après une bataille sanglante. Environ 20 milles prisonniers se sont enfuis des diverses prisons dans les quatre coins de l'Egypte. Des mercenaires ont ravagé la rue égyptienne terrorisant les familles dans leurs foyers. Le cercle de la sécurité de chaque individu n'a cessé de se rétrécir depuis. Les incessants appels au secours n'ont trouvé d'échos qu'auprès des chaînes satellites en l'absence humiliante des institutions de l'Etat. Une situation qui a mobilisé les habitants de chaque quartier -surtout les jeunes- qui se sont élancés sur terrain pour défendre les leurs ainsi que leurs demeures. Des comités populaires se sont organisés toute suite pour défendre les magasins, les logements et les voitures. Quasiment la même scène peut être observée de toutes les vérandas du Caire. Les jeunes sont sortis avec tous les moyens de défense dont ils disposent : bâtons, arme blanche ou n'importe quel outil d'auto défense. Dans la rue Ahmed, Al-Sawi au quartier Médinet Nasr, situé à l'est du Caire, des shifts ont été organisés entre les habitants pour veiller sur les logements non seulement à longueur de journée mais également durant la nuit. Certains se sont mis à balayer les rues surtout que les sociétés qui se chargent de la propreté n'y avaient pas accès. Quelques jours plus tôt, certains chrétiens de la rue changeaient de trottoir quand ils rencontraient un voisin musulman à la suite du dernier attentat de l'Eglise d'Alexandrie. Aujourd'hui, ils s'épaulent et côte à côte ils affrontent le quotidien. Fouad, jeune de 25 ans, un copte qui habite la rue a ouvert le garage de sa villa pour garer les voitures afin d'éviter les attaques des mercenaires. La mosquée du coin qui s'étend sur une vaste étendue a agi de la même façon. " Ce régime autoritaire a dévoilé au cours de ses 30 ans les pires vices : fanatisme, indifférence et lâcheté. Aujourd'hui, il est le temps de voir la vraie valeur et le véritable visage de l'Egyptien. " confie Chadi, un jeune, membre d’un des comités populaires.
Les coulisses d'Al-Tahrir | Dina Darwich
La place Tahrir

Les voisins du même immeuble, qui ne se sont jamais échangés le bonjour, se connaissent aujourd'hui. Khaled, ingénieur de 40 ans contacte sa voisine Héba qui séjourne seule après le départ de son mari qui est médecin et qui ne rentre pas chez lui depuis la crise pour soigner les blessés. "Mon voisin passe tous les jours pour s'assurer que ma maison ne manque pas de provisions ou encore si j’ai besoin d'une carte de portable pour contacter mon mari. L'Egypte en est aujourd'hui à un tournant décisif de sa longue histoire. Le tout se résumant dans cet esprit de solidarité qui va insuffler aux gens le pouvoir de résister. On dirait que c'est la ville utopique" avance Héba, 28 ans, mère de deux enfants et qui a passé deux nuits blanches avant la formation de ces comités populaires. Le magasin du coin persiste à ne pas hausser les prix de certaines denrées alimentaires malgré les conditions difficiles de leur transport. Même les grandes entreprises rejoignent les rangs des manifestants. Une entreprise de portable offre chaque jour des appels gratuits. Un moyen de solidariser avec le peuple. Par contre, certains n'hésitent pas à tirer profit de la crise. Dans un complexe huppé, situé sur l'autoroute Caire-Alexandrie, et pris pour cible par les prisonniers qui se sont enfuis de la prison de Fayoum, les habitants ont eu recours à des vigiles armés pour les protéger. " Ces hommes respectent leurs paroles, ils vont nous défendre jusqu'à leur dernier souffle mais le problème est qu'ils ont demandé pour leur premier jour de garde un montant d’environ 25 milles livres égyptiennes par nuit (presque 3 milles euros). Aujourd'hui, ils veulent profiter de la situation et hausser le prix d'une nuit de garde à 150 milles livres égyptiennes. " confie Atef, homme d'affaire de 58 ans et habitant du complexe.

Dans les maisons égyptiennes l'heure est à l'angoisse, à l'alerte et à la solidarité. La politique s'impose dans les discussions de tous les foyers. Le départ de Moubarak pourrait être un avis partagé à l'unanimité mais la manière et l'horaire de son départ continuent à faire l'objet de controverses. "Toutes les réclamations et les aspirations des jeunes ont été réalisées, il faut arrêter les manifestations pour que la vie reprenne son cours normale. L'économie a subi d'énormes pertes à cause de cette crise. Il suffit de mentionner que l'Egypte perd tous les jours 110 touristes qui fuient vers leurs pays d'origine. Qui va investir dans un pays en pleine ébullition ? Et puis, il faudra de longues années pour récolter le fruit de la moindre réforme économique, c'est peut être la nouvelle génération qui en aura le bénéfice." Dit Chérine, journaliste âgée de 38 ans. Un avis qui ne semble pas être partagé par son mari. Gamal, pharmacien de 42 ans fréquente la place Tahrir jour après jour. Il estime qu'il ne faut guère céder puisque ces manifestants ont payé un prix cher. " 300 morts et 1200 blessés, tels est le bilan des victimes qui sont tombés depuis le début des manifestations. Ceux qui continuent à résister risqueraient d'être détenus, comment céder si facilement? " ajoute-t-il.

Sur Facebook et blogs, les jeunes continuent à lutter et à communiquer avec les manifestants à la place Tahrir. Sur le site facebook, on continue à former des groupes qui animent l'esprit de résistance. Les chansons patriotiques s'élèvent des sonneries des portables. Les drapeaux égyptiens ornent à la fois les rues et les vérandas. Le service des SMS a censuré a repris. Malgré les tensions, les gens arrivent à échanger des blagues sur le régime : " A chaque jour de résistance, le peuple accumule plus de bénéfices. Et voici les idoles du parti national qui tombe l'une après l'autre. Ces politiciens qui ont pendant longtemps monopoliser l'action politique aussi bien que l'économie du pays ne représentent plus rien ", explique Mohamed, ingénieur de 26 ans qui travaille dans une entreprise multinationale, et d’ajouter : "Peut-être que les citoyens qui sont sortis pour manifester le 25 janvier voulait s'opposer au chômage, à l'injustice sociale, à la torture dans les prisons et à la pauvreté. La moyenne des revenus de 40% des égyptiens est de deux dollars par jour. J'avoue que mes conditions sont meilleures que cette tranche. Mais il est l'heure de réclamer plus de liberté et d'égalité sociale. Je me bats pour mes droits politiques, mon droit de vote au parlement et aux élections présidentielles qu'on ne cesse de me confisquer. On ne m'a pas arrêté et torturé comme l'activiste Khaled Al-Said, mais j’en suis pas moins blessé à jamais. Il est l'heure d'être positif et de hausser le ton", confie Mohamed qui participe pour la première fois de sa vie à une manifestation tout en niant une quelconque appartenance à un parti politique.

Et malgré le chômage qui frappe la jeunesse égyptienne et qui menace actuellement d'autres jeunes qui travaillent dans des entreprises étrangères, nombreux sont ceux qui aspirent à un avenir prometteur.

"A la suite de chaque révolution, les réformes économiques vont beaucoup plus vite qu'on ne l'imagine. Il suffit de nous dire que nous pourrons dorénavant économiser les sommes englouties jusqu’alors dans la corruption. Le climat démocratique va sans doute attirer les investisseurs. D'ailleurs une simple lecture de l'histoire des révolutions confirme cette thèse", avance Khaled travaillant dans une entreprise française.
Ce moment décisif de l'histoire égyptienne, même les enfants au sein de leurs familles ont l'occasion de le vivre. En effet, malgré les congés de mi-année, les petits Egyptiens sont enfermés dans leur foyer en raison du couvre feu. Ils suivent avec une attention, mêlée de tension, l'évolution de leur pays en direct de la place Tahrir. Ils discutent entre eux de possibles scénarios de changement politique. " Quand nous étions enfermés chez nous, nous avons ressentis des sensations proches de celles que ressentent les détenus. C’est vrai que nous avons sacrifié nos vacances mais la liberté coûte cher." conclut la petite Mariam de 11 ans, une vraie militante en herbe .

Dina Darwich
(09/02/2011)





mots-clés: