Le Caire: couvre-feu et psychose patriotique | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Entrer à Maydan Al Tahrir, occupé depuis 13 jours par l’opposition qui revendique la démission du président Moubarak, est bien plus facile qu’en sortir le soir, en plein couvre-feu. Al Qasr Al Aïni n’est qu’à quelques centaines de mètres, mais cette grande rue, où se trouve le siège du Parlement, est fermée par les tanks, de même que d’autres, perpendiculaires, qui y mènent. Pour y parvenir, il faut faire un grand détour par la Corniche, au bord du Nil.
L’accès à la place Simon Boilvar, qui donne accès à Garden City, quartier d’immeubles cossus et d’ambassades étrangères, est bloqué par un check-point : deux blindés, des soldats en tenue de camouflage et, sous la pâle lumière des lampadaires, au centre du carrefour, des officiers de l’armée et un homme en civil, qui a l’air d’appartenir à amn al dawla (police politique) ou aux mabaheth (Renseignements généraux).
Le Caire: couvre-feu et psychose patriotique | Yassin Temlali
«Halte», ordonnent les appelés dans un cliquetis d’AK 47 à ces noctambules particuliers qui s’avancent vers eux, presque insouciants. Ils vérifient les pièces d’identité, procèdent à une fouille aux corps minutieuse des hommes et se contentent de contrôler les sacs des femmes. Certains s’excusent du «dérangement», d’autres répètent, aussi rudes que leurs chefs qui se sont approchés pour superviser l’opération : «Si vous revenez par ici, les dames seront fouillées de la même manière que les messieurs. Vous aurez été avertis!»
Un jeune homme est vivement réprimandé pour s’être retrouvé si tard dans une zone aussi sensible et prévenu que «la prochaine fois, cela ne se passera pas comme ça». Une jeune fille est dirigée vers l’officier en civil parce qu’on a trouvé dans ses affaires un article en anglais où il est question de «révolution» et le Bulletin d’information du sit-in, déchiré sous ses yeux d’un geste on ne peut plus machinal. «Où étiez-vous ?», lui demande-t-il, avec une étonnante assurance dans un pays où des dizaines de commissariats ont été incendiés et où les locaux de la police politique sont à présent attaquées à coup de RPG 7. «J’étais avec ces millions de manifestants», répond-elle, militante. «Avec qui, plus précisément? Les gens là-bas ne sont pas tous les mêmes !» «Avec personne en particulier ! Avec tout le monde!». L’entretien, qui commence à ressembler à un interrogatoire, est interrompu lorsque le téléphone mobile de l’enquêteur sonne et qu’il s’éloigne pour répondre à l’appel.

Favoriser la xénophobie pour arrêter l’intifada

Il ne fait pas très bon d’être étranger au Caire par ces temps de suspicion générale. La propagande officielle dénonce toutes sortes de conspirations extérieures. Outre le traditionnel «complot iranien», il s’en tramerait d’autres sur la terre bénie d’Egypte: un complot qatari (exécuté par la chaîne Al Djazira, interdite d’émission sur le satellite Nile Sat) et un autre, étrangement ourdi par le seul Etat qui assure Hosni Moubarak de son soutien indéfectible, l’Etat d’Israël ! Les envoyés spéciaux de la presse internationale sont particulièrement ciblées par les militaires, la police et les hommes de mains du PND qui les pourchassent, les agressent et saisissent leur matériel. Dans un tel climat, il se trouve toujours des volontaires pour protéger la patrie, à peu de frais, des menées hostiles des services ennemis. Dans un immeuble de Mounira, un professeur de français, suspecté d’être un espion, a dû montrer son passeport à des voisins zélés qui l’ont même interrogé sur les raisons d’un voyage qu’il a effectué en Thaïlande.

Un Algérien n’a aucune chance de ne pas éveiller les soupçons à Garden City à une heure aussi tardive. «Que faisiez-vous à al Tahrir?», demande en aparté l’officier en civil. «Je suis journaliste. J’accompagne mon épouse. Elle aussi est journaliste». Il examine nos papiers, carte d’identité, passeport et contrat de mariage, efficace sauf-conduit par ces temps de psychose patriotique. Comment se fait-il que vous pas n’ayez sur vous aucun des outils de travail habituels de la presse : ni caméra, ni stylo, ni enregistreur?» «Nous avons appris à faire notre métier avec le moins de moyens possible.» Il vérifie l’authenticité du certificat matrimonial et semble réfléchir profondément comme si notre cas mobilisait toute son intelligence. Il finit par nous autoriser à quitter les lieux au moment où arrive un soldat, accompagné d’un homme plutôt inquiet: «Un Jordanien, ya bacha.» L’insolente jeune fille peut elle aussi partir mais son article «subversif» est saisi sans la moindre explication.

Partage de territoires entre militaires et civils
Avec un groupe de piétons, nous sommes escortés jusqu’à la corniche illuminée et vide, sauf d’une femme qui s’en va rejoindre le sit-in et à qui nous signalons qu’elle marche dans la direction diamétralement opposée à la place Al Tahrir. A quelque deux cents mètres, de jeunes riverains, armés de gourdins, barrent l’entrée de la rue Aicha Al Taymouria qui donne accès à Garden City. Ils ne sont pas juchés sur un blindé mais n’en semblent pas moins passablement belliqueux. Depuis les manifestations du 28 janvier, les rumeurs d’attaques à mains armées contre les commerces et les habitations ont poussé les Cairotes à organiser leur auto-défense dans une véritable confusion et, parfois, dans une excitation proprement cinématographique. On nous refuse le passage sous prétexte que «de toute manière, une autre lagna chaâbia (comité populaire) vous empêchera d’aller plus loin vu que vous n’êtes pas du quartier». Nous n’avons pas l’air de repris de justice en liberté mais nos explications restent sans effet. Nous sommes charitablement dirigés vers un check point de l’armée, quelque cent mètres plus loin.

«Vos papiers !», dit l’officier. «Moi, je suis étranger, voici mon passeport». Il s’attarde sur les pages contenant des visas. «Vous avez déjà voyagé en Turquie?» «Oui, récemment». «D’où venez-vous?» «De la place Al Tahrir.» «Et qu’y faisiez-vous en plein couvre-feu ?». Il se détend en apprenant que nous sommes journalistes et s’étonne de ce que la lagna nous ait orientés vers lui : «Mon secteur commence ici. Je n’ai rien à voir avec ces gars. Je ne les connais pas mais ils n’arrêtent pas de m’envoyer du monde !» «Que faire pour arriver à notre destination?» «Marcher encore sur la corniche, jusqu’à l’hôpital, bifurquer à gauche et redescendre la rue Al Qasr al Aïni.» Y a-t-il d’autres comités populaires sur le chemin?» «Oui, et je ne vous les recommande pas, ces assassins!» Enfin conscient de la difficulté de la situation pour nous à 23 heures, dans un quartier de haute sécurité, il accepte de demander au groupe posté à l’entrée de la rue Aicha Al Taymouria de nous céder le passage.

La présence de l’officier n’empêche pas les scrupuleux vigiles de nous demander nos papiers, les rues intérieures relevant apparemment de l’«autorité civile», la leur, et la corniche de l’autorité militaire, la sienne ! Agacé, il nous prie de ranger nos portefeuilles : «Elle travaille à ‘’Al Ahram’’». Nous échappons à un autre interrogatoire sur les raisons de la présence d’un Algérien, qui a voyagé récemment en Turquie, dans les alentours de l’ambassade américaine, en plein couvre-feu.

Sous les niqab des criminels imaginaires
Avec deux membres de la lagna , qui ont accepté de nous escorter jusqu’à Al Qasr Al Aïni, nous franchissons sans problème un premier check-point populaire. Au deuxième, dès qu’il nous aperçoit un homme s’avance vers nous comme s’il venait de voir se personnifier le «danger iranien». «Des journalistes !», lui explique un de nos guides. L’autre précise: «Nous sommes sur le qui-vive. Une monaqqaba (une femme intégralement voilée) a été arrêtée dans le coin. Elle avait une Kalachnikov!» «Une Kalachnikov? Vous l’avez vue vous-même ?» «Non, mais il y en a qui l’ont vue!». Depuis plus d’une semaine, les femmes en niqab sont apparemment sujettes à la suspicion générale, leurs pieux habits pouvant dissimuler des criminels sans foi ni loi qui «sèment la terreur parmi les quiets citoyens» pour utiliser la langue de bois ciselée de la télévision gouvernementale.

Nous arrivons, enfin, à Al Qasr Al Aïni. Les deux hommes nous disent au revoir et rebroussent chemin. La rue est déserte et celles perpendiculaires sont toutes gardées par des lagna qui nous observent mais ne nous arrêtent pas, les grandes artères ne faisant pas partie de leur domaine de compétence. Auto-défense et auto-gestion citoyennes ? «Non, les Egyptiens veulent tous jouer au policier», expliquait la veille un chauffeur de taxi à qui un adolescent avait demandé les documents de son véhicule et qui lui avait répondu non sans humour: «Supposons que j’aie commis une infraction: tu me retirerais le permis?»


Yassin Temlali
www.maghrebemergent.com




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