Le régime Moubarak réprime, négocie et gagne du temps | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Flagrant démenti aux analyses selon lesquelles « l’Egypte n’est pas la Tunisie», le germe de l’intifada tunisienne a atteint la Vallée du Nil. Tout a commencé un jour de « Fête de la police» qui avait rarement été aussi mobilisée qu’en ce jour férié.
Le régime Moubarak réprime, négocie et gagne du temps | Yassin Temlali
Organisées par un groupe de jeunes grâce à des réseaux sociaux comme le Facebook, les manifestations du 25 janvier 2011 n’ont pas beaucoup ressemblé à celles, minoritaires, auxquelles des activistes persévérants appelaient depuis 2000, pour la levée de l’état d’urgence ou contre la transmission des rênes du pays à Gamal Moubarak, fils du président Hosni Moubarak et dirigeant du Parti national démocratique (PND).

Ces manifestations ont été soutenues par toute l’opposition, des Frères musulmans aux socialistes révolutionnaires (extrême gauche), en passant par le laïcisant Wafd et les nationalistes arabes nassériens. Elles ont étendu, au-delà du cercle des militants démocrates, l’unanimité sur une revendication centrale : la démission du « raïs» (président), au pouvoir depuis 1981. L’adhésion très large à cette revendication s’est confirmée le 28 janvier 2011. Des millions d’Egyptiens, de toutes conditions sociales et dans toutes les régions, sont descendus dans la rue pour dénoncer un système politique devenu un symbole de corruption et de brutalité policière.

La répression a été féroce. Elle a fait quelque deux milles morts et blessés. La réaction populaire qu’elle a suscitée a été à la mesure de ce bilan sanglant. Des décennies d’arbitraire ont été vengées d’une bien violente manière, les commissariats et les permanences du PND devenant les cibles privilégiés des manifestants, qui n’ont pas épargné le Parlement et la Télévision publique.

La peur de l’extension de la révolte a poussé le régime à déployer l’armée dans les villes et à imposer le couvre-feu dans les gouvernorats les plus peuplés. Si elle a démontré l’unité de l’institution la plus puissante d’Egypte derrière son chef suprême, l’intervention des militaires a déclenché une crise au sein du système. Les corps de sécurité civils ont déserté leurs positions, ce que n’expliquerait pas uniquement par leur volonté de calmer les esprits mais aussi, probablement, des ordres du ministre de l’Intérieur, Habib Al Adeli, visant à organiser un « chaos contrôlé» qui rappelle à qui l’aurait oublié la place névralgique qu’il occupe sur l’échiquier du régime.

Le couvre-feu, appliqué de façon plutôt molle, n’a pas empêché la multiplication des agressions et des vols, attribués par la vox populi à des policiers mais aussi à des repris de justice qui, dans le désordre général, se sont retrouvés en liberté. La neutralité revancharde de la police dans les jours qui ont suivi les protestations du 28 janvier a plongé l’Egypte dans l’insécurité. Cette insécurité a été utilisée par la propagande gouvernementale pour faire incomber l’« anarchie» grandissante aux « partisans du changement».

Dans son discours du 1er février (le soir même de grands rassemblements réclamant sa démission), Moubarak a annoncé qu’il ne se porterait pas candidat aux prochaines présidentielles (septembre 2011), qu’il ferait réviser la Constitution pour permettre des candidatures pluralistes à ces élections ainsi que les résultats des législatives de novembre-décembre 2010, entachées de fraude. Ces concessions ont sensiblement divisé l’opposition, dont une partie ne voyait plus d’inconvénient à ce que le mandat présidentiel aille à son terme dans de nouvelles conditions politiques, marquées par l’irruption sur la scène de millions d’Egyptiens jusque-là interdits de parole. Les pénuries, la chute de la Bourse et les menaces de départ des investisseurs étrangers étaient mis sur le compte du camp du changement, réduit à une de ses plus importantes composantes, les Frères musulmans.

Les marches de soutien à Moubarak, le 2 février, étaient censées démontrer aux grandes puissances qui pressaient celui-ci de « procéder à des réformes rapides», que son autorité ne se fondait pas sur la seule coercition. Certaines se sont transformées en offensives contre le sit-in de l’opposition qui se tenait à la place Al Tahrir, au Caire, déclenchant une vague d’indignation internationale qui a dilapidé le bénéfice de ces manifestations loyalistes (« spontanées», selon les médias gouvernementaux). L’exigence de « transfert immédiat du pouvoir» était désormais celle de l’Union européenne et des Etats-Unis d’Amérique, qui commençaient à se démarquer de leur allié sûr, qu’ils avaient jusque-là défendu sinon encensé.

Le régime a multiplié les concessions dans l’espoir qu’une accalmie sur le front intérieur fasse relâcher la pression de la Maison-Blanche qui lui suggérait, pour les besoins de sa survie, de démettre Moubarak. Il a décidé de sacrifier, avec le ministre de l’Intérieur, Habib Al Adeli, son aile libérale, dont le gouvernement d’Ahmed Nazif - remplacé par celui d’Ahmed Chafik - était une parfaite expression. Le 3 février, le Parquet général a annoncé que des personnalités (toutes proches de Gamal Moubarak) étaient interdites de voyager et que leurs comptes bancaires étaient gelés. Il s’agit l’industriel Ahmed Ezz, « baron de l’acier» et secrétaire à l’organisation du PND, ainsi que de deux « ministres-businessmen», Ahmed Al Maghrabi (Habitat) et Zoheir Garana (Tourisme). Le 5 février, Rachid Ahmed Rachid, ancien ministre du Commerce, rejoindra ce groupe des proscrits.

Par la voix d’un de ses porte-parole, le PND a fait endosser la responsabilité de l’attaque contre la place Al Tahrir, le 2 février, à quelques-uns de ses députés qui, sans concertation aucune avec les autorités, a-t-il affirmé, auraient tenté de faire disperser le sit-in en louant les services de baltaguis, d’ordinaire employés pour terroriser les électeurs. Cette hypothèse n’est pas totalement farfelue. Les témoignages n’en soulignent pas moins que ces hommes de main étaient aussi bien tolérés par l’armée, stationnée aux abords du centre de la capitale, qu’encadrés par des officiers de police en uniforme.

Les manifestations du 4 février ont rappelé que des millions d’Egyptiens demeuraient mobilisés et considéraient toujours le départ de Moubarak comme préalable à toute transition politique. Elles n’ont pas suscité de réaction immédiate du régime, désormais représenté par le vice-président, Omar Souleimane, candidat des Américains au remplacement de Moubarak, et par le nouveau Chef du gouvernement, l’ancien général Ahmed Chafik, qui joue la carte de l’apaisement et de l’ouverture. « Gagner du temps» semble être le maître-mot d’un pouvoir qui, bien qu’il voie en son « raïs» un énorme boulet, craint que sa chute sous la pression populaire n’annonce son propre effondrement.


Yassin Temlali
(05/02/2011)



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