Une nuit de vigilance au Caire assiégé par l’armée et les pillards | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Une nuit de vigilance au Caire assiégé par l’armée et les pillards | Yassin Temlali
La place Al Tahrir

«Ne vous exposez pas au danger, le couvre-feu est en vigueur à compter de 16 heures», matraquent les médias gouvernementaux, mais personne n’en a cure dans cette Egypte complètement émancipée de la police, où même le trafic automobile est autogéré. A Guizeh, à l’heure précise où ils devaient être rentrés chez eux, il y en a qui commencent à peine à passer le pont Tharwat, près de l’université, bloqué par les automobilistes observant l’incendie du commissariat de Boulaq, en contrebas.
Dans ce quartier, près de l’université, il semble y avoir trois catégories de nocturnes. La première est celle des passants et automobilistes attardés, dont certains tentent probablement de rejoindre les manifestants au centre-ville, décidés à en découdre avec le régime. La deuxième est celle des pillards, qui emportent tout ce qui pourrait avoir de la valeur, même le petit kiosque à tabac en métal rouillé, à côté de l’hôpital de Boulaq, emmené sur une charrette après avoir été méthodiquement pillé la veille. La troisième catégorie est constituée par la majorité de la population, qui défend les quartiers d’habitation et les commerces, après avoir probablement pris part aux manifestations de la journée.
A Madinat al Mabôoussin, où habitent principalement des professeurs de l’université du Caire, l’auto-défense s’organise dès l’entrée en vigueur du couvre-feu. Elle est rendue nécessaire par les rumeurs, amplifiées de bouche à oreille, de la participation de policiers et d’indics aux vols et pillages, mais aussi par la situation spécifique de cette cité, une des ultimes frontières du Caire middle class cernée de «quartiers populaires», comme on aime à dire dans l’Egypte des classes moyennes pour évoquer une menace aussi lourde qu’indéterminée.
Les grilles sont fermées et les gardiens, d’habitude presque somnolents le soir tombé, font nerveusement les cents pas. L’allée centrale est occupée par une trentaine d’habitants armés de gourdins, de machettes et de longs couteaux. D’autres renforcent la garde habituelle par une ronde sous les murs d’enceinte, derrière lesquels le populeux Saft al-Laban, où des comités de vigilance se sont également constitués, regroupant hommes, femmes et enfants, pour faire face aux bandes armées. S’ils ne sont déjà armés, les nouveaux arrivants sont dirigés vers un tas d’armes blanches faisant office d’armurerie. Sur un banc, une quinzaine de cocktails Molotov sont prêt à l’usage.
Une nuit de vigilance au Caire assiégé par l’armée et les pillards | Yassin TemlaliJusqu’à dix heures du soir, les fréquents passages de motocycles (moyen de déplacement préféré des cambrioleurs selon les dernières rumeurs), ne suffisent pas à inquiéter les riverains. Les discussions sont animées sur «l’avenir de l’Egypte», devenu en l’espace de quelques jours un pays boudé par les tour opérators et déconseillé par les agences d’évaluation des risques économiques. Les opinions sont contrastées mais pas antagoniques. Personne ici ne défend le droit de Hosni Moubarak de rester à son poste pour la trentième année consécutive. «Pensez-vous qu’il va démissionner?» «Non, c’est un aviateur et les aviateurs sont réputés pour avoir les nerfs solides. Mais là, franchement, il exagère. Quel bloc de glace ! C’est comme s’il n’était pas au courant de ce qui se passe.» L’échange est parfois interrompu par les observations de vénérables enseignants sur les dangers des cocktails Molotov pour leurs propres voitures ou leur mauvaise préparation «parce qu’ils ont été confectionnés avec des bouteilles de Pepsi qui ne se brisent pas facilement lorsqu'elles percutent le sol».
Les nouvelles de la ville sont recueillies grâce aux téléphones mobiles («rétablis suite à l’intervention personnelle d’Hilary Clinton», ironise-t-on). Ce qui se passe ailleurs est plutôt rassurant. Les jeunes, les chabab, contrôlent la situation, entend-on dire. Ils surveillent les immeubles et arrêtent les véhicules suspects. Une voisine rapporte que son amie est rentrée toute seule de la place Al Tahrir après avoir manifesté, et que de quartier en quartier, une file invisible de jeunes mobilisés l’ont escortée presque jusqu’à chez elle. Les pillages semblent impossibles dans cette situation d’extrême vigilance.
Ils le «semblent» seulement, car, dans les alentours, ils ont déjà commencé. Des bandes circulant à pied ou à moto déferlent sur la rue principale. On tente de s’introduire dans l’hôpital de Boulaq, qui a déjà eu à souffrir pendant des heures de l’épaisse fumée du commissariat incendié dans l’après-midi. Ils sont repoussés par des hommes agglutinés devant le portail, des parents des malades, dont l’attroupement se transforme vite en comité de défense. «Piller un hôpital !», s’indigne-t-on. «Oui, même le Centre National anti-cancer a été attaqué». «Qu’y a-t-il à voler dans un hôpital ?» «Tout peut être volé. J’ai vu moi-même un gars s’en aller avec une poubelle de la municpalité. Ca pourrait toujours servir un jour, disait-il».
Les assaillants, qu’on peut voir tout en étant protégé des regards par les arbres de ce paradis de verdure cerné par le pont du périphérique, ne ressemblent pas aux personnages inquiétants des rumeurs colportées. Ils ne sont pas armés de kalachnikov ou de fusils semi-automatiques volés dans les armureries des commissariats ; certains sont trop jeunes pour être des policiers reconvertis dans la terreur urbaine afin d’offrir à Moubarak un prétexte de s’accrocher à son trône.
L’échec de l’attaque contre l’hôpital ne décourage pas les attaquants, revigorés par leur impunité et par le sentiment de se faire justice contre l’Etat ou plus riches qu’eux-mêmes. Les bruits qui s’entendent maintenant proviennent du côté est de la cité. Une école primaire, fréquentée par des élèves des quartiers pauvres alentour, est envahie, vidée de ses chaises, de ses tables et tout ce qui peu être emporté. Les vigiles de Madinat Al Mabôussin observent, inquiets, le mouvement frénétique dans les étages du bâtiment, presque écrasé par le pont du périphérique qui passe à quelques mètres de ses fenêtres. Les chefs du comité rappellent les consignes, «chacun doit rester à son poste», mais on s’attarde à regarder ces pillages dont on a tellement entendu parler sans jamais les voir d’aussi près.
Une autre école, qui fait face à l’entrée ouest de la cité, est aussitôt attaquée mais les habitants des bâtiments voisins, également occupés par des enseignants universitaires et cadres réagissent de peur d’être les victimes suivantes de cette débauche de violence. Certains tirent avec des armes à feu. Il est difficile pour le comité d’auto-défense d’Al Mabôoussin d’intervenir : cela suppose franchir le portail et se mettre à découvert dans une rue vide et hostile.
Paradoxalement, les coups de feu ont l’air de rassurer les vigiles. On ose sortir devant la grille principale. On salue une bande de jeunes gens armés de gourdins et de sabres qui s’en vont renforcer le comité formé devant l’hôpital. Ils ne ressemblent pas beaucoup à ces professeurs d’université et cadres. Leur quartier ne ressemble pas non plus beaucoup à Madinat Al Mabôoussin, où le soir, très tard, des jeunes filles peuvent circuler malgré le climat d’insécurité ambiant. La «collaboration de classes», facilitée par la communauté de destin devant le danger, n’est pas pour autant spontanée et naturelle. On n’hésite pas à dire que la cité a toujours été menacée par les alentours ou, comme cet ingénieur trentenaire, que «cette révolution qui a commencé avec des gens comme vous et moi, qui ne sont pas dans le besoin, est devenue une révolution des va-nu-pieds».
«Comment l’Egypte a-t-elle pu en arriver là?» Des soupirs répondent à la question. «La nomination du chef des services secrets Omar Soliman au poste de vice-président mettra-t-elle fin à la crise?» Personne ne semble y croire, certains même estiment qu’il n’y a pas de solution en vue, le président s’accrochant à son siège et les manifestants à la place Tahrir. «Pourquoi ces gens qui manifestent ne rentrent-ils pas chez eux pour laisser l’armée faire son travail ? Ils pourraient bien réoccuper la rue dans la journée !» Les uns acquiescent, les autres rappellent qu’avant le couvre-feu, il n’y avait ni pillage ni de pillards. Les désaccords n’empêchent pas une réelle unanimité sur le droit de manifester et, surtout, sur la nécessaire démission du président «afin d’éviter le pire». L’intervention des militaires, souligne-t-on, est urgente «pour l’obliger à partir aussi bien que pour mettre fin à l’insécurité».
Les nouvelles d’un déploiement plus important de l’armée sont rapportées par un automobiliste qui mêle à la satisfaction de l’approche des chars, son indignation devant la poursuite du sit-in au centre-ville. Certains l’écoutent avec intérêt car «c’est un inspecteur de police informé». D’autres se demandent «pourquoi il ne se joint pas à nous au lieu de gloser». Les radios des voitures sont allumées. On écoute les chaînes publiques, qui insistent sur la «mobilisation citoyenne contre les hors-la loi» et paraissent inclure dans cette catégorie les manifestants de la place Al Tahrir.
Un bruit assourdissent attire les vigiles vers la grande rue. «L’armée est arrivée, Allah Akbar». On oublie les consignes et on accourt pour la saluer. Les militaires juchés sur leurs chars, repartent vite car, disent-ils, ils ont reçu l’ordre de patrouiller dans le quartier non d’y stationner. «Pourquoi ne restent-ils pas?» «Parce qu’ils sont chargés de protéger le pays, pas uniquement l’appartement de tes parents !» Les vigiles, rassurés, regagnent l’allée centrale. Ils s’éparpillent en petites grappes autour des voitures. L’un d’eux s’écrie : «Vous allez rentrer chez vous, on dirait! Vous pensez peut-être que ce char vous a libérés?». La nuit s’étendra, égale, sans bruits sinon celui d’autres patrouilles blindées. Le jour qui se lève annonce une autre journée particulière, dans une Egypte qui ne se reconnaît plus et qui, comme le souligne cet ingénieur trop bien habillé pour l’heure matinale qu’il est, «a vécu en quatre jours ce que la Tunisie a vécu en quatre semaines entières».

Yassin Temlali
(03/02/2011)


Une nuit de vigilance au Caire assiégé par l’armée et les pillards | Yassin Temlali Article paru dans le magazine en ligne Maghreb émergent le 30 janvier 2011
http://maghrebemergent.com/




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