Qui a des sous, …  | Istico Battistoni
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Istico Battistoni   
Qui a des sous, …  | Istico Battistoni
Le 23 octobre, la Cour de justice d’Alexandrie s’est réunie pour la deuxième fois pour écouter les témoins de l’assassinat d’un jeune homme par deux membres du service de sécurité égyptien advenu en plein coeur de la ville méditerranéenne, au début du mois de juin dernier. Le cas de Khāled Sa’ēd, qui a fait déjà l’objet d’un article dans babelmed, est devenu une sorte de ban d’essai symbolique par rapport aux perspectives de démocratisation de l’Egypte. La victime a été assassinée devant le cyber café dans lequel elle traînait, probablement parce qu’elle était en possession de preuves tangibles accusant des agents de corruption dans une affaire de dealers. Selon les premières déclarations de la police et du gouvernement, le jeune homme, qui était un drogué, serait mort étouffé, parce qu’il aurait avalé un sachet de haschisch avant que les policiers ne puissent l’arrêter. Pourtant, durant le procès, des témoins ont déclaré avoir vu les deux policiers fourrer le sachet dans sa bouche et le battre à mort. Plusieurs médias ont rapporté que les avocats des policiers avaient fourni à la cour les résultats d’une analyse d’urine qui apparemment appartenait à Khāled Sa’ēd et qui contenait des traces de drogue. Mais le médecin légiste responsable des analyses de l’unité médicale locale a déclaré ne jamais avoir ordonné un tel examen.

Le jour du procès, le tribunal était encerclé par des dizaines de membres des forces de sécurité. Sur les escaliers du bâtiment, les familles et amis des deux policiers inculpés ‘Awadh Suleimān et Mahmūd Salāh protestaient contre le procès pendant que les activistes des droits de l’Homme et les jeunes manifestants étaient obligés de tenir leur sit-in loin du tribunal après avoir été clairement avertis qu’ils seraient arrêtés en cas de rassemblement public devant la cour. Les manifestants pro-policiers tenaient des pancartes affirmant «Khāled Sa’ēd en prison!» (c’est dommage que Khāled soit mort…), ou «Les policiers sont les fils de l’Egypte et de notre peuple», ou encore «Oh Dieu, libère-nous des Juifs», le mots «Juifs» étant associé à tout ce qui est mauvais pour le pays, bien qu’aucun Juif ne fût impliqué dans cette affaire…

Je ne veux pas commenter les pancartes qui dénotent une grande part de partialité et de préjugés. Ce qui m’a impressionné le plus en voyant le déploiement des forces de sécurité dans le quartier dans lequel je me promenais ce matin, c’était que ces forces n’y étaient pas pour protéger les citoyens, ni même la zone du tribunal, et donc le procès qui s’y tenait. Non, ils étaient là pour défendre ceux qui s’étaient rangés du côté des policiers accusés et pour empêcher toutes manifestations de mécontentement public. Pendant ce temps là les activistes s’étaient rassemblés dans le quartier où l’assassinat de Khāled Sa’ēd avait eu lieu et dénonçaient à grands cris que « Cette affaire est plus que la punition d’un jeune homme », que’« la nation se trouve face à un système despotique » ou encore que « la corruption contrôle le pays et ses citoyens»…

Ce jour-là, j’ai vu clairement devant moi les ravages de l’état d’urgence, en vigueur depuis 1981 au détriment des droits et des libertés élémentaires. Et pourtant les droits humains figurent dans la constitution égyptienne à travers la reconnaissance de la liberté personnelle, de la liberté de circulation et du droit au rassemblement pacifique. L’état d’urgence donne en effet à l’Etat différents pouvoirs qui contreviennent au pacte international sur les droits civils et politiques. Cela concerne en particulier le pouvoir de rechercher, arrêter et détenir des suspects, le pouvoir de bloquer la circulation des publications et d’autres formes de liberté d’expression, ou encore le pouvoir de nommer des militaires dans la composition d’un tribunal et de miner ainsi l’indépendance de la magistrature et l’immunité des juges.

L’histoire de Khāled Sa’ēd m’a également fait penser à une image amusante qu’un ami m’avait montré il y a quelques semaines au Caire, et qui représente ce que le pouvoir de ce pays fait et la manière dont sont achetés les biens et des personnes. C’était la photographie d’une affiche représentant parfaitement la tête du fils du Président Mubarak regardant droit devant lui, avec une expression de fierté et d’autosatisfaction, l’icône de son père. En bas, l’affiche portait le commentaire suivant en arabe: «Si tu offres un portable à ton fils, tu es un brave type; si tu offres une voiture à ton fils, tu es un homme généreux ; mais si tu offres à ton fils un pays et son peuple avec lesquels lui et ses amis pourront jouer, tu es béni». Ce commentaire fonctionnait sur le jeu de mot «Mubārak» qui signifie en arabe « béni »!

Ceci n’est bien sûr pas le genre d’affiche que vous verrez dans les rues du Caire ou d’Alexandrie. Au contraire, si vous voyagez aujourd’hui en Egypte, vous déambulerez dans des rues tapissées de d’affiches montrant le fils du Président Mubarak. Le 28 novembre 2010, jour des élections parlementaires est aussi l’occasion rêvée pour ouvrir la voie aux élections présidentielles prévues le 11 septembre 2011. Mubarak junior sera alors candidat unique, sans rivaux, puisque la loi défend à tout autre candidat de se présenter aux élections, sauf si le Parti national démocratique au pouvoir les autorise à poser leur candiadature. En d’autres termes, le système choisit ses propres opposants pour s’auto-légitimer, sans mettre sa suprématie en danger.

Regardons les dates de plus près: 28 novembre, jour des élections ; 27 novembre jour de la troisième session du procès Khāled Sa’ēd auprès de la cour d’Alexandrie. Simple coïncidence? «Je ne pense pas que ce soit un hasard si le tribunal s’est réuni juste avant les élections», a récemment déclaré Yūssef Ghānam, l’ami de Khāled Sa’ēd qui réclame justice sur le site BIKYAMASR (http://bikyamasr.com/wordpress).

Un proverbe égyptien dit: « Qui a des sous, perd le nord, il achète des pigeons et les relâche», ce qui veut dire: Quand on est habitué à avoir trop de choses, on finit par ne plus savoir qu’en faire.
Surtout quand on te donne un pays et son peuple gratuitement. Des participants au sit-in pour Khāled Sa’ēd dénoncent le fait que ce qui tue le peuple égyptien, ce n’est pas seulement le manque de liberté et de justice, mais aussi «la vitesse incroyable de l’inflation et de la hausse des prix».Selon l’Agence centrale égyptienne pour la mobilisation publique et les statistiques, septembre dernier a connu une augmentation en flèche des prix des vivres. Le prix des légumes a augmenté de 51%, le prix de la viande et de la volaille de 28,6%, et le prix des laitages et des oeufs de 10,1%, et ce dans un pays où les dépenses pour la nourriture et les boissons absorbent le gros du revenu d’une famille de la classe ouvrière. Le chômage qui s’élève à 11,7% dans les zones urbaines, et la dégradation des services publics de santé, d’éducation et des services publics en général viennent alourdir un bilan déjà bien sombre.

Quelques exemples encore: Ce qui m’a toujours fasciné quand je voyageais en Egypte, c’est la manière dont sont préservés et maintenues certains espaces verts au milieu d’avenues importantes, par exemple sur la route pour l’aéroport, là où d’ordinaire les habitants des zones urbaines grises et polluées n’ont pas accès. Même impression pour le nombre incroyable de Land Rovers ou BMW appartenant à des propriétaires privés, alors que les bus publics sont vieux, lents et pourris et polluent l’air avec leurs vieux moteurs. C’est ainsi que le pays a apparemment été pris en otage par un petit groupe au profit d’un nombre encore plus restreint.

Mais le gouvernement de Mubarak continue de fasciner. Quand j’entends la classe politique de mon pays, l’Italie, manifester publiquement son amitié et son admiration pour des leaders comme les Mubarak ou les Gheddafi, je ne peux que m’angoisser. Ceci est un indicateur des valeurs qu’inspire la conduite politique actuelle. Et les résultats peuvent en effet être mesurés: Prenez le rapport annuel de Transparency International sur la corruption de 2010 qui évalue les données de plusieurs pays du monde en fonction de paramètres tels que la légalité, l’état de droit, et la bonne gouvernance. Et bien, L’Italie, descend encore dans le classement par rapport à 2009. Elle occupe désormais la 37ème place (avec un score de 3,9 sur une échelle de 0 à 10) et se rapproche ainsi de l’Egypte située au 98ème rang (score 3,1) et de la Libye (score 2,2).

Malheureusement tout ceci est bien vrai: «Qui a des sous, …»

Istico Battistoni
Traduction Iris Nadolny
(29/11/2010)





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