«Je suis jeune mais j’ai déjà mille ans»(*) | Dina Kabil, Olaa Hamdi
«Je suis jeune mais j’ai déjà mille ans»(*) Imprimer
Dina Kabil, Olaa Hamdi   
«Ingénieur, médecin, pilote …. Ingénieur, médecin, pilote…» Les mêmes mots résonnent plusieurs fois tandis que la caméra se focalise sur les formes ornant une balançoire circulaire, dans un parc d’attractions. Les manèges paraissent démesurément grands et, sous la lumière, leurs couleurs sont éblouissantes. Derrière, apparaît un jeune homme que l’oscillation de la balançoire semble plonger dans ses souvenirs. Une grande tristesse se lit sur son visage.

«Je suis jeune mais j’ai déjà mille ans»(*) | Dina Kabil, Olaa HamdiCette scène est tirée d’une installation vidéo de Hala Al Qoussi présentée récemment au Caire. Dès la première seconde, elle nous fait percevoir l’énorme fossé entre le présent de ce jeune homme, apitoyé sur son sort, et les agréables affabulations de l’enfance, lorsque la question préférée était «Que voudrais-tu devenir ?» et que le jeu favori des enfants consistait à percer le secret de l’avenir, à être tour à tour médecin, ingénieur et pilote. Dès qu’on a mis le pied dans le marché du travail, ces rêves s’avèrent être une pure chimère, un simple jeu puéril.

Les jeunes, en Egypte, paraissent déjà défaits par le temps, comme si, avant même de sortir de l’adolescence, ils avaient hérité des soucis de leurs aînés. Certes, ils aimeraient voyager mais il ne s'agit plus du rêve traditionnel de départ, d’émancipation et d’exploration du monde. Le voyage n’est plus une expérience indispensable à la construction de leur personnalité et à l’éclosion de leurs connaissances. Non, il est l’ultime alternative au chômage, qui a hermétiquement bouché leurs horizons.

Le jeune Egyptien rêve de trouver un emploi ailleurs qu’en son pays. Il n’a plus confiance en l’institution éducative. Continuer ses études à l’étranger ou y suivre une formation sont, à ses yeux, la seule garantie de sécurité et l’unique moyen de gagner une place dans un monde effrayant, en perpétuelle évolution. «Notre génération ne voit pas plus loin que le bout de son nez ! C’est fini, il n’y a plus d’objectifs à long terme ! Chaque pas que nous faisons n’est, en réalité, qu’un demi-pas», dit Mohamed Tariq, étudiant à la faculté d’ingénieurs, résumant ainsi la condition juvénile, sans apitoiement sur soi ni accent mélodramatique.

Pauvreté, chômage, détérioration du système éducatif, transformé un système de castes... Le réel a eu raison du rêve. Le désarroi et l’impossibilité de planifier l’avenir sont deux traits communs à de larges catégories de jeunes.

Un chômage écrasant
La population juvénile, selon le plus récent recensement de l’Organisme central de statistiques et de mobilisation générale, représente 35,5% de la population égyptienne, un pourcentage presque équitablement partagée entre les sexes masculin et féminin (12,2 millions et 12,1 millions, respectivement).

Le chômage est le plus grand problème des jeunes. Estimé à 8,7% de la population active, son taux atteint 14,5% parmi les 15-29 ans, selon le ministère de la Main-d’œuvre. Il touche les titulaires de diplômes intermédiaires (techniciens, etc. NDT), mais aussi les détenteurs de diplômes supérieurs, contraints de sacrifier leurs qualifications scientifiques et d’accepter les «petits emplois» que leur offre le marché, en dehors de leur spécialité.

Mahmoud Abdel Rahim, 26 ans, vous accueille avec un visage avenant, mais son sourire affable cache bien des soucis. Fils aîné d’une famille pauvre de 8 personnes, il a obtenu son diplôme de droit à l’université de Hilwane (au sud du Caire, NDT). A notre question sur ses «ambitions pour l’avenir», il répond, ironique : «Quelles aspirations et quel avenir !» Il a fait des études de droit mais il s’est retrouvé agent commercial dans une société privée. «Au diable les diplômes !», poursuit-il d’un ton acerbe, en complet contraste avec son air posé et timide : «Je suis très déçu, très désespéré de ce pays, des gens et de la vie ! Depuis que j’ai quitté l’université, ma vie se réduit à une suite d’épreuves. J’ai fait plein de métiers mineurs. Mineurs dans le plein sens du terme, par leur nature et par le salaire que je percevais. Mais que faire ? Nous souffrons tous.»

Mahmoud a tenté de suivre un stage dans un cabinet d’avocat, mais il lui a manqué un coup de piston décisif. Il a aussi essayé de travailler à son propre compte, en s’associant à ses six frères, mais la faiblesse de leurs moyens financiers a signé l’échec de leurs projets. Il n’écarte pas l’idée de partir à l’étranger mais il a le sentiment que la désillusion qu’il a vécue dans son pays le poursuivra partout ailleurs. Il a fini par accepter le fait accompli, renonçant définitivement au rêve de devenir un avocat célèbre, au service des pauvres et des marginaux.

Galal Amin, professeur d’économie à l’Université américaine du Caire et auteur de «Qu’est-il arrivé aux Egyptiens ?», un ouvrage qui recense les mutations de la société égyptienne en 50 années, observe : «Ces quinze dernières années ont connu beaucoup de changements. Le chômage a sensiblement crû. Il touche principalement la population juvénile et son taux est plus élevé parmi les diplômés universitaires.» Dès 1986, rappelle-t-il, le mouvement migratoire a reculé et les possibilités de trouver un emploi à l’étranger se sont amenuisées. L’émigration clandestine a pris de l’ampleur à cause de la dégradation de la situation économique.

Le chômage, poursuit Galal Amin, «a anéanti les jeunes Egyptiens. Il a démoli leur confiance en eux-mêmes. Il détermine aujourd’hui leur comportement dans la société et leur vision de l’avenir». Une de ses retombées, pour lui, est bien l’aggravation du phénomène de harcèlement sexuel des femmes dans l’espace public.

La «culture du rafistolage»
Pas le temps de rêver ! Toute une génération de jeunes a appris à comprimer ses aspirations et est devenue maîtresse du jeu des compromis et des alternatives. Mohamed Tariq, 20 ans, espérait devenir inventeur... Il est aujourd’hui un simple ingénieur. Le départ à l’étranger n’est plus, pour lui, synonyme d’extraordinaires exploits scientifiques ; il est, simplement, un moyen de continuer ses études.

Dès son jeune âge, Mohamed rêvait de faire des études d’ingéniorat. Son choix de la faculté d’ingénieurs n’a pas été déterminé par ses seuls penchants scientifiques ou son excellent parcours scolaire. Il a été déterminé aussi par son désir de devenir un inventeur confirmé, obtenant pour ses inventions brevet sur brevet. Son ardente ambition a commencé à tiédir dès sa première année à l’université.

«L’enseignement est d’une stérilité !!! Les études d’ingénieur se résument à ceci : apprendre ses cours par cœur ! Est-ce concevable ?», s’interroge Mohamed, d’autant plus indigné qu’il a opté pour le «Credit hour system», un système d’enseignement moderne, financièrement coûteux, basé sur la libre répartition par l’étudiant des heures des cours qu’il a choisi de suivre, avec une obligation de présence à un pourcentage déterminé de ce volume horaire. Il a été pris de court par le cauchemar ininterrompu des examens et les carences de l’encadrement de son projet d’étude. La méthode «sois ton propre professeur» est en vogue et, comme dans l’enseignement public, le besoin aux cours particuliers n’a pas tardé à se faire ressentir.

Sous l’insoutenable pression d’un système d’enseignement qui ne laisse pas de place à la créativité, Mohamed a dû redéfinir ses ambitions : «Une fois que j’aurai fini mes études, j’irai à l’étranger faire un magistère. Là-bas, on encourage les inventeurs. N’importe qui peut obtenir un brevet d’invention et tout le monde peut facilement s’épanouir!» Il ne ressent pas de culpabilité d’avoir renoncé à ses aspirations : «Les grandes ambitions, c’est fini. La phase classique ‘’je finirai mes études, je chercherai un emploi et je me marierai’’ n’a plus de sens. Le travail n’est pas garanti. Quant au mariage, c’est un projet reporté pour au moins 10 ans. C’est là une image du climat général dans le pays. L’Etat se moque de tout. Il ne se soucie de rien. Je ne me souviens pas de la dernière fois que nous avons contribué à produire quelque chose, intégralement, du début du processus à sa fin. Nous nous contentons de recevoir ce que l’on nous donne. Nos compétences, dans tous les domaines, s’arrêtent à la maintenance et à la réparation !»

La «condition juvénile» selon Galal Amin
Lors de notre rencontre avec lui, Galal Amin a évoqué l’explosion des ambitions juvéniles et leur déclin au fil du temps : «Ce qui caractérisait les années 60, bien plus que l’idéal patriotique, c’est le fait que l’Etat vous procurait un revenu et un emploi acceptable. Les aspirations étaient limitées à cause du manque d’ouverture sur l’extérieur. Dans les années 70, avec l’Infitah (l’ouverture économique, NDT), les aspirations sociales se sont amplifiées. Au manque croissant de postes de travail suppléait l’émigration. L’inflation s’était accrue, certes, mais il était encore possible de la rattraper. La tension sociale des années 80, quant à elle, à nulle autre. Le drame a commencé dès le milieu de cette décennie. Les possibilités d’embauche dans les pays du Golfe ont décru tandis que l’inflation ne cessait de galoper. Les médias, eux, continuaient à encourager le consumérisme, élevant sans cesse les plafonds de la réussite sociale.»

«Dans les conditions actuelles, note Galal Amin, il est impossible que les jeunes ne voient pas le profond abîme entre les conditions de vie dans leurs pays et les conditions de vie à l’étranger. Ils sombrent dans la dépression ou échafaudent des projets d’émigration clandestine. Leurs frustrations enflent. Le rêve de se marier et de fonder une famille leur est interdit. Le résultat est l’explosion du harcèlement sexuel et du mariage coutumier (contracté devant témoins mais sans la présence d’un officier d’état civil agréé, NDT). Toutes ces conditions mettent à mal les valeurs sociales. Le gouvernement et l’autorité publique ont perdu toute respectabilité. Ce même diplôme qui vous ouvrait grandes les portes du monde du travail n’a plus aucune valeur. C’est ce qui explique que les étudiants n’ont plus de respect pour leurs professeurs.»

La société de castes au sein même du système d’enseignement
La détérioration des conditions économiques et l’extension du chômage ont orienté le choix des classes aisées vers les établissements privés d’enseignement universitaire. Les instituts et académies technologiques privés, qui permettent un accès plus flexible au marché du travail, ont pullulé en Egypte. Leur foisonnement a été porté par les besoins en cadres qualifiés des plans gouvernementaux de développement des NTIC et aussi par l’expansion de l’activité des sociétés locales et multinationales.

Ces établissement ont beau être nombreux, leurs tarifs demeurent exorbitants : ils commencent à 10000 livres, soit 1500 euros, pur le premier semestre. Les opinions des experts quant à leur utilité sont partagées. Pour certains, ils sont un phénomène sain, en ce sens qu’ils forment une génération de cadres qualifiés, notamment dans le domaine des NTIC. D’autres experts, a contrario , préviennent que l’activité de 50% d’entre eux s’arrêtera dès la fin des programmes de stages offerts par l’Etat. Ils assurent qu’un grand nombre de centres de formation travaillent «sous l’escalier», autrement dit au noir, de façon informelle.

Ce système d’enseignement payant n’a pas seulement transformé les valeurs de la jeunesse. Il a aussi donné à ses ambitions de nouvelles formes. Fier de leurs diplômes et de leur maîtrise des langues étrangères, les jeunes qu’il forme ne se sentent pas soumis aux aléas du marché du travail. Ils aspirent à devenir leurs propres patrons et à lancer des projets privés, qui leur évitent le labyrinthe de l’administration et les cauchemars de la fonction publique.

Farida Azab (17 ans) est étudiante en première année à l’université canadienne. Elle aspire à devenir une femme d’affaires célèbre et rejette l’idée de travailler sous les ordres d’autrui. Son avenir, elle l’a déjà planifié. Elle ambitionne de fonder une société privée de publicité et de relations publiques. Elle ne doute pas de sa capacité à diriger le département de relations publiques de la société de son père et à en faire une société indépendante. Ce qui l’intéresse, assure-t-elle, ce n’est pas tant l’argent que le statut social que lui procurerait une pareille charge managériale.

Ali Mohamed, 21 ans, est diplômé, lui, du département Réseaux et Communications de la Modern Academy. Dès la fin de ses études, il a passé avec succès quatre entretiens dans quatre grandes sociétés privées. Son choix s’est finalement porté sur celle d’entre elles qui lui offrait le plus haut salaire et, dans le même temps, lui permettait de travailler près de son domicile. Il entend aller à Londres pour une année afin de suivre une formation de huit mois en arts graphiques. Le diplôme qu’il obtiendra lui permettra de doubler ses émoluments, actuellement de 5000 livres : «Le marché du travail en Egypte et dans le monde arabe est très demandeur de diplômes étrangers. C’est pourquoi j’irai à Londres ! Cette formation ne m’apportera peut-être pas grand-chose mais elle ne me coûtera que 20000 livres et me permettra de doubler mon salaire.». Il assure : «Je n’ai jamais ressenti le chômage. Il y a beaucoup d’hommes d’affaires, beaucoup de sociétés. Il faut juste savoir faire travailler ses méninges pour trouver le bon emploi et le bon salaire !»

L’abîme de l’enseignement public
Farida Azab et Ali Mohamed semblent conscients du coût excessif de l’investissement qu’on fait leurs parents dans leur formation. C’est pourquoi, à leur tour, ils perçoivent le travail comme un placement fructueux. L’expérience de Mona Hamed (30 ans) est à l’opposé de leurs expériences. Après avoir étudié à l’Ecole allemande, réputée pour son excellent niveau, elle s’est inscrite à l’Université égyptienne, par désir de recevoir l’enseignement général dispensé à la majorité des étudiants du pays. Elle a aussi suivi des formations scientifiques à l’Université américaine du Caire, l’AUC. Dans les centres de recherches où elle était employée comme dans les journaux indépendants où elle travaille actuellement, elle a observé la même chose : le fait d’être une «ancienne» de l’Ecole allemande et la simple mention de l’AUC dans son CV suffisent à lui ouvrir des portes, fermées au nez de ses camarades pourtant diplômés de la même faculté publique.

Une récente étude, effectuée par Nahed Ramzi, du Centre national de recherches sociales et criminologiques, a révélé une grande ségrégation de classes dans l’accès à l’enseignement. Pour 69% des personnes constituant l’échantillon, les écoles des villages souffrent de vraies carences. Pour 81% d’entre elles, les établissements scolaires des quartiers populaires assurent plus de deux vacations quotidiennes et les élèves y sont privés de beaucoup d’activités.

L’étude a révélé également que pour 59% des scolarisés et des directeurs, les écoles publiques connaissent une véritable dégradation des services scolaires en comparaison avec les écoles privées. Pour 91% d’entre eux, l’apprentissage des langues étrangères y est impossible et les méthodes pédagogiques appliquées complètement obsolètes. 60% de l’échantillon expliquent cette discrimination scolaire par la faiblesse des budgets alloués à l’éducation nationale.

Nahed Ramzi ne possède pas de solution miracle au mal-être juvénile. Galal Amin pense, lui, que les solutions seront toujours partielles et qu’elles seront toutes de nature économique. C’est, principalement l’économie qui en offre la clé, affirme-t-il. Une économie différente qui, souhaite-t-il, soit centrée sur la nécessaire création d’emplois et ne recoure plus, comme le fait le gouvernement, à l’investissement étranger dans l’espoir de relever le taux de croissance.


Reportage de Dina Kabil et Olaa Hamdi
Traduit de l’arabe par Yassin Temlali
Mars 2010
(*) Titre d’un poème du poète égyptien Salah Gahine.