Le Liban aux yeux des Egyptiens  | Abdel Rahman Moustapha
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Abdel Rahman Moustapha   


Dans la case intitulée Orientation politique du réseau social du Face book, Fatma écrit : « Je comprends que dalle en politique ». L’énonciation formulée en dialecte libanais est pourtant l’expression d’une jeune égyptienne qui réside dans une banlieue de Guizeh, à la périphérie de la capitale. Aucun lien ne la rattache au Liban si ce n’est un mot de passe qui la pousse de temps en temps à écrire en libanais : Ziyad Rahbani. Fan, c’est ainsi qu’elle résume cette relation : J’adore Ziyad… Y a-t-il moyen de l’épouser et de partir au Liban ? Tout en plaisantant, il semble qu’elle définit les contours de son rapport au Liban.

Fatma n’est pas la seule à être éprise du Liban ; plusieurs jeunes gens remplacent sur Face book leur propre photo par celle de Ziyad Rahbani. Ce sont ses idées novatrices et son audace qui ont poussé Fatma à suivre ses œuvres. Mais l’état d’esprit de Ziyad Rahbani et de Marcel Khalifeh ainsi que le caractère personnel de bien d’autres artistes libanais ne leur permettent pas d’avoir une popularité débordante au sein du public égyptien si on les compare à Haïfa Wahbi ou Nancy Agram et ceux du même bord qui ont imposé en Egypte une image de l’artiste libanais.

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Marcel Khalifeh
Le jeune journaliste Mohammad Farag affirme voir en Egypte la prédominance d’une image du Liban : soit celle présentée par le cinéma et les clips de la jeunesse libanaise libérée, soit celle des œuvres de Marcel Khalifeh et Ziyad Rahbani qui représentent un Liban libre, ou libéré ( !) Cette attitude ne se limite pas au seul domaine artistique ; une tranche de journalistes égyptiens est séduite, pour sa part, par la presse libanaise et la considère bien meilleure que l’égyptienne. Mohammed Farag, ex-journaliste au quotidien égyptien
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Ziyad Rahbani
qui a fermé ses portes l’année
dernière  a tenté l’expérience de
partir au Liban pour travailler dans plusieurs journaux comme Al Safir et An-nahar . Aujourd’hui, usant du ton de celui qui a compris l’inclination de certains pour la presse libanaise, il déclare: «Après avoir travaillé au Liban, j’ai découvert que nous confondons en Egypte la diversité de la prestation journalistique et le concept de liberté; à considérer cette idée de manière plus professionnelle, nous verrons que l’existence de différents courants politiques au Liban a contribué à l’essor d’un travail plus analytique que documentaire. L’analyse, tout en reflétant les tendances politiques, a développé un langage rédactionnel plus attrayant que celui utilisé en Egypte».

Après avoir travaillé six mois au Liban, Farag ne nie pas avoir constaté très vite la perte de quelques privilèges en quittant la presse égyptienne: «Il n’y a aucun doute que la presse égyptienne connait de grands désastres à cause de la faiblesse rédactionnelle de quelques journalistes, mais une qualité pourtant la distingue, à savoir l’activité en perpétuel mouvement, que ce soit au niveau de la publication ou de la fermeture des journaux. De même, les enquêtes et le travail sur le terrain en Egypte sont plus efficaces».

Aujourd’hui, Farag ne reconnait plus la suprématie de la presse libanaise. D’autres, par contre, le pensent toujours ; quand ils se souviennent des journalistes syro-libanais qui ont contribué au développement de la presse égyptienne. Ils se souviennent aussi de l’époque où Beyrouth était le refuge d’écrivains honnis par le pouvoir et dont quelques-uns aujourd’hui travaillent au sein de journaux étatiques, comme Salah Issa, rédacteur en chef de la revue Al Qahira ( le Caire). Beaucoup de jeunes journalistes continuent d’admirer le style de la presse libanaise et sa manière d’écrire.

Il n’y a plus à présent de Levantins prêts à publier des journaux en Egypte comme il fut le cas auparavant. Mais ceci n’a guère empêché l’apparition de personnes d’origine libanaise dans le domaine de l’écriture en Egypte. Sur les étagères des librairies, un livre attire l’attention des lecteurs : Alexandrie/Beyrouth de Nermine Nizar. Ce texte avait été publié à l’origine sous le même titre sur son blog ; il s’agit d’un recueil d’histoires personnelles et de considérations subjectives. Nermine Nizar fait partie du bureau de rédaction d’un important périodique en Egypte. Elle a voulu par ce titre attirer les libanophiles mais aussi évoquer le fait que, libanaise de naissance, elle vit en Egypte depuis seize ans. Dans son style particulier qui se veut un pont entre deux pays, sans prétention aucune, elle rédige en dialectal égyptien les souvenirs d’une petite fille au Liban. Elle relève un autre paradoxe concernant cet amour partagé : « Les Egyptiens cherchent une image du Liban dans leur imaginaire tandis que les Libanais cherchent en Egypte une image qu’ils se sont créée d’une Egypte terre de culture… il semble qu’Internet ait joué un rôle prépondérant quant à cette interaction particulière ; d’ailleurs, on disait dans le temps que L’Egypte écrit, Le Liban publie, L’Irak lit. A présent, qu’Internet a permis cette ouverture sur l’autre, nous ressentons à nouveau ce lien que nous avions perdu».

Nermine Nizar et Mohammed Farag sont d’accords pour dire que la réalité est bien différente de l’image conventionnelle que représente un pays. Chacun d’eux a décrit à sa manière une face du confessionnalisme au Liban qui n’est pas courante et qui est bien différente de celle répandue en Egypte. Mohammed Gaber, jeune bloggeur de gauche, demeure prisonnier de l’expérience libanaise et suit fidèlement ce qui se passe à l’intérieur de l’espace consacrée à la liberté au Liban et dont il est dépourvu ici en Egypte. Gaber travaille dans le domaine du graphisme et des arts visuels mais son obsession reste celle des arts de la rue et des graffitis. Il ne cache pas son enthousiasme pour les bas-reliefs de la place El Hamra et de l’université américaine à Beyrouth qui ne sont pas inférieure en graphisme aux dessins de la rue à San Francisco; chose qu’il ne peut pas pratiquer librement en Egypte. Mais cette admiration qu’il voue au Liban s’est dissipée quand il a déposé une demande de visa pour aller suivre un stage spécialisé et que la sécurité nationale libanaise lui a interdit l’entrée au pays pour ses penchants politiques. Ce choc n’a pas altéré ses convictions : « Il y a au Liban une conscience visuelle bien plus élevée que celle qui existe en Egypte où je ne peux pas présenter librement des messages politiques sur les murs comme cela se fait partout dans le monde. Les programmes d’enseignement au Liban sont meilleurs que leurs équivalents en Egypte».
L’admiration que porte Mohammed Gaber pour le Liban ne s’est pas relâchée mais l’impossibilité de partir l’a poussé à réfléchir autrement, il s’explique: « A la suite des mesures prises par les instances libanaises, j’ai découvert que je devais créer mon paradis ici même en Egypte ». Gaber n’a pas renoncé à sa vive admiration pour le Liban, il insiste sur l’importance d’Internet qui lui a fait découvrir d’autres expériences, en dehors de l’Egypte.

Abdel Rahman Moustapha
(19/02/2010)