La religion de mes chaussures | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
La religion de mes chaussures | Daikha Dridi"Jeter des chaussures à quelqu'un est considéré comme une insulte et un grave manque de respect dans le monde arabe", écrit l'érudit New York Times (16 décembre 2008). "Jeter des chaussures à quelqu'un est considéré comme l'insulte suprême dans le monde arabe et les chiens y sont perçus comme sales et dégoûtants", reprend le docte Washington Post (17 décembre 2008). Si un journaliste américain s'était amusé à jeter sa paire de chaussures à la face du président Bush au beau milieu d'une conférence de presse, comment cela aurait-il donc été considéré? Comme une simple badinerie? Si ce même journaliste s'était écrié en jetant de toutes ses forces le seul projectile à sa disposition, à savoir ses chaussures: "c'est l'adieu du peuple américain, espèce de chien! C'est pour toutes les veuves et orphelins de soldats morts en Irak…" Comment cela aurait-il été perçu? Comme une affectueuse blague?
Pourquoi les journalistes occidentaux en général, et américains en particulier, tiennent-ils tellement à expliquer, disséquer, analyser le geste et les paroles parfaitement explicites et universellement compréhensibles d'un journaliste irakien? Pourquoi cette obsession de passer la chaussure et le chien au scanner culturel? Il n'est pas un article sur le sujet du "lanceur de chaussures" dans la presse américaine qui ne reprenne la petite phrase expliquant aux lecteurs qui ne l'auront pas déjà lue que lorsqu'un Arabe lance sa chaussure sur quelqu'un c'est que l'heure est grave, ou pour expliquer que traiter quelqu'un de "chien" chez les Arabes et la plus insupportable des insultes.
La presse américaine n'est pas la seule du reste, beaucoup de journaux européens qui ont repris la dépêche AFP relatant l'incident publient cette même phrase encore et encore. Ainsi, écrit The Guardian (17 décembre 2008): "Throwing shoes is a deep insult in the Arab world", ou encore El Pais (16 décembre 2008): "Lanzar los zapatos a alguien es considerado un grave insulto en el mundo árabe, mientras que los perros son vistos como sucios y desagradables". Sans oublier la presse française où Libération (16 décembre 2008) par exemple se distingue en mettant la même formule dans la bouche d'un anonyme "chercheur irakien spécialiste des médias arabes": "Le 'coup des chaussures c'est le pire des affronts que l'on peut faire dans la culture arabe. C'est l'équivalent de 'chien' quand on injurie', souligne le même chercheur"!
La religion de mes chaussures | Daikha DridiInsister pour donner un contenu spécifiquement culturel, voire religieux (certains articles rappelant par exemple que les musulmans se déchaussent avant de pénétrer une mosquée), à un acte que le monde entier a immédiatement compris pour ce qu'il est, peut s'expliquer par une manie qu'ont les journalistes à vouloir faire montre d'expertise et d'érudition même lorsqu'ils n'en ont pas. Mais ça n'est pas tout. C'est aussi une manière de distancier l'autre, souligner les différences, réduire un geste fluide et limpide à une absconse pratique culturelle spécifique au monde arabe, déchiffrer l'autre par ce qu'il a de plus dissemblable. L'enfermer dans son altérité.
Slate, un prestigieux magazine américain d'analyses et commentaires (15 décembre 2008) est allé jusqu'à se fondre d'un article au titre énigmatique – "Ils votent avec leurs pieds" – sur la question de la signification du pied et de la chaussure dans le monde arabo-musulman. "Qu'y a-t-il donc de si insultant dans les chaussures et les pieds pour les Irakiens? (…) Le degré d'offense semble relever d'un développement culturel idiosyncratique et non pas être dérivé de sources textuelles claires. Il n'y pas de mention particulière dans le Coran ou les hadiths de jet de chaussures ou d'avilissement des ennemis en les exposant aux pieds. Et les origines historiques de la tradition ne sont pas aisément repérables. Dans tous les cas, quelle que soit la manière avec laquelle cela a commencé, les Arabes – et peut-être particulièrement les Irakiens – jettent leurs chaussures pour indiquer que la cible ne vaut pas plus que de la saleté. Musulmans, bouddhistes et hindous sont tenus d'enlever leurs chaussures avant d'entrer dans leurs temples (...)"
C'est ainsi que des experts en herbe ne craignant pas le ridicule se penchent sur un incident de l'actualité mondiale pour tenter de le "lire" à la lumière du Coran, des hadiths et des impératifs des "temples musulmans" (sic et re-sic!). Culturalisme, essentialisme caricatural et racisme flirtent joyeusement dans cet article qui finit par une bien singulière conclusion: "les Chrétiens croient que Jésus a voulu montrer humilité et servitude à ses disciples lorsqu'il lava leurs pieds, ce qui peut expliquer aussi pourquoi l'aversion mondiale pour les chaussures et les pieds a moins d'emprise dans le monde chrétien".
Le hic dans tout ça, c'est bien entendu que la chaussure n'a aucune signification particulière chez les Arabes, ni le pied, ni le chien d'ailleurs. Faut-il encore et encore expliquer que si on se déchausse à l'entrée des mosquées c'est parce que ceux qui prient se prosternent et posent leur front sur le sol?
"Chien" est tout autant une insulte en français qu'en anglais ou en arabe. C'est une insulte qui a l'avantage de n'être pas "obscène", proférée en présence d'un public, elle n'offense que celui qu'elle vise. En revanche, pour ceux qui insistent pour savoir quelle est "l'insulte suprême" chez les Arabes, il y en a une qui, curieusement, ne s'explique par aucun verset du Coran, mais peut sembler outrageusement familière aux oreilles occidentales toutes nationalités confondues. C'est : "fils de p…".


Daikha Dridi
(05/01/2009)



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