Le procès qui passionne l'Egypte | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
Le procès qui passionne l'Egypte | Daikha Dridi
Suzanne Tamim
C'est à coups de poings, à coups de pieds, d'insultes et de cris fusant d'un gigantesque corps à corps que certains journalistes parmi ceux venus trop nombreux couvrir le "procès Suzanne Tamim" ont réussi à forcer un barrage de centaines de policiers et accéder à la salle d'audience. Le 18 octobre dernier, dès six heures du matin et alors que la métropole égyptienne était encore endormie, les alentours du Tribunal du Sud du Caire montraient des signes de pré-émeute. Les autorités, craignant qu'une présence médiatique beaucoup trop massive ne perturbe le déroulement de l'audience, ont mis le tribunal sous le siège de pas moins de 4000 policiers. Mais aucun organe de presse égyptien ne pouvait se permettre de rater l'ouverture du procès de l'affaire criminelle la plus discutée, débattue, analysée, disséquée, commentée depuis probablement l'assassinat du président égyptien Annouar el Sadate en 1981.
Depuis la retentissante arrestation pour meurtre, le 2 septembre dernier, de l'un des hommes d'affaires les plus riches et homme politique parmi les plus puissants d'Egypte, il ne se passe pas un jour sans que de nouveaux faits, des révélations, des détails croustillants ou répugnants ne viennent alimenter le suspense autour du thriller politico-financier qui tient en haleine des millions d'Egyptiens. A l'affiche de ce thriller trois noms: Hisham Talaat Moustafa, le milliardaire présumé commanditaire du meurtre, accusé d'avoir payé 2 millions de dollars pour faire assassiner Suzanne Tamim, une chanteuse libanaise qui a été retrouvée égorgée le 28 juillet dans son appartement à Dubaï; et enfin Mohsen al Sukkari, ex-officier des services de Sécurité de l'Etat et présumé assassin.
Le procès qui passionne l'Egypte | Daikha DridiUn milliardaire fou de jalousie envoyant un tueur à gages incompétent assassiner son ex-amante, une chanteuse jusque-là inconnue des hit-parades. Ça sent le feuilleton égyptien cheap, mais ça ne l'est pas, c'est une fenêtre grande ouverte sur les mœurs et pratiques de la caste qui dirige le pays, un univers jusque-là interdit au regard du commun des mortels. Fait encore plus saisissant : le flot d'informations qui a accompagné l'arrestation des accusés et l'ouverture du procès est tout simplement incroyable. Certains journaux ayant publié quatre pages quotidiennes, pendant près d'une semaine, se rapportant aux contenus des procès verbaux de police, des dépositions des accusés, celles des témoins, policiers, experts. Les lecteurs ont ainsi découvert avant que cela ne soit discuté au tribunal le contenu de conversations téléphoniques entre Hisham Moustafa et Mohsen al Sukkari, mais aussi le rapport d'autopsie de la victime détaillant les raisons de la mort et comptabilisant le nombre d'opérations de chirurgie esthétique subies, les rapports d'examens de l'ADN, etc.
L'affrontement presse-police aux portes du tribunal fut donc homérique mais ceux qui y ont survécu ont pu se consoler d'avoir accédé aux premières loges pour observer les deux accusés, le juge, les 14 témoins et la vingtaine d'avocats aux nationalités et tempéraments aussi divers que variés.

Les pharaons du kitsch
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Mohsen al Sukkari
Le présumé tueur à gages, Mohsen al Sukkari, 39 ans, mince et nerveux, a la voix mal assurée lorsqu'il répond aux questions du juge et les yeux constamment aux aguets. Le présumé commanditaire de l'assassinat, HTM comme l'appellent désormais les journalistes (reprenant la formule que la police a trouvée sur le téléphone portable de Mohsen al Sukkari), 49 ans, un homme grand et massif, les cheveux presque entièrement blancs contrastant avec une moustache sombre et épaisse dans un visage rond et luisant, suit avec une attention extrême chaque mot du juge et essuie continuellement un ruisseau de sueur qui coule au long de sa nuque.
Deux hommes affrontant une probable peine perpétuelle alors qu'ils étaient arrivés, chacun de leur côté, à l'apogée de ce que leurs carrières respectives pouvaient procurer comme succès, arrivés aussi tous les deux au maximum dans leurs domaines de compétences.
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Hisham Talaat Moustafa, dit désormais HTM dans la presse
En Egypte, et avant l'arrestation du 2 septembre, personne n'aurait pensé un jour voir un homme aussi riche et puissant que HTM comparaître devant un tribunal, qui plus est pour meurtre. Hisham Moustafa, le cadet de trois frères dirigeant Talaat Moustafa Group, l'une des sociétés jusque-là les plus florissantes du pays, était également membre du Majless El Shoura, le sénat égyptien, et trônait aux côtés du fils du président Moubarak, Gamal Moubarak à la tête de la toute-puissante commission des politiques du PND (parti national démocratique, au pouvoir depuis une éternité). Il est loin d'être une exception dans un pays où certains ministres, de nombreux parlementaires et caciques du parti au pouvoir sont les patrons d'entreprises qui s'enrichissent en bénéficiant des largesses du système. Mais il est probablement le premier à ne pas en croire ses yeux de se voir derrière les barreaux, car cet homme assis sur une fortune de plus de 6 milliards de dollars, se pose en bâtisseur et se pense… pharaon. "Toutes les calomnies dont on m'accuse injustement ne réussiront jamais à oblitérer les pyramides que j'ai bâties", a-t-il clamé dans une lettre ouverte écrite de prison et publiée dans l'un des plus grands journaux gouvernementaux quelques jours après son arrestation. Les "pyramides" auxquelles Hisham Moustafa fait allusion sont des hôtels de grand luxe, temples du clinquant par excellence, érigés au Caire, Sharm el Sheikh, Alexandrie. Mais aussi les nouvelles villes pour riches comme "Madinati" (Ma Ville) et "Rehab" (Bienvenue) qui s'étendent sur plusieurs milliers d'hectares dans le désert, loin du bruit et de la pollution du Grand Caire, et où l'eau du Nil est amenée à grand renfort pour irriguer gazons et pelouses s'étendant à perte de vue, alimentant lacs artificiels, bassins et parcours de golf censés verdir les nouveaux paradis pour classes supérieures.

Du Caire à Dubaï, en passant par Bagdad occupée
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HTM et George Bush
Le petit homme nerveux aux côtés du "pharaon" a une trajectoire tout aussi caractéristique de l'Egypte des quinze dernières années et de l'intimité entre la sphère du "sécuritaire" et celle de l'argent et du pouvoir. Lui-même fils d'un officier supérieur de la police dont le grade équivaut à celui de général, Mohsen al Sukkari était officier des services de Sécurité de l'Etat et a fait partie dans les années 90 des brigades spéciales chargées de la "lutte anti-terroriste". Dans leur empressement à témoigner en sa faveur, plusieurs de ses anciens collègues, ont publié des témoignages éloquents où ils rappellent le nombre incalculable de "terroristes" qu'El Sukkari a héroïquement abattus pendant les années 90. En 1999, il va voir son père et lui confie qu'il désire quitter l'uniforme pour pouvoir gagner plus d'argent et ce dernier l'aide à quitter l'institution sans grincement. Il démissionne donc et offre ses services aux hommes d'affaires. En 2004, Naguib Sawiris, célébrissime patron de la société de téléphonie mobile Orascom, le recrute et en fait le directeur de la sécurité de Iraqna, la toute nouvelle filiale de télécoms qu'il vient d'ouvrir dans un Irak mis à feu et à sang par l'invasion américaine. En Irak, fin décembre 2004, Al Sukkari est arrêté puis relâché au bout de quelques jours par les militaires américains dans des conditions obscures. Sur les blogs d'Irakiens qui dénoncent l'occupation, son nom est cité avec d'autres "officiers des services égyptiens" travaillant à Iraqna comme des "profiteurs de guerre de la pire espèce, des salopards qui profitent de la détresse des plus démunies des Irakiennes pour les vendre aux soldats américains". Au Caire, les rumeurs à propos du passage d'Al Sukkari à Bagdad sont foisonnantes, certaines vont jusqu'à affirmer qu'il aurait monter de faux kidnappings dans le but d'extorquer l'argent des rançons. Vrai ou faux, impossible d'en savoir plus dans l'état de chaos où se trouve l'Irak, mais en tout cas, lorsqu'il revient en Egypte, Mohsen al Sukkari ne fait plus partie d'Orascom. Il est le directeur de la sécurité de l'hôtel cinq étoiles Four Seasons Sharm el Sheikh, l'une des pyramides les plus chères au coeur de Hisham Moustafa.
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Suzanne Tamim
Ce "spécialiste de la sécurité" n'a pourtant pas été très "compétent" dans la mise à exécution du meurtre d'une jeune femme seule dans son appartement. Il a été identifié par la police de Dubaï comme le principal suspect seulement cinq heures après la découverte du crime, grâce à des vêtements ensanglantés qu'il a laissés dans l'immeuble, à la carte de crédit avec laquelle il a acheté l'arme du crime et aux caméras de vidéosurveillance. Arrêté par la police égyptienne sur demande de la police émiratie, il a immédiatement mis en cause l'homme d'affaires. Du coup, les rumeurs d'un règlement de comptes entre géants des affaires égyptiens, saoudiens et émiratis fleurissent, y compris parmi ceux qui, en Egypte, honnissent la caste des milliardaires gouvernants qui dirigent le pays comme on orchestre le chaos.
La reprise du procès ajourné au 15 novembre prochain risque d'être plus agitée que jamais.

Daikha Dridi
(08/11/2008)


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