Le "tourisme islamique" entre par effraction en Egypte | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
Assis sur une presqu'île qui avance au milieu du Nil, l'un des plus beaux sites du centre du Caire, l'hôtel Grand Hyatt semble assoupi à l'heure du déjeuner, en plein mois de juillet. Désertés, les restaurants y sont quasiment vides. Au-dessus de l'entrée du centre commercial de l'hôtel, une phrase en énormes lettres couleur or a récemment fait son apparition: "Hada min fadl rabbi (Tout cela est le bienfait de Dieu)". Le rutilant bâtiment de plusieurs étages du centre
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Grand Hyatt Cairo
commercial, tout en baie vitrée donnant directement sur le Nil, est également quasi-désert, ce qui permet à quelques vendeurs et vendeuses de se retrouver aux portes de leurs boutiques pour causer paisiblement. Soudain, l'appel à la prière retentit en écho dans tout l'hôtel. Moment surréaliste pour ceux qui n'y sont pas préparés tant les 5 étoiles du Caire sont érigés en îlots de luxe et d'abondance, totalement aseptisés des bruits et des odeurs du Caire populaire. Au milieu donc de toutes ces boutiques vides aux enceintes annonçant Givenchy, Naf Naf, Daniel Hechter, Rolex, l'on se croirait subitement propulsé dans la fourmilière du métro du Caire où l'appel à la prière s'élève cinq fois par jour.
Le Grand Hyatt Cairo est en passe de devenir le premier hôtel pour "tourisme islamique" en Egypte, apparemment le vœu de son propriétaire, un homme d'affaires saoudien du nom de Abdel Aziz Ibrahim. Au mois d'avril dernier, la presse égyptienne avait, à la surprise générale, rapporté que le propriétaire du Grand Hyatt Cairo avait fait une irruption soudaine et colérique dans l'hôtel sommant les employés de détruire tout le stock d'alcool et de ne plus jamais en servir. Mais derrière le geste théâtral, le propriétaire saoudien est soupçonné par des responsables égyptiens du ministère du Tourisme d'avoir planifié une reconversion forcée de l'hôtel, une manière de les mettre devant le fait accompli en prenant à témoin une opinion publique musulmane a priori favorable à ce type de transformations.
Une reconversion qui n'est pas du tout du goût de l'association des hôtels égyptiens, une institution importante, chargée notamment du contrôle de la qualité de service, dans un pays où le tourisme compte pour près de 12% du PNB, assure près d'un tiers des rentrées en devises et emploie plus de 12% de la population active. Le président de l'association, Fathi Nour, qui est également conseiller du ministre du Tourisme, avait réagi violemment aux "transformations islamiques" subies par le Grand Hyatt et annoncé que l'hôtel 5 étoiles prenait le risque de dégringoler à 2 étoiles s'il ne faisait pas marche arrière. La loi égyptienne exige en effet que tout hôtel classé 3 étoiles et plus serve de l'alcool. Une loi récente, datant d'un décret ministériel de 2006, qui a probablement été décidée à la hâte comme une mesure garde-fou contre une mode qui se répand peu à peu dans certains pays musulmans.
En effet, la mode des palaces islamiques née à Dubaï et dans les pays du Golfe a commencé à avoir le vent en poupe immédiatement après les événements du 11 septembre 2001. Les attaques sur le sol américain avaient eu pour effet d'une part de freiner le flux de touristes occidentaux vers les destinations touristiques musulmanes traditionnelles telles le Maroc, la Tunisie, l'Egypte, etc., et d'autre part poussé de nombreux touristes arabes du Golfe, par crainte des tracasseries policières, à ne plus se rendre en Europe. Et même si ces "reflux" de touristes de part et d'autre du monde musulman et occidental n'ont été que de courte durée (l'Egypte a compté plus de 11 millions de touristes l'année dernière dans leur écrasante majorité venant de pays européens) les partisans du "tourisme islamique" ont multiplié les initiatives et plans marketings, les conférences régionales et les inaugurations d'"hôtels conformes à la charia" selon leurs propres termes.
A Dubaï, ces palaces bannissent alcool et boîtes de nuit, prévoient des piscines uniquement pour femmes mais aussi des "Women Floor" – étages uniquement pour femmes. Au Maroc, un 5 étoiles sans alcool et sans night club a été inauguré en 2005. En Turquie, ces "hôtels alternatifs" se sont multipliés vers la fin des années 90 et sont au nombre d'une trentaine aujourd'hui. Et c'est justement le succès d'un tel phénomène que craignent les autorités égyptiennes chargées du tourisme. Sur place, au service marketing du Grand Hyatt, on affirme que l'incident avait été aplani avec la chaîne Grand Hyatt basée à Chicago qui avait au départ menacé de se retirer mais qui a fini par accepter l'interdiction d'alcool. Mais du côté de l'association des hôtels égyptiens, rien n'est réglé et seule la loi égyptienne doit prévaloir. "Notre porte est fermée au tourisme islamique" ne cesse de répéter le président de l'association Fathi Nour qui craint que l'essor de ce type de tourisme, même s'il peut sembler porteur à première vue, fasse du tort au tourisme traditionnel en Egypte, c'est-à-dire occidental. Quand on sait que l'année dernière, les plus gros contingents de touristes qui se sont rendus en Egypte ont été les Russes (un million et demi de visiteurs), suivis par les Allemands et les Britanniques (un million de visiteurs chaque), on peut imaginer le cauchemar que vivent ceux qui sont chargés de régler, en toute discrétion, l'épineux problème du Grand Hyatt Cairo.


Daikha Dridi
(06/09/2008)

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