«Quel est l’intérêt d’écrire si je ne peux pas m’adresser aux lecteurs du monde arabe?» | Arab Press Network
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«Quel est l’intérêt d’écrire si je ne peux pas m’adresser aux lecteurs du monde arabe?» | Arab Press Network
Mona Eltahawy
«Ils ont fini par interdire mes articles sans que personne ne me prévienne». Dans un entretien exclusif accordé à APN, Mona Eltahawy, éditorialiste égyptienne primée et conférencière spécialiste des questions arabes et musulmanes, explique pourquoi elle a décidé de devenir journaliste d'opinion. Elle partage également avec nous son enthousiasme pour la blogosphère arabe et nous fait part de sa méfiance envers les médias d'état. Mona Eltahawy a passé de nombreuses années au Moyen-Orient où elle travaillait comme journaliste et correspondante pour l'agence Reuters.

APN: Il y a plusieurs années, vous avez pris la décision de ne plus écrire d'articles de presse pour vous consacrer à la rédaction d'éditoriaux et de tribunes d'opinion. Qu'est-ce qui a motivé un tel changement?

Mona Eltahawy:
Les événements du 11 septembre. Pendant 10 ans, j'ai travaillé comme journaliste au Moyen-Orient, principalement au Caire et à Jérusalem, puis je suis partie vivre aux Etats-Unis en 2000, soit presque un an avant le 11 septembre. Je suis accro à l'actualité. J'adore les informations et j'ai toujours voulu être journaliste, depuis l'âge de 16 ans. La première chose que je fais le matin, et la dernière avant de me coucher, c'est consulter les titres de l'actualité. C'est une véritable passion. Après les événements du 11 septembre, j'ai réalisé que ma nouvelle passion était d'écrire des tribunes d'opinion, car j'étais bien déterminée à exprimer ma propre opinion à un moment où les seules voix musulmanes que l'on pouvait entendre étaient celles des auteurs des attentats. De nombreux musulmans se sont aperçus à ce moment-là que même si nous avions pris la parole avant les attentats, nos voix n'avaient pas été assez fortes car nous avions laissé trop d'espace aux responsables des attentats pour s'exprimer à notre place. C'était un tort, car ils n'exprimaient pas mon point de vue, tout comme ils n'exprimaient le point de vue d'aucun des musulmans que je connaissais. C'est là que j'ai pris la ferme décision de "créer" un espace pour mon opinion, pour ne pas parler au nom d'autres que moi. Il y a 1,3 milliards de musulmans dans le monde, et je ne représente personne d'autre que moi. En outre, jusque là, j'avais passé la majeure partie de ma carrière de journaliste à reprendre avec objectivité les propos de chacun: «Les Palestiniens ont dit, les Israéliens ont déclaré, le gouvernement a dit, l'opposition a annoncé...». J'en avais assez. Il n'y avait plus aucune objectivité après le 11 septembre. Je ne pouvais plus être objective. J'ai exigé que ma voix soit entendue, c'est pourquoi je suis devenue éditorialiste.

APN: Pensez-vous que vous auriez pu devenir éditorialiste si vous vous étiez trouvée dans un pays arabe?
ME: Je ne sais pas si dans un pays arabe, j'aurais pu devenir journaliste d'opinion de la même manière qu'aux Etats-Unis. Ironiquement, en tant qu'éditorialiste dans ce pays, j'ai découvert à quel point il était difficile de faire entendre ma voix dans les pages d'opinion de la presse américaine, car les médias occidentaux ont une idée très précise du type de voix musulmane qu'ils souhaitent entendre, et cela ne correspond pas toujours à mon propre point de vue de musulmane. Mon plus gros défi a été de créer un espace à la fois pour les musulmans libéraux et les musulmans séculiers (ou laïques) car malheureusement, que ce soit dans le monde musulman ou à l'extérieur, les voix sont majoritairement conservatrices. Je m'oppose fermement à cet état de fait, car il s'avère injuste pour tous ceux d'entre nous qui sont musulmans sans être conservateurs. Je suis musulmane et fière de l'être, et je ne suis pas conservatrice. Je l'ai été pourtant, à une époque. J'ai porté un foulard pendant 9 ans, mais aujourd'hui, je ne suis plus cette musulmane conservatrice. Aujourd'hui, je suis une musulmane laïque. L'Arabie Saoudite et Israël ont fait de moi une personne différente. Je suis devenue féministe après avoir vécu en Arabie Saoudite, et musulmane libérale laïque après mon passage en Israël. Après avoir passé près de 8 ans en Grande-Bretagne, je suis arrivée en Arabie Saoudite, et les 6 années passées là-bas ont été les pires de mon existence. Ce pays musulman a complètement bouleversé ma vie. J'en ai d'ailleurs tiré ma première leçon sur les différentes facettes de l'Islam.

Le deuxième bouleversement s'est produit en Israël, lorsque j'ai décidé de vivre dans les quartiers juifs de Jérusalem. Tous mes voisins étaient juifs orthodoxes et me rappelaient les habitants d'Arabie Saoudite. Ils en étaient la copie conforme, les femmes avaient la même apparence. Je me suis rendue compte que les intégristes étaient exactement les mêmes partout dans le monde. J'ai également pu constater le mariage de la politique et de la religion dans la religion et la culture d'autres individus, et j'ai compris la signification que cela pouvait avoir pour ma propre religion et ma propre culture, mais vu de l'extérieur. Voici donc les éléments à l'origine de mon attachement pour un islam libéral et laïque.

APN: Si vous étiez restée dans un pays arabe, pensez-vous que vous auriez eu la possibilité de publier les articles que vous publiez aujourd'hui?
ME: Non, je ne crois pas. J'ai écrit pendant deux ans dans les pages du journal Al Sharq Al Awsat [Note APN : quotidien panarabe financé par des Saoudiens] et j'ai essayé d'aller aussi loin que possible dans mes chroniques. La première fois qu'ils m'ont demandé d'écrire pour eux, j'étais vraiment très surprise, et je leur ai demandé: «En êtes-vous certains? Souhaitez-vous vraiment que j'écrive pour votre journal ? Vous connaissez pourtant mon franc-parler et mes opinions très libérales.» En réalité, ils ont refusé de publier un grand nombre de mes chroniques. Dans l'un des articles refusés, j'évoquais le fait que la population arabe s'identifie de manière tellement forte à ses dirigeants que lorsque l'un d'eux vient à décéder, c'est comme si toute la population mourait aussi: les femmes s'évanouissent, les hommes pleurent de façon hystérique. J'ai écrit ce papier après les funérailles du président syrien [Note d'APN : Hafez el Assad est mort en 2000], mais je n'y mentionnais aucun nom de dirigeant arabe. J'essayais de dire que lorsqu'un chef d'état meurt, nous ne devrions pas regarder cela comme si le soleil disparaissait, mais au contraire comme si un nouveau jour se levait sur nos vies, nous offrant l'opportunité de créer un monde différent.

Lorsque j'ai voulu savoir pourquoi mon article n'avait pas été publié, voici la réponse que j'ai obtenue : « Dans quel pays pensez-vous être ? Vous croyez que ce journal est publié à Washington ? C'est un journal arabe. Nous ne pouvons pas vous publier. Nous n'écrivons pas de cette manière sur les dirigeants du monde arabe ». Comme Al Sharq Al Awsat avait refusé ma chronique, je l'ai fait publier par le International Herald Tribune (IHT).

Le journal Al Sharq Al Awsat a également refusé de publier un autre article que j'avais rédigé sur une jeune écolière en Grande Bretagne qui portait un hijab (foulard) très particulier. J'étais très opposée au fait qu'elle ait passé deux ans hors du système scolaire simplement pour revendiquer son droit à porter le Hijab, et je me suis exprimée à ce sujet. Il aurait mieux valu qu'elle aille à l'école et qu'elle s'instruise au lieu de rester chez elle à se battre pour un malheureux bout de tissu. Ils ont refusé de publier mon article car il estimait que c'était une façon pour moi de m'en prendre à l'abaya [Note d'APN : une longue robe à capuche] et au foulard. A la suite de cela, mes chroniques ont été refusées de plus en plus fréquemment. Ils ont fini par interdire mes articles sans que personne ne me prévienne. Lorsque j'ai envoyé une chronique au International Herald Tribune mentionnant que j'avais été interdite de publication, j'ai reçu une lettre de l'avocat du journal Al Sharq Al Awsat's m'informant que si je ne cessais pas de parler de cette interdiction, je serais poursuivie pour diffamation au Royaume-Uni. J'ai engagé un avocat qui a répondu à ce courrier. Le rédacteur en chef du journal a alors lancé une véritable campagne de dénigrement à mon encontre, il m'a traitée de menteuse et a prétendu que je m'étais précipitée vers les médias américains en me faisant passer pour une icône de la presse libre. C'était franchement ignoble.

APN: Ecrivez-vous encore pour des médias du monde arabe?
ME: J'écris pour un journal intitulé Al Arab. Alors même que je déteste profondément ce que les Saoudiens ont fait à la presse arabe, si j'ai accepté à l'origine d'écrire pour le journal Al Sharq Al Awsat, c'est parce que j'aime ce que je fais et que j'ai une passion pour le message que je délivre, mais que ce message n'est pas uniquement destiné aux lecteurs occidentaux. En effet, quel est l'intérêt d'écrire si je ne peux pas être lue par mes concitoyens arabes et musulmans ? Si une quelconque opportunité me permet d'écrire pour la presse arabe, je la saisis, même si je sais pertinemment que je ne disposerai jamais du même degré de liberté que dans la presse occidentale. Je tente au maximum de repousser les limites. Par contre, je me refuserai toujours à travailler pour les médias égyptiens contrôlés par le gouvernement Le journal égyptien Al Masri Al Youm m'a demandé d'écrire dans ses colonnes, et j'ai accepté parce que je l'apprécie particulièrement, mais j'ignore également quelle marge de manoeuvre me sera accordée par la rédaction.

APN: Selon vous, comment va évoluer de la situation de la liberté de la presse en Egypte?
ME: La situation des journaux Al Masri Al Youm et Al Doustur est très encourageante à mes yeux, mais la campagne menée actuellement contre les journalistes m'inquiète profondément. De nouveaux journaux indépendants ont fait leur apparition, mais les professionnels des médias sont de plus en plus fréquemment victimes d'attaques. Voyez ce qui est arrivé à Ibrahim Eissa simplement parce qu'il a écrit un article sur l'état de santé du Président. Aux Etats-Unis, si le Président va voir son médecin, ce dernier en informe la presse. En Egypte, nous ne savons même pas comment va notre Président, alors qu'il est âgé de 80 ans ! Les attaques contre les journalistes et les blogueurs sont terribles. Ils sont mis en prison, ou menacés. Ce qu'il y a de plus scandaleux dans cette situation, c'est que le gouvernement ne s'en prend pas directement aux journalistes : en fait, les attaques viennent de particuliers qui se disent offensés par tel ou tel article, mais nous savons qu'ils agissent pour le compte du gouvernement. Ces attaques à plusieurs niveaux contre la presse viennent simplement apporter la preuve que le gouvernement égyptien a pris conscience d'une chose : les médias ne pourront pas rester indéfiniment sous son emprise. Il tente de garder le contrôle mais n'y parvient pas.

APN: Vous faites allusion aux blogueurs. Quel rôle jouent-ils selon vous?
ME: Je suis proprement emballée par les blogueurs. A l'heure actuelle, la blogosphère est ce que je préfère dans le monde arabe. J'aime les blogueurs car ils ont fondamentalement réussi à inventer un espace qui leur est propre. Ce sont eux qui définissent les priorités de l'actualité quand les journalistes ignorent les événements importants. Indubitablement, la blogosphère constitue un outil formidable permettant de créer de la liberté d'expression dans les médias traditionnels. J'apprécie la façon dont les blogueurs se soutiennent les uns les autres et tentent de repousser les limites. Certes, nous avons tous entendu parler de l'usage que les combattants du djihad font d'Internet pour diffuser entre eux les procédés de fabrication de bombes ainsi que d'autres utilisations désastreuses de la toile, mais nous ne devrions pas ignorer les aspects positifs du web, notamment la façon dont des jeunes arabes utilisent Internet parce qu'ils ont besoin de se faire entendre. Je pense que c'est fantastique.

APN: Quels conseils donneriez-vous à un jeune journaliste arabe?
ME: Trouvez un emploi dans les médias qui vous paraissent offrir le plus de liberté, mais ne travaillez à aucun prix pour des médias contrôlés par l'état. Certaines personnes pensent qu'elles pourront faire changer les choses de l'intérieur et intègrent ainsi ces organes gouvernementaux d'une façon ou d'une autre. Le plus dangereux si vous tentez de modifier les choses de l'intérieur au sein de médias contrôlés par le gouvernement, c'est que vous apprenez peu à peu à pratiquer l'autocensure, et c'est une habitude dont il est très difficile de se débarrasser par la suite. Ma conclusion: évitez les médias contrôlés par l'état et travaillez pour des blogs et des organes de presse indépendants, car de cette manière, vous pourrez tirer le meilleur parti des deux univers - médias indépendants et médias en ligne -, ce qui s'avère réellement passionnant.

Cet article est repris du site de l' Arab Press Network
www.arabpressnetwork.org/
(31/07/2008)

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