Les ouvrières égyptiennes aux avant-postes du combat social | Eman S. Morsi
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Eman S. Morsi   
Les ouvrières égyptiennes aux avant-postes du combat social | Eman S. Morsi
Grève générale en Egypte
Les usines d'Egypte sont maintenant la ligne de front du mouvement des travailleurs qui a débuté en décembre 2006, lorsque les ouvriers textiles ont été 10.000 à manifester à Mahallah Al Kobra, cité industrielle du delta du Nil. Cette mobilisation sans précédent a marqué le point de départ d'une vague de grèves, la plus grande dans le pays depuis les années 1940 selon les spécialistes.
A l'origine du mécontentement : la politique néo-libérale menée par le gouvernement d'Ahmad Nazif. Les privatisations ont faire perdre leur emploi à des milliers de travailleurs tandis que les prix augmentaient. L'inflation actuelle est estimée aux alentours de 12% alors que les salaires restent, eux, inchangés depuis les années 1970. La majorité de la population égyptienne est plongée dans la pauvreté. "Nous avions le sentiment d'être déjà morts et de n'avoir donc rien à perdre en manifestant", explique El-Sayyed Habib, l'un des leaders du mouvement.
Le plus frappant dans ces protestations, outre la large participation, c'est le rôle joué par les femmes. La plupart des mouvements ont été initiés ou menés par des femmes. Ces dernières ont non seulement participé aux activités diurnes mais ont aussi bravé les interdits sociaux pour occuper les usines durant la nuit au lieu de rentrer dormir chez elles comme des femmes "respectables".
Si toutes les meneuses du mouvement sont des femmes entre deux âges, une énorme proportion de celles qui ont simplement participé ont moins de 30 ans, voire moins de 20 ans. "Ces jeunes filles étaient souvent trop hésitantes ou effrayées au début pour se joindre au mouvement mais lorsque l'action se concrétisait, elles agissaient avec plus d'enthousiasme que les hommes", raconte avec fierté l'une des leaders, Amal, qui approche de la quarantaine.
Alors qu'est-ce qui a poussé ces jeunes filles à rejoindre le mouvement ? Si leurs aînées sont disposées à s'exprimer en leur nom, il a été difficile d'obtenir la réponse directement de la bouche des premières concernées. Les jeunes ouvrières travaillent plus de 12 heures par jour et n'ont pas le temps d'accorder des entretiens. Elles ont peur des services de sécurité donc, une fois les manifestations et les grèves terminées, elles nient avoir joué un rôle dans les protestations.
Elles forment la masse des employés les moins bien payés de l'industrie textile. Dans plus de 60% des cas, elles ont été embauchées sans contrat de travail. La faiblesse et l'instabilité de leur position les exposent à des risques bien plus grands que les travailleurs plus âgés, embauchés avec un contrat stable.
Samar El Helw, ancienne ouvrière textile à Samannoud, a participé aux manifestations de 2007 avant de démissionner pour devenir mère au foyer. Aujourd'hui âgée de 20 ans, elle se souvient qu'elle et ses collègues étaient payées 40 livres égyptiennes (5€) par mois. "Nous étions contentes de manifester parce que nous pensions que ça nous aiderait à obtenir une augmentation. Je ne travaille plus maintenant mais mes amies qui sont encore à l'usine vont participer à la prochaine manifestation parce que les dernières mobilisations n'ont fait grimper nos salaires que jusqu'à 120 livres (15€) par mois, ce qui n'est toujours rien", confie-t-elle en référence à la manifestation du 6 avril qui devait rassembler le plus grand nombre de protestataires depuis le début du mouvement.
A l'instar de Samar El Helw, la plupart des filles qui travaillent dans les usines de textile le font parce qu'elles n'ont pas d'autre option. Faute de qualifications - et de débouchés professionnels - elles se voient contraintes de travailler dans les fabriques de vêtements afin d'économiser assez d'argent pour financer leur mariage. Certaines continuent de travailler après le mariage pour entretenir leurs parents. D'autres, plus nombreuses, pour subvenir aux besoins de leur famille en joignant leur petit salaire à celui de leur mari.
"Seulement 1% des ouvrières parviennent à se marier et à rester au foyer", rapporte Karim Al Beheiri, un militant ouvrier de Mahallah qui tient un blog sur les mouvements sociaux à travers le pays. "Et comme de moins en moins d'hommes et de femmes ont les moyens de se marier aujourd'hui, les femmes qui effectivement se marient doivent travailler après le mariage pour subvenir aux besoins de la famille et des enfants".
Rania, 22 ans, travaille 12 heures par jour : de 8h30 à 15h30 dans une usine textile et de 17h à 22h dans le magasin d'un ami de son père. "Je fais ce que font beaucoup de mes amies. Si je n'avais pas mon deuxième emploi, je ne pourrais pas vivre puisque au bout de cinq ans à l'usine, je ne touche que 160 livres (20€)".
Contrairement aux ouvrières plus âgées, presque toutes embauchées avec un contrat, une assurance maladie et un plan-retraite (qui de nos jours ne couvrent plus grand chose), les jeunes femmes se font exploiter.
Dans l'industrie textile actuelle, les jeunes filles ne sont embauchées qu'en équipe de jour, par exemple dans les sections vêtements. C'est dans ces services que les travailleurs sont le moins payés. Les jeunes filles en particulier sont embauchées à des postes inférieurs à leurs qualifications. Dans certaines usines, d'après Amal, elles doivent signer un document où elles s'engagent à ne jamais se porter candidates à une position plus élevée, quand bien même elles auraient les qualifications pour cela. Ainsi les jeunes femmes sont rarement promues, si ce n'est jamais.
Cette situation est en contraste flagrant avec celles des jeunes gens qui, à niveau de qualification égal, sont embauchés comme superviseurs et ont beaucoup plus de chances de promotions, bien que leur salaire soit quasiment aussi bas.
Le rôle majeur joué par les femmes dans le mouvement ouvrier pourrait facilement prêter à une interprétation féministe, si ce n'est que les travailleuses de tous âges récusent en choeur cette "accusation". Des revendications féministes ? "Nous ne voulons rien de la sorte", lance Soad, 29 ans. "Nous voulons juste un bon salaire et une vie décente pour les deux, hommes et femmes".
Eman S. Morsi
(16/04/2008)

Les ouvrières égyptiennes aux avant-postes du combat social | Eman S. Morsi Cette série d’enquêtes a été réalisée grâce au soutien de la Fondation Anna Lindh



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