Légion d’honneur au premier des Méditerranéistes | babelmed
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Nous reproduisons ici le discours prononcé par Dominique Baudis, Président de l’Institut du Monde Arabe, le 19 octobre 2007:

Légion d’honneur au premier des Méditerranéistes | babelmed
Paul Balta
C’est un grand honneur que vous me faites, cher Paul Balta, en m’ayant demandé de vous remettre aujourd’hui les insignes de chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur.

Un honneur personnel, un honneur aussi pour cette maison qui est la vôtre. Vous êtes ici chez vous car votre vie, votre personnalité, votre travail s’identifient à la vocation de notre Institut.

Vous êtes, cher Paul Balta, un passeur… un traducteur… non point celui qui traduit de mot à mot, mais de monde à monde.

Votre famille est issue du Moyen-Orient : du Moyen-Orient tout entier, tant elle représente cette diversité de cultures, de langues, de religions qui caractérise cette partie du monde.

Peut-être êtes-vous un lointain descendant de ces Phéniciens que l’Institut du monde arabe s’apprête à célébrer à travers une grande exposition. En effet, votre arrière grand-père maternel était Libanais, il s’appelait Haddad – un nom porté au Levant aussi bien par des familles chrétiennes que musulmanes ou juives. Il décida, vers le milieu du XIXème siècle, d’émigrer en Egypte. De rite grec catholique, il épousa, sur les bords du Nil, une jeune femme copte. Votre grand-père paternel, lui, était originaire de Chypre ; de rite grec-orthodoxe, il portait le nom de Yanni Kyriakidès. Une anecdote s’impose ici : le frère de cet aïeul, prénommé Constantin, était un ingénieur accompli. Ayant mis au point, dans l’île, un système d’irrigation original et efficace, il reçut, en remerciements de ses loyaux services, une décoration des mains du gouverneur, lequel le félicita en ces termes : «Tu es fort et puissant tel le bûcheron qui manie la hache et ton esprit est fin et acéré comme le fil de cette même hache»… hache Balta, car en turc le mot hache se dit balta...

Ce surnom marqua la famille puisque, lorsque votre grand-père décida d’émigrer en France, adopta ce patronyme né sur les lèvres d’un pacha ottoman. Balta était aussi plus facile et plus simple que Kyriakidès et, peut-être, avait-il quelques doutes quant aux aptitudes des Français à prononcer ce nom-là sans l’écorcher… Quoi qu’il en soit, c’est bien un Jean Balta qui s’installa en France voici plus d’un siècle, épousa une Lorraine, catholique, apostolique et romaine, Marie Maillard, votre grand-mère.

Si j’ai souhaité évoquer vos aïeux, c’est pour montrer comment vos racines vous relient aux deux parties, orientale et occidentale, de cette Méditerranée qui a servi de berceau à votre famille, avant de vous inspirer un néologisme. «Méditerranéiste», avez-vous dit… précisant même, qu’«à l’instar d’africaniste et d’américaniste», ce mot devrait servir à désigner «les spécialistes voire les militants de la Méditerranée», cette «mer des miracles», comme vous l’appelez par ailleurs, cette «mer de la diversité» que vous avez toujours aimée et servie.

Mais… reprenons. Voici votre grand-père installé en France, portant le nom de Balta, marié à une Française... On croit deviner la suite… Pas du tout… Ce grand-père a un frère, nous l’avons déjà évoqué : Constantin… Celui-ci a quitté Chypre, s’est installé en Egypte. S’est lancé dans l’agriculture. A fondé un journal… Avant de mourir, sans descendance… Vos grands parents, alors, vont reprendre ses affaires, quitter la France, s’installer durablement en Egypte… Leurs trois enfants connaîtront des destins différents. Votre oncle choisira la nationalité grecque. Votre tante épousera le descendant d’une noble famille maltaise. Et votre père optera pour la nationalité française. En attendant, vous naissez, en 1929, à Alexandrie…

On le voit, il semble bien que vous étiez prédestiné à créer le mot de «méditerranéiste» ! Vous venez au monde. Dans cette Alexandrie dont le nom évoque plus que tout autre la diversité dont il était question à l’instant, le pluralisme et disons le mot… le cosmopolitisme. Le cosmopolitisme dans ce qu’il a de plus accompli, dans ce qu’il implique, tout à la fois, de respect de l’Autre, de dynamisme, de création … ce cosmopolitisme alexandrin, auquel vous consacrerez plus tard un ouvrage.

Cité glorieuse, pétrie d’Histoire, telle une Andalousie, presque mythique où vivent ensemble et dans la meilleure intelligence toutes les communautés, nationales, religieuses, linguistiques, Vous découvrez le monde dans cette Alexandrie qui inspire poètes et romanciers,… Durrell, Naguib Mahfouz, Albert Cossery. Vous faites vos classes dans le prestigieux collège Saint-Marc, haut-lieu de cette francophonie, qui constituait à l’époque l’un des ciments de la société alexandrine et dont vous serez, plus tard, l’un des ardents défenseurs.

Elève brillant, vous êtes admis, après votre baccalauréat, dans les classes préparatoires de Louis-le-Grand à Paris. C’est là, entouré de jeunes gens appelés à faire partie des élites de la France, que vous vous trouvez amené à faire un constat troublant. Ces jeunes qui sont les meilleurs de leur génération, qui préparent le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, incollables sur la Grèce et la Rome antiques, ignorent littéralement tout du monde arabe, de l’islam, des civilisations et des cultures du Proche et du Moyen-Orient. Au trouble vient s’ajouter une réelle inquiétude : dans leurs rangs se recruteront les décideurs et les dirigeants de demain… Comment ceux-ci pourront-ils s’acquitter de leurs missions respectives avec de telles lacunes?... C’est de la sorte que pense le jeune Paul Balta, en ces années 1947-48, à Paris.

Votre décision ne sera pas longue à prendre, avez-vous expliqué ensuite. Vous allez être un «passeur» entre les rives de la Méditerranée. Un «méditerranéiste»… même si le mot n’existait pas encore !... Pour cette raison, vous serez écrivain et journaliste.

Avant la vie professionnelle, vous achevez vos études : licence d’histoire de l’art, diplôme supérieur de philosophie. Puis, vous dirigez le service microfilm du Centre de documentation du CNRS, de 1955 à 1960, tout en commençant votre carrière de journaliste, Combat, Esprit ou Les Temps modernes . Vous entrez, ensuite, à l’agence Associated Press , en 1960, que vous quittez, en 1965, pour Paris-Presse l’Intransigeant . Enfin, en 1970, vous travaillez pour Le Monde , une collaboration qui durera jusqu’en 1985.

Votre existence professionnelle prendra, vers la fin des années 80, une autre dimension, orientée vers l’université et la recherche. Le Centre d’Etudes de l’Orient Contemporain, le Centre de formation et de perfectionnement des Journalistes à Paris. Tout en collaborant à différentes revues: Middle East Journal de Washington, El Pais ou le journal marocain Le Libéral .

Tout au long de ce parcours, vous avez été le journaliste exemplaire pour vos confrères, notamment ceux de ma génération auxquels vous avez beaucoup appris. Correspondant à l’étranger, journaliste du desk , chef du service Proche-Orient, dans ces fonctions diverses, vous avez toujours œuvré à faciliter la compréhension des monde arabe et musulman comme le grand spécialiste de ces questions que vous êtes devenu.

De de Gaulle à Saddam Hussein, de Pompidou à Nasser, vous avez rencontré les acteurs principaux de la scène politique et, surtout, vous avez su établir avec eux des relations de confiance. Comment ne pas évoquer, à cet égard, vos dialogues avec Houari Boumediène. Il estimait que vous aviez «beaucoup fait, dans vos écrits, pour la culture des Arabes et pour leur dignité». Vous avez, avec lui, développé un lien particulier. Cet homme austère et secret, auquel on ne connaissait pas d’amis, vous a accordé, pendant les quelque cinq années de votre résidence à Alger, plus de cinquante heures d’entretiens. «Vous connaissez le monde arabe», vous a-t-il dit un jour, «et vous l’expliquez de l’intérieur». Et la raison pour laquelle le président Boumediène vous appréciait, en formulant de la sorte ce constat, rejoint en fait le sentiment qu’ont tous vos lecteurs.

Ceux de vos articles et de vos livres. Vous êtes l’auteur ou le co-auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Une dizaine d’autres, œuvres collectives, ont été publiés sous votre direction. Je ne les citerai pas tous. Mais je rappellerai que tous ont trait au monde arabe ou au monde musulman et qu’ils constituent, ensemble, une contribution remarquable à la compréhension et à la connaissance de ces mondes. Certains sont devenus des ouvrages de référence, traduits en diverses langues européennes, édités en format de poche. Les étudiants des Instituts d’Etudes Politiques ou de l’Institut des Langues Orientales y puisent leur enseignement.

Co-auteur… ai-je dit tout à l’heure?... Certes, quelques-uns des livres que je viens d’évoquer ont été écrits en collaboration. Ils l’ont été avec un auteur, toujours le même, dont je ne prendrais pas beaucoup de risques à dire qu’il vous est très cher, infiniment cher…

…Chère Claudine Rulleau,
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Claudine Rulleau

Si mes propos, aujourd’hui, ne s’adressent pas directement à vous, j’ose dire qu’une partie de la distinction que j’ai le grand honneur de remettre aujourd’hui à Paul Balta vous revient légitimement. Compagne de Paul depuis un demi-siècle, vous avez été, à ses côtés l’épouse créatrice qui rendait tout possible. Vous partagez avec lui la même passion pour cette région du monde. Votre vie professionnelle, la grande aventure des éditions Sindbad, vous ouvrait des perspectives et des territoires qui passionnaient Paul Balta autant que vous vous intéressiez, pour votre part, à ses projets et à ses entreprises.

Et je ne crois pas me tromper, cher Paul Balta, en donnant à cette collaboration la place éminente qui lui revient dans votre vie, c’est-à-dire la première…

Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous remets les insignes de la Légion d’honneur…

Légion d’honneur ––– Paul Balta
(19 octobre 2007)


(14/01/2008)

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